LIVRE SIXIEMB
de ces choses qui peuvent être cause que les parties de ce petit lien sont si fort attachées^ savoir les petites parties dont il est composé.
Quand je ne considère que les parties dont les corps durs sont composés , je me sens porté à croire qu'on ne peut imaginer aucun ciment qui unisse les parties de ce lien, qu'ellesmêmes et leur propre repos ; car de quelle nature pourrait-il être ? Il ne sera pas une chose qui subsiste de soi-même ; car toutes ces petites parties étant des substances, pour quelle raison seraient-elles unies par d'autres substances que par elles-mêmes ? Il ne sera pas aussi une qualité différente du repos, parce qu'il n'y a aucune qualité plus contraire au mouvement qui pourrait séparer ces parties que le repos qui est en elles ; mais, outre les substances et leurs qualités, nous ne connaissons point qu'il y ait d'autres genres de choses
n est bien vrai que les parties des corps durs demeurent unies tant qu'elles sont en repos les unes auprès des autres ; et que lorsqu'elles sont une fois en repos , elles continuent par elles-mêmes d'y demeurer autant qu'il se peut. Mais ce n'est pas ce que je cherche^ je prends le change. Je ne cherche pas d'où vient que les parties des corps durs sont en repos les unes auprès des autres ; je tache ici de découvrir d'où vient que les parties de ces corps ont foi'ce pour demeurer en repos les unes auprès des autres^ et qu'elles résistent à l'effort que l'on fait pour les remuer ou les séparer.
Je pourrais ^ pourtant me répondre que chaque corps a véritablement de la foT'ce pour continuer de demeurer dans l'état où il est , et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos; mais que ce qui fait que le parties des corps durs demeurent en repos les unes auprès des autres , et qu'on a de la peine à les séparer et à les agiter^ c'est qu'on n'emploie pas assez de mouvement pour vaincre le repos Cela est vraisemblable ; mais je cherche la certitude , si elle se peut trouver^ et non pas la seule vraisemblance. Et comment puis-je savoir avec certitude et avec évidence que chaque corps a cette force pour demeurer en l'état qu'il est, et que cette force est égale pour le mouvement et pour le repos, puisque la matière paraît au contraire indifférente au m(m-
' /'rincip(is de Descartes , art. 55 de la seconde partie.
Descartes , art. 41 de la môme partie, 3 Art. (>3.
vemeut et au repos, et absolument sans aucune force ? Venons donc, comme a fait M. Descartes, à la volonté du Ci'éateur, laquelle est peut-être la force que les corps semblent avoiidans eux-mêmes. C'est la seconde chose que nous avons dite aupai-avant pouvoir conserver les parties de ce petit lien dont nous parlions , si fort attachées les unes aux autres.
Certainement il se peut faire que Dieu veuille que cha(jue corps demeure dans l'état où il est , et que sa volonté soit la force qui en unit les parties les unes aux autres ; de même que je sais d'ailleurs que c'est sa volonté qui est la force mouvante, laquelle met les corps dans le mouvement. Car, puisque la matière ne se peut pas mouvoir par elle-même, il me semble que je dois juger que c'est un esprit , et même ([ue c'est l'auteur de la nature qui la conserve et qui la met eii mouvement, en la conservant successivement en plusieurs endroits par sa simple volonté, puisqu'un être inliniment puissant n'agit point avec des instruments, et que les efl'ets suivent nécessairement de sa volonté.
Je reconnais donc qu'il se peut faire que Dieu veuille que chaque chose demeure en l'état où elle est * , soit qu'elle soit en repos , ou qu'elle soit en mouvement ; et que cette volonté soit la puissance naturelle qu'ont les corps pour denjeurer dans l'état où ils ont une fois été mis Si cela est, il faudra, comme a fait M. Descartes, mesurer cette puissance, conclure quels en doivent être les effets, et donner ainsi des règles de la force et de la communication des mouvements à la rencontre des différents corps, par la proportion de la 'grandeur qui se trouve entie ces corps , puisque nous n'avons point d'autre moyen d'entrer dans la connaissance de cette volonté générale et immuable de Dieu , qui fait la dilïérente puissance que les corps ont pour agir et pour se résister les uns aux autres, que leur différente grandeur et leur diflerente vitesse.
Cependant je n'ai point de preuve certaine que Dieu veuille, par une velouté positive, (|ue les corps demeurent en repos; et il semble qu'il suffit que Dieu veuille (ju'il y ait de la matière, afin que non-seulement elle existe, mais aussi afin qu'elle existe en repos.
Il n'en est pas de même du mouvement, parce (jue l'idée d'une matière mue renferme certainement deux puissances
' Arl. 51.
2 Art. 45 et ceux, qui suivent.
OU efficaces^ auxquelles elle a rapport^ savoir, celle qui Ta «créée el de plus celle qui l'a agitée. Mais l'idée d'une matière en repos ne renferme que l'idée de la puissance qui Ta créée, sans qu'il soit nécessaire d'une autre puissance pour la mettre en repos ; puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer à aucune puissance, on la concevra nécessairement en repos. C'est ainsi que je conçois les choses, j'en dois juger selon mes idées; et, selon mes idées, le repos n'est que la privation du mouvement : je veux dire que la force prétendue qui fait le repos n'est que la privation de celle qui fait le mouvement; car il suffit, ce me semble, que Dieu cesse de vouloir qu'un corps soit mû , afin qu'il cesse de l'être et qu'il soit en repos.
En effet, la raison et mille et mille expériences m'apprennent que si de deux corps égaux en masse, l'un se meut avec un degré de vitesse et l'autre avec un demi-degré, la force du premier sera double de la force du second. Si la vitesse du second n'est que le quart, la centième, la millionième de celle du premier; le second n'aura que que le quart, la centième, la millionième partie de la force du premier. D'où il est aisé de conclure que si la vitesse du second est infiniment petite , ou enfin nulle , comme dans le repos , la force du second sera infiniment petite, ou enfin nulle, s'il est en repos. Ainsi il me paraît évident que le repos n'a nulle force pour résister à celle du mouvement.
Mais je me souviens d'avoir ouï dire à plusieurs personnes très-éclairées qu'il leur paraissait que le mouvement était , aussi bien la privation du repos que le repos la privation du mouvement. Quelqu'un même assura, par des raisons que je ne pus comprendre, qu'il était plus probable que le mouvement fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas distinctement des raisons qu'ils apportaient, mais cela me doit faire craindre que mes idées ne soient fausses. Car, encore que la plupart des hommes disent tout ce qui leur plaît sur des matières qui paraissent peu importantes, néanmoins j'ai sujet de croire que les personnes dont je parle prenaient plaisir à dire ce qu'ils concevaient. 11 faut donc que j'examine encore mes idées avec soin.
C'est une chose qui me paraît indubitable, et ces messieurs dont je parle en tombaient d'accord , savoir que c'est la volonté de Dieu qui meut les corps. La force donc qu'a cette
DE L4 METHODE. —11" PARTIE. Gu9
houle que je vois rouler, c'est la volonté de Dieu qui la fait rouler ; que faut-il présentement que Dieu fasse pour l'arrêter? faut-il qu'il veuille par une volonté positive qu'elle soit en repos, ou bien s'il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit agitée * ? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit ag^itée, la cessation de cette volonté de Dieu ferala cessation du mouvement de taboulé, et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu, qui était la force qui remuait la boule, n'étant plus, cette force ne sera plu s, îa boule ne sera donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause. Ce n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité, que de donner aux corps quelque force pouj- demeurer dans le repos.
Mais renvei'sons s'il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos au lieu que nous la supposions en mouvement; que fciut-il que je fasse pour l'agiter? Suftit-il qu'il cesse de vouloir qu^elle soit en j epos? Si cela est, je n'ai encore rien avancé ; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos que le repos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos. Mais, cela supposé, je ne vois pas que la boule se remue; et , s'il y en a qui conçoivent qu'elle se remue, je les prie qii'ils me disent de quel côté et selon quel degré de mouvement elle est mue. Certainement il est impossible qu'elle soit mue et qu'elle n'ait point quelque détermination et quelque degré de meuvent ; et de cela seul qu'on conçoit que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos, il est impossible de concevoir qu'elle aille avec quelque degré de mouvement, parce qu'il n'en est pas de même du mouvement comme du repos. Les mouvements sont d'une infinité de façons, ils sont capables du pbis et du moins; mais, le repos n'étant rien, ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule qui va deux fois plus vite en un temps qu'en un autre a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu'en un autre ; mais on ne peut pas dire ([u'une même boule ait deux fois plus de repos en un temps (pi'en un autre.
' J'iiiia^int) ici qu'il n'y ait que Dieu , uioi , et une houle.
LIVfiE SIXIÈME.
Il faut donc en Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement , ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit mue afin qu'elle ne remue plus , c'est-à-dire afin qu'elle soit en repos. De même qu'afm que Dieu crée un monde il ne suffit pas qu'il cesse de vouloir qu'il ne soit pas, mais il est nécessaire qu'il veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir il ne faut pas que Dieu veuille qu'il ne soit pas , parce que Dieu ne peut pas vouloir le néant par une volonté positive ; il suffît seulement que Dieu cesse de vouloir qu'il soit.
Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement ont une force mouvante, et que eeux qui sont en repos n'ont point de force pour leur repos ; parce que, le rapport des corps mus à- ceux qui les environnent changeant toujours, il faut une force continuelle pour produire ces changements continuels , car en effet ce sont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d'un corps à ceux qui l'en vironùent est toujours le même, il ne se fait rien ; et la conservation de ce rapport, je veux dire faction de la volonté de Dieu qui conserve ce rapport , n'est point différente de celle qui conserve le corps même.
S'il est vrai , comme je conçois , que le repos ne soit que la privation du mouvement, le moindre mouvement, je veux dire celui du plus petit corps agité , renfermera plus de force et de puissance que le repos du plus grand corps. Ainsi le moindre effort ou le plus petit corps que l'on concevra agUé . dans le vide contre un corps très-grand et très-vaste * , sera capable de le mouvoir quelque peu , puisque ce grand corps étant en repos il n'aura aucune puissance pour résister à celle de ce petit corps qui viendra frapper contre lui. De sorte que la résistance que les parties des corps durs font pour empe-
' Par un corps dans le -vide j'entends un corps tellement séparé des autres tant durs que liquides , qu'il n'y en ait aucun qui aide ni qui empêche la communication des mouvements.
cher leur séparation vioiU nécessairement de quelque autre chose que de leur repos.
Mais il faut démontrer par des expériences sensibles ce que nous venons de prouver par des raisonnements al)straits , atin de voir si nos idées s'accordent avec les sensations que nous recevons des objets; car il arrive souvent (jue de tels raisonnements nous trompent , ou pour le moins qu'ils ne peuvent convaincre les autres, et ceux-là princ'ipalement qui sont préoccupés du contraire. L'autorité de M. Descartes fait un si grand effort sur la raison' de quelques personnes, qu'il faut prouver en toutes manières que ce grand homme s'est trompé', afin de pouvoir les désabuser. Ce que je viens de dire entre bien dans l'esprit de ceux qui ne l'ont point rempli de l'opinion contraire, et même je vois bien qu'ils trou^'tîront à redire que je m'arrête trop à prouver des choses qui leur paraissent incontestables. Mais les cartésiens méritent bien que l'on fasse effort pour les satisfaii'e. Les autres pourront passer ce qui sera capable de les enliuyer.
Voici donc quelques expériences qui prouvent sensiblement que le repos n'a aucune puissance pour résister au moiivement , et qui par conséquent font connaître que la volonté de l'auteur de la natui e, qui fait la puissance et la force que chaque corps a pour continuer dans Fétat dans lequel il est , ne regarde que le mouvement et non point le repos , puisque les corps n'ont aucune force par eux-mêmes.
L'expérience apprend que de fort grands vaisseaux qui nagent dans l'eau peuvent être agités par de très-petits coips qui viennent se heurter contre eux. De là je prétends, malgré toutes les défaites de M. Descartes et des cartésiens, que si ces grands corps étaient dans le vide ils pouiM'aient encore être agités avec plus de facihté. Caria raison pour laquelle il y a quel(]ue légère difficulté à remuer un vaisseau dans l'eau , c''est que Teau résiste à la force du mouvement que l'on lui imprime, ce qui n'arriverait pas dans le vide. Et ce qui fait manifestement voir que l'eau résiste au mouvement qu'on imprime au vaisseau , c'est que le vaisseau cesse d'être agité quelque temps api'ès qu'il a été mû ; car cela n'arrivei ait pas, si le vaisseau ne perdait son mouvement en le commuuiquant à l'eau, ou si l'eau lui cédait sans lui résister, ou enfin si elle lui donnait de son mouvement. Ainsi, puisqu'un vaisseau agité dans Teau cesse peu à peu de se mouvoir, c'est une