CHAPITRE XIV
I. Des faux jugements qui accompagnent nos sensations, et que nous confondons avec elles. — H. Raisons de ces faux jugements. — ni. Que l'erreur ne se trouve point dans nos sensations, mais seulement dans ces jufçemenls.
I. On prévoit bien d'abord qu'il se trouvera très-peu de personnes qui ne soient choquées de cette proposition générale que l'on avance , sa^voir : que nous n'avons aucune sensation des objets de dehors qui ne renferme un ou plusieurs faux jugements. On sait bien que la plupart ne croient pas même qu'il se trouve aucun jugement ou vrai ou faux dans nos sensations. De sorte que ces personnes, surprises de la nouveauté de cette proposition , dirons sans doute en euxmêmes : Mais comment cela se peut-il faire? Je ne juge pas que cette muraille soit blanche, je vois bien qu'elle l'est ; je
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ne juge point que la douleur soit dans ma main^ je l'y sens très-certainement; et qui peut douter de choses si certaines, s'il ne sent les objets autrement que je ne fais? Enfin leurs inclinations pour les préjugés de l'enfance les porteront bien plus avant; et s'ils ne passent aux injures et au mépris de ceux qu'ils croiront persuadés des sentiments contraires aux leurs, ils mériteront sans doute d'être mis au nombre des personnes modérées.
Mais il ne faut pas nous arrêter à prophétiser les mauvais succès de nos pensées ; il est plus à propos de tâcher de les produire avec des preuves si fortes , et de les mettre dans un si grand jour, qu'on ne puisse les attaquer les yeux ouverts^ ni les regarder avec attention sans s'y soumettre. On doit prouver que nous n'avons aucune sensation des objets de dehors qui ne renferme quelque faux jugement ; en voici la preuve.
Il est, ce me semble, indubitable que nos âmes ne remplissent pas des espaces aussi vastes que ceux qui sont entre nous et les étoiles fixes, quand même on accorderait qu'elles fussent étendues ; ainsi il n'est pas raisonnable de croire que nos âmes soient dans les cieux quand elles y voient des étoiles. Il n'est pas même croyable qu'elles sortent à mille pas de leur corps pour voir des maisons à cette distance. 11 est donc nécessaire que notre âme voie les maisons et les étoiles où elles ne sont pas, puisqu'elle ne sort point du corps, où elle est, et qu'elle ne laisse pas de les voir hors de lui. Or, comme les étoiles qui sont immédiatement unies à l'âme, lesquellés sont les seules que l'âme puisse voir, ne sont pas dans les cieux, il s'ensuit que tous les hommes qui voient les étoiles dans les cieux, et qui jugent ensuite volontairement qu'elles y sont, font deux faux jugements, dont l'un est naturel et l'autre libre. L'un est un jugement des sens ou une sensation composée qui est en nous sans nous et même malgré nous , et selon laquelle on ne doit pas j uger ; l'autre est un jugement libre de la volonté que l'on peut s'empêcher de faire, et par conséquent que l'on ne doit pas faire, si l'on veut éviter l'erreur.
11. Mais voici pourquoi l'on croit que ces mêmes étoiles que l'on voit immédiatement sont hors de l'âme et dans les cieux. C'est qu'il n'est pas en la puissance de l'âme de les voir quand il lui plaît ; car elle ne peut les apercevoir que lors-
qu'il arrhe dans son cerveau des mouvements auxquels les idées de ces objets sont jointes par la nature. Or^ parce que ràme n'aperçoit point les mouvements de ses organes^ mais seulement ses propres sensations y et qu'elle sait que ces mêmes sensations ne sont point produites en elle par ellemême^ elle est portée à juger qu'elles sont au dehors et dans la cause qui les lui représente; et elle a fait tant de fois ces sortes de jugements dans le même temps qu elle aperçoit les objets, qu'elle ne peut presque plus s'empêcher de les faire.
11 serait nécessaire^ pour expliquer à fond ce que je viens de dire^ de montrer Tinutilité de ce nombre infini de petits êtres qu'on nomme des espèces et des idées ^ qui ne sont comme rien et qui représentent toutes choses ^ que nous créons et que nous détruisons quand il nous plaît ^ et que notre ignorance nous a fait imaginer pour rendre raison des choses que nous n'entendons point. 11 faudrait faire voir la solidité du sentiment de ceux qui croient que Dieu est le vrai père de la lumière^ qui éclaire seul tous les hommes ^ sans lequel les vérités les plus simples ne seraient point inteUigibles^ et le soleil , tout éclatant qu'il est , ne serait pas même visible ; car c'est ce sentiment qui m'a conduit à la découverte de cette vérité^ qui paraît un paradoxe : que les idées qui nous représentent les créatures ne sont que des perfections de Dieu qui répondent à ces mêmes créatures et qui les représentent. En un mot^ il faudrait expliquer et prouver le sentiment que j'ai sur la nature des idées ; et ensuite il serait facile de parler plus nettement des choses que je viens de dire \ mais cela nous mènerait trop loin. On n'expliquera tout ceci que dans le troisième livre ; l'ordre le demande ainsi. Il suffît présentement que j'apporte un exemple très-sensible et incontestable^ oii il se trouve plusieurs jugements confondus avec une même sensation.
Je crois qu'il n'y a personne au monde qui^ regardant la lune^ ne la voie environ à mille pas loin de soi ^ et qui ne la trouve plus grande lorsqu'elle se lève ou qu'elle se couche que lorsqu'elle est fort élevée sur l'horizon^ et peut-être même qui ne croie voir seulement qu'elle est plus grande^ sans penser qu'il se trouve aucun jugement dans sa sensation. Cependant il est indubitable que ^ s'il n'y avait point quelque espèce de jugement renfermé dans sa sensation^ il ne verrait poin t la lune dans la proximité où elle lui paraît ; et ^ outi^ô
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cela^ il la verrait plus petite lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort élevée sur l'horizon^ puisque nous ne la voyons plus grande quand elle se lève qu'à cause que nous la jugeons plus éloignée par un jugement naturel dont j'ai parlé dans le sixième chapitre.
Mais, outre nos jugements naturels, que Ton peut regarder comme des sensations composées , il se rencontre dans prèsque toutes nos sensations un jugement libre ; car non-seulement les hommes jugent par un jugement naturel que la douleur par exemple est dans leur main, ils le jugent aussi par un jugement libre ; non-seulement ils l'y sentent, mais ils l'y croient; et ils ont pris une si forte habitude déformer de tels jugements, qu'ils ont beaucoup de peine à s'en empêcher. Cependant ces jugements sont très-faux en eux-mêmes, quoique fort utiles à la conservation de la vie ; car nos sens ne nous instruisent que pour notre corps, et tous les jugements libres qui sont conformes aux jugements des sens sont très-éloignés de la vérité.
Mais, afin de ne laisser pas toutes ces choses sans donner quelque moyen d'en découvrir les raisons , il faut reconnaître qu'il y a de deux soi:tes d'êtres : des êtres que notre âme voit immédiatement, et d'autres qu'elle ne connaît que parle moyen des premiers. Par exemple, lorsque j'aperçois le soleil qui se lève, j'aperçois premièrement celui que je vois immédiatement ; et parce que je n'aperçois ce premier qu'à cause qu'il y a quelque chose hors de moi qui fproduit certains mouvements dans mes yeux et dans mon cerveau, je juge que ce premier soleil , qui est dans mon âme , est au dehors et qu'il existe K
Il peut toutefois arriver que nous voyions ce premier soleil, qui est uni intimement à notre âme , sans que l'autre soit sur l'horizon et même sans qu'il existe du tout. De même, nous pouvons voir ce premier soleil plus grand lorsque l'autre se lève que quand il est fort élevé sur l'horizon ; et , quoiqu'il soit vrai que ce premier soleil que nous voyons immédiatement soit plus grand quand l'autre se lève, il ne s'ensuit pas que cet autre que nous regardons, ou vers lequel nous tournons les yeux, soit plus grand : car ce n'est pas propre-
' Pour bien comprendre ceci , il faut avoir lu ce que je dirai de la nature des idées dans le liv. 5 , ou les deux prem. Entr. sur la rnétaph.
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