‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 197 sur 214 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

marque indubitable que Teau résiste à son mouvement , au lieu de le faciliter comme le prétend M. Descartes; et par conséquent il serait encore intiniment plus facile d^agiter un grand corps dans le vide que dans Feau^ puisqu'il n'y aurait point de résistance de la part des corps d^alentour. Il est donc évident que le repos n'a point de force pour résister au mouvement, et que le rrioindre mouvement contient plus de puissance et plus force que le plus grand repos ; et qu'ainsi on ne doit point comparer la force du mouvement et du repos par la proportion qui se trouve entre la grandeur des corps qui sont en mouvement et en repos, comme a fait M, Descartes.

11 est vrai qu'il y a quelque raison de croire qu'un vaisseau est agité dès qu'il est dans l'eau, à cause du changement continuel qui arrive aux parties de l'eau qui l'environnent, quoiqu'il nous semble qu'il ne change point de place. Et c'est ce qui fait croire à M. Descartes et à quelques autres que ce n'est pas la force toute seule de celui qui le pousse, laquelle le fait avancer dans l'eau , mais qu'ayant déjà reçu beaucoup de mouvement des petites parties du corps liquide qui Tenvironnent et qui le poussent également de tous côtés, ce mf)uvement est seulement déterminé par un nouveau mouvement de celui qui le pousse, de sorte que ce qui agite un corps dans l'eau ne le pourrait pas faire dans le vide. C'est ainsi que M. Descartes et ceux qui sont de son sentiment défendent les règles du mouvement qu'il nous a données.

Supposons, par exemple, un morceau de bois de la grandeur d'un pied en carré dans un corps liquide ; toutes les petites parties du corps liquide agissent et se remuent conti e lui ; et parce qu'ils le poussent également de tous côtés , autant vers A que vers B , il ne peut avancer vers aucun côté. Que si je pousse donc un autre morceau de bois de demi-pied contre le premier du côté A, je vois qu'il avance ; et de là je conclus qu'on le pourrait remuer dans le vide avec moins de force que celle dont ce morceau de bois le pousse , pour les raisons que je viens de dire. Mais les personnes dont je parle le nient, et ils répondent que ce qui fait que le grand morceau de bois avance dès qu'il est poussé par le petit, c'est que le petit, qui ne pourrait le remuer s'il était seul, étant joint avec les parties du corps hquide qui sont agitées, les détermine à le pousser et à lui communiquer une partie de leur

DE LA MÉTHODE. — 11'' PAinïE.

mwLiv^ment. Mais il est visible que, suivant cette réponse , le morceau de bois étant une fois agité ne devrait point diminuer son mouvement, et qu'il devrait au contraire l'augmenter sans cesse. Car, selon cette réponse , le morceau de bois est plus poussé par l'eau du côté A que du côté B, donc il doit toujours s'avancer. Et parce que cette impulsion est continuelle, son mouvement doit toujours croître. Mais, comme j'ai déjà dit, tant s'en faut que l'eau facilite son mouvement qu'elle lui résiste sans cesse, et que sa résistance, le diminuant toujours , le rend tout à fait insensible.

11 faut prouver à présent que le morceau de bois qui est également poussé par les petites parties de l'eau qui Tenvironne n'a point du tout de mouvement ou de force qui soit capable de le mouvoir, quoiqu'il change continuellement de lieu immédiat, ou que la surface de Teau qui l'environne ne soit jamais la même en différents temps. Car s'il est ainsi, qu'un corps également poussé de tous côtés comme ce morceau de bois n'ait point de mouvement, il sera indubitable que c'est seulement la force étrangère qui heurte contre lui qui hii en donne, puisque dans le temps que cette force étrangère le pousse, l'eau lui résiste et dissipe même peu à peu le mouvement qui lui est imprimé, car il cesse peu à peu de se mouvoir. Or cela paraît évident, car un coips également poussé de tous côtés peut être comprimé; mais certainement il ne peut être transporté, puisque plus et moins une égale force est égal à zéro.

Ceux à qui je parle soutiennent qu'il n'y a jamais dans la nature plus de mouvement en un temps qu'en un autre, et que les corps en repos ne sont mus que par la renconti e de quelques corps agités qui leur communiquent de leur mouvtunent. De là je conclus qu'un corps que je suppose créé parfaitement en repos au milieu de l'eau ne recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de force pour se mouvoir, des j)etites parties de l'eau qui l'entourent et qui viennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu'elles le poussent également de tous côtés, parce (jue toutes ces petites parties qui vieiment heurter contre lui également de tous côtés rejaillissant avec tout leur mouvement, elles ne lui en communiquent point ; et par conséquent ce corps doit toujours être considéré comme en l epos et sans aucune force mouvante, quoiqu^il change contiiniellement de surface. 11. ,

LIVRH SIXIÈME.

Or la preme que j'ai que ces petites parties rejaillissent ainsi avec tout leur mouvement, c'est qu'outre qu'on ne peut pas concevoir la chose autrement, l'eau qui touche ce corps devrait se refroidir beaucoup ou même se glacer, et devenir à peu près aussi dure qu'est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties de Teau devrait se répandre également dans les petites parties du corps qu'elles environnent.

Mais, pour m' accommoder à ceux qui défendent le sentiment de M. Descartes, je veux bien accorder que l'on ne doit point considérer un bateau dans l'eau comme en repos. Je veux aussi que toutes les parties de l'eau qui l'environnent s'accordent toutes au mouvement nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu'il ne soit que trop visible, par la diminution du mouvement du bateau, qu'elles lui résistent davantage du côté où il va que de celui d^oîi il a été poussé. Gela toutefois supposé, je dis que, de toutes les parties d'eau qui sont dans la rivière, il n'y a, selon M. Descartes, que celles qui touchent immédiatement le bateau du côté d'où il a été poussé qui puissent aider à son mouvement. Car, selon ce philosophe, reau étant fluide, toutes les parties do7it elle est composée n'agissent pas ensemble contre le corps que nous voulons mouvoir. Il n'y a que celles qui. en le touchant, s'appuient conjointement sur lui\ Or celles qui appuient conjointement sur le bateau, et le batelier ensemble, sont cent fois plus petits que tout le bateau. 11 est donc visible, par l'exphcation que M. Descartes donne dans cet article sur la difficulté que nous avons de rompre un clou entre nos mains, qu'un petit corps est capable d'en agiter un beaucoup plus grand que lui'*. Car enfin nos mains ne sont pas si fluides que de l'eau; et lorsque nous voulons rompre un clou, il y a plus de parties jointes ensemble qui agissent conjointement dans n/)s mains que dans l'eau qui pousse un bateau.

Mais voici une expérience plus sensible. Si l'on prend un ais bien uni, ou quelque autre plan extrêmement dur, que l'on y enfonce un clou à moitié, et que l'on donne à ce plan quelque peu d'inclination, je dis que si l'on met une barre de fer cent mille fois plus grosse que ce clou, un pouce ou deux au-dessus de lui, et qu'on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point 3. Et il faut cependant remarquer que, selon

' Principes de Descartes, seconde partie , art. 63. 2 Art. 61.

^ Art. 63.

M. Descarlcs^ toutes les parties de la barre appuient et agissent conjointement sur ce clou, car cette barre est dure et solide*. Si donc il n'y avait point d'autre ciment que le repos pour unir les parties qui composent le clou, la barre de fer étant cent mille fois plus gi osse que le clou, devrait, selon la cinquième règle de M. Descartes et selon la raison, communiquer quelque peu de son mouvement à la partie du clou qu'elle choquerait, c'est-à-dire le rompre et passer outre, quand même cette barre glisserait par un mouvement trèslent. Ainsi il faut chercher une autre cause que le repos des paj'ties pour rendre les corps durs ou capables de résister à Teflort que l'on fait lorsqu'on les vent rompre, puiscjne le repos n'a point de force pour résister au mouvement, et je crois que ces expériences suffisent pour faii'e connaître que les preuves abstraites que nous avons apportées ne sont point fausses.

11 faut donc examiner la troisième chose que nous avons dite auparavant pouvoir être la cause de Tunion étroite qui se trouve entre les parties des coi*ps durs ; savoir, une matière invisible qui les environne, laquelle étant extrêmement agitéé, pousse avec beaucoup de violence les parties extérieures et intérieures de ces corps, et les comprime ainsi de telle sorte, que pour les sépareril faut avoir plus de force que n'en a cette matière invisible, laquelle est extrêmement agitée.

11 semble que je puis conclure que Tunion des parties dont les corps durs sont composés dépend de la matière subtile qui les envirorme et (jui les comprime, puisque les deux autres choses (pie l'on peut penser être les causes de cette union ne le sont véritablement point, comme nous venons de le voir. Car, puiscpie je trouve de la résistance à l onipre un morceau de fer, et que cette résistance ne vient point du fer ni de la volonté de Dieu, comme je crois Tavoir prouvé, il faut nécessairement qu'elle vienne de quel(|ue matièie invisible (|ui ne peut être autre que celle qui l'environne immédiatement et qui le comprime. J^jxplique et je prouve ce sentiment

Lorsqu'on prend une boule de quelque métal, creuse au dedans et coupée en hémisphères, que l'on joint ces deux hémisphères en collant une petite bande de ciie à l'endroit de

' Art. 50.

3 Voyez \cs ETpn ienccx de Magdcbourg , dOlton, do fliu , ïw '

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