‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 182 sur 214 · GIO · texte numérisé non relu

GIO

LiVSE SIXIÈME.

l'on considère la chaleur avec toute l'attention possible , on ne peut découvrir qu'elle puisse communiquer au corps du mouvement qu'elle n'a point. On voit bien que le feu remue et sépare les parties des corps qui lui sont exposés , il est vrai ^ mais ce n'est peut-être point par sa chaleur^ car il n'est pas même évident qu'il en ait. C'est plutôt par l'action de ses parties qui sont visiblement dans un mou^ ement continuel. U est évident que les parties du feu venant à heurter contre quelque corps, hii doivent communiquer une partie de leur mouvement, soit qu'il y ait de la chaleur dans le feu, soit qu'il n'y en ait point. Si les parties de ce corps sont peu solides, le feu les doit dissiper; si elles sont fort solides et fort grossières, le feu ne peut que les remuer et les faire glisser les unes sur Jes autres ; enfin, si elles sont mêlées de subtiles et de grossières , le feu ne doit dissiper que celles qu'il peut pousser assez fort pour les séparer entièrement des autres. Ainsi le feu ne peut que séparer ; et s'il assemble, ce n^'est que par accident. Mais Aristote prétend tout le contraire. Séparer, dit-il, que quelques-uns attribuent au feu. rfest que rassembler les choses qui sont de même genre . car ce n'est que par accident que le feu enlève les choses de différent genre ^

Si Aristote avait d'abord distingué le sentiment de chaleur d'avec le mouvement des petites parties dont sont composés les corps qu'on appelle chauds , et qu'il eût ensuite défini la chaleur prise pour le mouvement des parties, en disant que la chaleur est ce qui agite et qui sépare les parties invisibles dont les corps visibles sont composés, il aurait donné un^ définition assez supportable de la chaleur. Néanmoins on ne serait pas encore tout à fait content , parce qu'elle ne ferait point connaître précisément la nature des mouvements des corps chauds.

Aristote définit la froideur, ce qui assemble les corps de même ou de différente nature. Cette définition ne vaut encore rien, car il est faux que la froideur assemble le s corps. Pour les assembler, il faut les remuer ; mais, si l'on interroge sa raison, il est évident que le fi'oid ne peut rien remuer. En effet, par la froideur, on entend, ou ce que Fon sent quand on a froid, ou ce qui cause le sentiment de froideur : or il est clair que le sentiment de froideur ne peut rien remuer, puisqu'il ne peut rien pousser. Pour ce qui cause le sentiment, on ne peut douter, lors-

' De g en. etcorrupt., liv. 12, ch. 2.

qu'on examine les choses par la raison , que ce n'esl (jue le repos ou la cessation du mouvement. Ainsi, la froideur dans les corps n'étant que la cessation de cette sorte de mouvement qui accompagne la chaleuj-, il est évident que 5>i la chaleur sépare, la froideur ne sépare pas. Ainsi la froideur n'assemble ni les choses de môme ni de différente nature, car ce qui ne peut rien pousser ne peut rien assembler; en un mot, comme elle ne fait rien, elle n'assemble iien.

Aristote, jugeant des choses par les sens, s'imaghie que la froideur est aussi positive que la chaleur, parce que les sentiments de chaleur et de froideur sont Tun et l'autre i*éels et positifs ; et il pense aussi que ces deux qualités sont actives. En effet, si l'on suit les impressions des sens, on a raison de croire que le froid est une qualité fort active, puisque l'eau froide congèle, rassemble et durcit en un moment' l'or et le plomb fondus, après qu'on les a versés d'un creuset sur quelque peu d'eau, quoique la chaleur de ces métaux soit encore assez grande pour séparer les parties des corps qu'ils touchent.

Il est évident, par les choses que nous avons dites des erreurs des sens dans le premier livre, que si l'on ne s'appuie que sur les sens pour juger des qualités des corps sensibles, il est impossible de découvrir quelque vérité certaine et incontestable qui puisse servir de principe pour avancer dans la connaissance de la nature, car on ne peut pas seulement découvrir par celte voie quelles sont les choses qui sont chaudes, et quelles sont celles qui sont froides De plusieurs personnes qui touchent à de l'eau un peu tiède, les unes la trouvent chaude, et les autres froide. Ceux qui ont chaud la trouvent froide, et ceux qui ont froid la trouvent chaude; et si l'on suppose que les poissons soient capables de sentiment, il va toutes les apparences qu'ils la trouvent encore chaude lorsque tous les hommes la trouvent froide. Il en est de môme de l'air ; il semble chaud ou froid, selon les différentes dispositions du corps de ceux qui y sont exposés. Aristote prétend qu'il est chaud ; mais je ne pense pas que ceux qui habitent vers le nord soient de son sentiment, puisque môme plusieurs habiles gens, dont le climat n'est pas moins chaud que celui de la Grèce, ont soutenu qu'il est froid. Mais celle question, qui a toujours été considérable dans l'école, ne se

' Voy. le liv. t, depuis le nh. i 1 jusqu'au ch. iS.

LÏVHE SIXIÈMK.

résoudra jamais tant que Ton n'attachera point d'idée distincte au mot de chaleur.

Les définitions qu'Aristote donne de la chaleur et de la froideur ne peuvent en fixer l'idée. Uair, par exemple, et l'eau même quelque chaude et brûlante qu'elle soit, rassemblent les parties du plomb fondu avec celles de quelque autre métal que ce soit. L'air rassemble toutes les graisses jointes aux résines et à tous les autres corps solides qu'on voudra; et il faudrait être bien péripatéticien pour s^aviser d'exposer à Tair du mastic pour séparer la cendre d'avec la poix, ou quelques autres corps composés pour les décomposer. L'air n'est donc pas chaud selon la définition que donne Aristote de la chaleur. L'air sépare les hqueurs des corps qui en sont imbibés ; il durcit la boue, il sèche des linges étendus, quoiqu' Aristote le fasse humide : l'air est donc chaud selon cette définition. On ne peut donc déterminer par cette définition si l'air est chaud ou s'il n'est pas chaud. On peut bien assurer que Fair est chaud à Fégard de la boue, puisqu'il sépare l'eau de la terre qui lui est jointe ; mais faudra-t-ii éprouver les divers effets de l'air sur tous les corps pour sa\ oir s'il y a de la chaleur dans l'air que nous respirons? si cela est, on n'en saura jamais rien. De sorte que le plus court est de ne point philosopher sur Taii* que nous respirons, mais sur un certain air pur et élémentaire qui ne se trouve point ici-bas , et d'assurer positivement, comme Aristote, qu'il est chaud, sans en donner de preuve, ni même sans savoir distinctement ce qu'on entend et pai' cet air et par sa chaleur ; car c'est ainsi qu'on donnera des principes qu'il ne sera pas facile de renverser, non pas à cause de leur évidence et de leur solidité, mais à cause qu'ils sont obscurs et semblables aux fantômes que Ton ne peut blesser, parce qu'ils n'ont point de corps.

Je ne m'arrête point aux définitions que donne Aristote de l'humidité et de la sécheresse, parce qu'il est assez évident qu'elles n'en expliquent point la nature : Car selon ces définitions le feu n'est point sec, puisqu'il ne se contient pas facilement dans ses propres bornes ; et la glace n'est point humide, puisqu'elle se contient dans ses propres bornes, et qu'elle ne s'accommode pas facilement à des bornes étj-angères. Il est vrai que la glace n'est point humide, si par humide l'on entend fluide ; mais si on l'entend ainsi, il faut dire <]ue la flamme est fort humide, aussi bien que l'or et le

plomb fondus. 11 est vrai aussi que la glace n'est point humide, si par humide l'on entend ce qui s'attache aisément aux choses qui en sont touchées ; mais, en ce sens, la poix, la graisse et l'huile sont beaucoup plus humides que Teau, puisqu'elles s'attachent plus fortement que l'eau. En ce sens le vif-argent est humide, car il s'attache aux métaux; et l'eau même n'est point parfaitement humide, car elle ne s'attache pas facilement aux métaux. Il ne faut donc pas recourir au témoignage des sens pour défendre les opinions d'Aristote.

Mais n'examinons pas davantage les mei veilleuses définitions que ce philosophe nous a données des quatre qualités élémentaires, et supposons aussi que tout ce que les sens nous apprennent de ces qualités est incontestable. Excitons encore notre foi, et croyons que toutes ces définitions sont très-justes. Voyons seulement s'il est vrai que toutes les qualités des corps sensibles sont composées de ces quahtés élémentaires : Aristote le prétend, et il doit le prétendre, puisqu'il regarde ces quatre premières qualités comme les principes des choses qu'il veut nous expliquer dans ses livres de physique.

11 nous apprend donc que les couleurs s'engendrent du mélange des quatre qualités élémentaires : que le blanc se fait lorsque T humidité surmonte la chaleur, comme dans les vieillards qui blanchissent ; le noir, lorsque l'humidité se sèche, comme dans les murs des citernes ; et toutes les autres couleurs par de semblables mélanges : que les odeurs et les saveurs se font aussi par le différent mélange du sec et de Vhumide causé par la chaleur et par la froideur ; que la pesanteur même et la légèreté en dépendent. En im mot, il est nécessaire, selon Aristote, que toutes les qualités sensibles soie it produites par les deux qualités actives, la chaleur et la froideur, et soient composées des deux passives, l'humidité et la sécheresse, afin qu'il y ait quelque connexion vraisemblable entre ses principes et les conséquences qu'il en tire.

Cependant il est encore plus difficile de se i)ersuader toutes ces choses que toutes celles qu'on a jusqu'ici rapportées d'Aristote. On a de la peine à croire que la terre et les autres éléments ne seraient point colorés ou visibles s'ils étaient dans leur pureté naturelle et sans aucun mélange des qualités élémentaires , (]uoique de savants commentateurs de ce phil()SO[)he nous en assin-ent. On ne ccnuprend pas ce

LIVBE DIXIÈME.

que vont dire Aristote lorsqu'il assure que la blancheur des cheveux est produite par l'humidité,, à cause que Thumidité des vieillards est plus forte que leur chaleur, quoique, pour tâcher de s'éclaircir de sa pensée, l'on mette la définition à la place du défini. Car il semble que ce soit un galimatias incompréhensible de dire que les cheveux blanchissent aux Yieillards à cause que ce qui ne se contient pas facilement dans ses propres homes, mais dans des bornes étrangères, surmonte ce qui assemble les choses de même nature. On n'a pas moins de peine à croire que la saveur soit bien expliquée, lorsqu'il dit qu'elle consiste dans le mélange de la sécheresse, de l'humidité et de la chaleur, principalement quand on met en la place de ces mots les définitions que ce philosophe leur donne, comme il serait utile de le faire si elles étaient bonnes. Et peut-être même qu'on ne pourrait s'empêcher de rire, si au lieu des définitions de la faim et de la soif que * donne Aristote, en disant que la faim est le désir du chaud et du sec, et la soif le désir du froid et de Yhumide, on substituait les définitions de ces mots, appelant la faim le désir de ce qui assemble les choses de même nature et de ce qui se tient facilement dans ses propres bornes et difficilement dans des bornes étrangères, et définissant la soif le désir de ce qui assemble les choses de même et de différente nature, et de ce qui ne se pouvant contenir facilement dans ses propres bornes, se contient facilement dans des bornes étrangères.

Certainement c'est une règle fort utile pour reconnaître si Ton a bien défini les termes, et pour ne se point tromper dans ses raisonnements, que de mettre souvent la définition à la place du défini ; car on connaît par là si les termes sont équivoques et les mesures des rapports fausses et imparfaites, ou si l'on raisonne conséquemment. Cela étant, que peut-on dire des raisonnements d' Aristote, qui deviennent un galimatias impertinent et ridicule lorsqu'on se sert de cette règle? Et que doit-on dire aussi de tous ceux qui ne raisonnent que sur les idées fausses et confuses des sens, puisque cette règle, qui conserve la lumière et révidence dans tous les raisonnements justes et solides, n'apporte que de la confusion dans leurs discours.

11 n'est pas possible d'exposer la bizarrerie et l'extravagance des ei.pliCations que donne Aristote sur toutes sortes den''-

' Li-v. 2, ch. 3, De anima.

DK LA MÉTHODE. — 11*' PARTIE. Gl5

tiôres. Lorsque les sujets qu'il traite sont simples et faciles , ses erreurs sont simples^ et il est assez facile de les découvrir. Mais lorsqu'il prétend u3xpliquer des choses composées et qui dépendent de plusieuis causes, ses erreurs sont pour le moins autant composées que les sujets qu'il traite, et il est impossible de les développer toutes pour les exposer aux autres.

Ce grand génie, que l'on prétend avoir si bien réussi dans les règles qu'il a données pour bien définir, ne sait seulement quelles sont les choses qui peuvent être définies, parce que, ne mettant point de distinction entre une connaissance claire et distincte et une connaissance sensible, il s'imagine pouvoir connaître et expliquer aux autres des choses dont il n'a pas seulement d'idée distincte. Les définitions doivent expliquer la nature des choses, et les termes qui les composent doivent réveiller dans l'esprit des idées distinctes et particulières. Mais il est impossible de définir de cette sorte les qualités sensibles de chaleur, de froideu% de couleur, de saveur, etc., lorsque l'on confond la cause avec l'efi'et, le mouvement des corps avec la sensation qui l'accompagne, parce que les sensations étant des modifications de IMme, lesquelles on ne connaît point par des idées claires, mais seulement par sentiment intérieur, ainsi que j'ai expliqué dans le troisième livi-e *, il est impossible d'attacher à des mots des idées que l'on n'a point.

Comme l'on a des idées distinctes d'un cercle, d'un cariv, d'un triangle, et qu'ainsi l'on en connaît distinctement la nature, on en peut donner de bonnes définitions; on peut même déduiie des idées que l'on a de ces figures toutes leurs propî'iétés, et les expliquer aux autres par des termes aux<{ueis on attache ces idées. Maison ne peut définir la chaleur ni la froideur en tant que qualités sensibles ; car on ne les connaîl point distinctement et par idée, on ne les coiniait (|ue pai* conscience ou par sentiment intérieur.

On ne doit point aussi définir la (fhaleur, qui est hors de nous, par quelques effets; car si l'on substitue à sa place la définition qu'on lui donnera, l'on verra bien que cette définition ne sera propie qu'à nous jeter dans l'erreur. Si , par exemple, on définit la chaleur ce qui assemble les choses de même genre, sans rien dire davantage, on pourra, en suivant

' OetLxiènie partie , ch. 7, n. 4.

LIYKE SIXIEME.

cette définitioii, prendre pour de la chaleur deij chosei> qui n'y ont aucun rapport. On pourra dire que Taimant assemble la limure de fer et la sépare de celle de Tvirgent , parce qu'il est chaud; qu^un pigeon mange le chêne vis et laisse l'autre grain parce qu'un pigeon est chaud ; qu'un avare sépare ses louis d'or d'avec son argent parce qu'il est chaud. Enfin il n'y a point d'extravagance où cette définition n'engageât^ si l'on était assez stupide pour la suivre. Cette définition n'explique donc point la nature de la chaleur^ et l'on ne peut s'en servir pour en déduire toutes les propriétés^ puisque si l'on s'arrête précisément à ses termes^ on conclut des impertinences^ et que si on la met à la place du défini^ on tombe dans le gahmatias.

Cependant si on a soin de distinguer la chaleur de ce qui la cause ^ quoique l'on ne puisse pas la définir^ puisqu'elle est une modification de Tâme dont on n'a point d'idée claire^ on peut en définir la cause^ puisqu'on a une idée distincte du mouvement. Mais il faut prendre garde que la chaleur prise pour un tel mouvement ne cause pas toujours le sentiment de chaleur en nous. Car l'eau^ par exemple^ est chaude^ puisque ses parties sont fluides et en mouvement , qu'apparemment les poissons la trouvent chaude^ et qu'elle est au moins plus chaude que la glace^ dont les parties sont plus en repos; mais elle est froide par rapport à nous^ parce qu'elle a moins de mouvement que les parties de notre corps : ce qui a moins de mouvement qu'un autre étant en quelque manière en repos à son égard. Ainsi ce n'est point par rapport au mouvement des fibres de notre corps qu'il faut définir la cause de la chaleur ou le mouvement qui l'excite; il faut^ si on le peut^. définir ce mouvement absolument et en lui-mêmC;, et alors les définitions qu'on en donnera pourront servir à faire connaître la nature et les propriétés de la chaleur.

Je ne me crois pas obligé d'examiner davantage la philo- , Sophie d'Aristote^ ni de démêler les erreurs extrêmement confuses et embarras^>ées de cet auteur. J'ai^ ce me semble,, fait voir qu'il ne prouve point ses quatre éléments^ et qu'il les définit mal ; que ses quahtés élémentan*es ne sont pas telles qu'il le prétend^ qu'il ji'en conuait point la nature, et que toutes les qualités secondes n'en sont point composées ; et enfin qu'encore qu'on lui accordât que tous les corps fussent composés des quatre éléments^ comme les

qualités secondes des premiers^ tout son système savait inutile à la recherche de la vérité, puisque ses idées ne sont pas assez claires pour conserver toujouj's l'évidence dans nos raisonnenients.

Si on ne croit pas que j'aie exposé les véritables opinions d'Aristote, on peut s'en éclaircir dans les livres qu'il a faits Lu ciel et De la génération et corruption ; car c'est de là que j'ai pi is presque tout ce que j'en ai dit. Je n'ai rien voulu l'apporter de ses huit livres de physiqui^ , parce que ce n'est proprement qu'une espèce de logique, et que l'on n'y trouve que des mots vagues et indéterminés par lesquels il apprend comment on peut parler de la physique sans y rien comprendre.

Comme Aristote se contredit souvent et qu'on peut appuyer presque toutes sortes de sentiments par quelques passages tirés de lui, je ne doute point que Ton ne puisse prouver par Aristote même quelques sentiments conti'aires à ceux que je lui ai attribués; mais je n'en suis pas garant. 11 suffit que j'aie les livres que je viens de citer pour preuve de ce que j'ai dit ; et même je ne me mets guère en peine de discuter si ces livres sont ou ne sont pas d'Aristote, s'ils sont ou ne sont pas corrompus. Je prends Aristote tel qu'il est et qu'on le reçoit ordinairement , car on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir la généalogie véritable des choses dont on n'a pas grande estime; outre que c'est un fait qu'il est impossible de bien éclaircir, comme on le peut voir par les Discussions péripatétiques de Patritius.

CHAPiTKE \ I.

Avis généraux qui sont nécessaires pour se conduire par ordre dans la recherche de la vérité et dans le choix des sciences.

Afin qu'on ne dise pas <|ue je ne fais que détruire sans rien ctabhr de certain et d'incontestable dans cet ouvrage, il est à propos que j'expose ici en peu de mots l'ordre que l'on doit garder dans ses études pour ne se point tromper, et que je marque même quelques vérités et quel([ues sciences trèsnécessaires dans lesquelles il se rencontre une évidence telle, qu'on ne peut s'empêcher d'y consentir sans souffrir les reproches secrets de sa raison. Je n'expli(|uerai pas ces véi ités et ces sciences foi tau long, c'est une chose déjà faite; je ne prétends pas faire imprimer de nouveiui les ouvrages des

autres, je me contenterai d'y renvoyer. Je montrerai seulement l'ordre qu'on doit tenir dans l'étude qu'on en voudi a faire pour conserver toujours l'évidence dans ses perceptions.

De toutes nos connaissances , la premièi-e c'est l'existence de notre âme; toutes nos pensées en sont des démonstrations incontestables, car il ii^y a rien de plus évident que ce qui pense actuellement est actuellement quelque chose. Mais s'il est facile de connaître Texistence de son âme, il n'est pas si facile d'en connaître l'essence et la nature. Si l'on veut savoir ce qu'elle est, il faut surtout bien prendre garde à ne la pas confondre avec les choses auxquelles elle est unie. Si l'on doute, si l'on veut, si l'on raisonne, il faut seulement croire que l'âme est une chose qui doute, qui veut, qui raisonne, et rien davantage, pourvu qu'on n'ait point éprouvé en elle d'autres propriétés; car on ne connaît son âme que par le sentiment intérieur qu'on en a. 11 ne faut pas prendre son âme pour son corps, ni pour du sang, ni pour des esprits animaux, ni pour du feu, ni pour une infinité d'autres choses pour lesquelles les philosophes l'ont prise. Il ne faut croire de l'âme que ce qu'on ne saurait s'empêcher d'en croire, et ce dont on est pleinement convaincu par le sentiment intérieur qu'on a de soi-même ; car autrement on se tromperait. Ainsi l'on connaîtra par simple vue ou pai* sentiment intérieur tout ce que l'on peut connaître de l'âme, sans être obligé à faire des raisonnements dans lesquels l'erreui* se pourrait trouver. Car, lorsque l'on raisonne, la mémoire agit; et où il y a mémoire il peut y avoir erreur, supposé qu'il y ait quelque mauvais génie de qui nous dépendions dans nos connaissances et qui se divertisse à nous tromper!

Si je supposais, par exemple, un Dieu qui se plût à me séduire, je suis très-persuadé qu'il ne pourrait me tromper dans mes connaissances de simple vue , comme dans celle par laquelle je connais que je suis de ce que je pense, ou que deux fois 2 font 4 ; car quand même je supposerais effectivement un tel Dieu si puissant que je puisse me le feindre, je sens que dans cette supposition extravagante je ne pourrais douter que je fusse , ou que 2 fois 2 ne fussent égaux à 4 , parce que j'aperçois ces choses de simple vue sans l'usage de la mémoire.

Mais lorsque je raisonne , ne voyant point évidemment les principes de mes raisonnements, et me souvenant seulement

que je les ai vus avec évideuce, si ce Dieu trompeur joL^^uail ce souveuir à de faux priucipes, comme il pourrait le faire g'il le voulait, je ne ferais que de faux raison uemeuts. De même que ceux qui font de longues supputations slmaginent se bien souvenir qu'ils ont connu que 9 fois 9 font 72 , ou que 21 est un nombre premier, ou quelque semblable erreur de laquelle ils tirent de fausses conclusions.

Ainsi il est nécessaire de connaître Dieu et de savoir qu'il n'est point trompeur, si l'on veut être pleinement convaincu que les sciences les plus certaines, comme Tarithmétique et la géomëtiie , sont de véritables sciences ; car sans cela l'évidence n'étant point entière , on peut retenir son consentement. Et il est encore nécessaire de savoir par simple vue et non point par i*aisonnement que Dieu n'est point ti'ompeur, puisque le raisonnement peut toujours être faux, si Fou suppose Dieu trompeur.

Toutes les preuves ordinaires de Texistence et des perfections de Dieu, tirées de Texistence et des perfections de ses créatures , ont , ce me semble , ce défaut : qu'elles ne convainquent point l'esprit par simple vue. Toutes ces preiives sont des raisonnements qui sont convaincants en eux-mêmes ; mais étant des raisonnements, ils ne sont point convaincants dans la supposition d'un mauvais génie qui nous trompe. Ils convainquent suffisamment qu'il y a une puissance supérieure à nous, car même cette supposition extravagante rétablit; mais ils ne convainquent pas pleinement qu'il y a un Dieu ou un être infiniment parfait. Ainsi dans ces raisonnements la conclusion est plus évidente que le principe.

11 est plus évident qu'il y a une puissance supérieme à nous qu'il n'est évident qu'il y a un monde; puisqu'il n'y a point de supposition qui puisse empêcher qu'on ne démontre cette puissance supérieure : au lieu que dans la supposition d'un mauvais génie qui se plaise à nous tromper il est impossible de prouver qu'il y ait un monde. Car on pourrait toujours concevoir que ce mauvais génie nous donneiait les sentiments des choses qui n'existeraient point, comme le sommeil et certaines maladies nous font voir des choses qui ne furent jamais , et nous font môme sentir effectivement de la douleur dans des membres imaginaires que nous n'avons plus ou que nous n'avons jamais eus.

Mais les preuves de l'existence et des pei fections de Dien^

Page 1