‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 52 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

toujours, et ils négligent les idées claires et distinctes de l'esprit qui ne nous trompent jamais, parce que le sensible nous touche et nous applique, et que l'intelligible nous endort. Ces faux jugements regardent la substance des corps ; en voici d'autres sur les qualités des mêmes corps.

lï. Les hommes jugent presque toujours que les objets qui excitent en eux des sensations plus agréables sont les plus parfaits et les plus purs, sans savoir seulement en quoi consiste la perfection et la pureté de la matière , et même sans s'en mettre en peine.

Ils disent, par exemple, que de la fange est impure et que de Teau très-claire est fort pure. Mais les chameaux qui aiment Feau bourbeuse, et ces animaux qui se plaisent dans la fange, ne seraient pas de leur sentiment. Ce sont des bêtes , il est vrai. Mais les personnes qui aiment les entrailles de la bécasse et les excréments de la fouine ne disent pas que c'est de l'impureté, quoiqu'ils le disent de ce qui sort dè tous les autres animaux. Enfin le musc et l'ambre sont estimés généralement de tous les hommes, de ceux même qui croient que ce ne sont que des excréments.

Certainement on ne juge de la perfection de la matière et de sa pureté que par rapport à ses propres sens ; et de là il arrive que les sens étant différents dans tous les hommes , comme on l'a suffisamment expliqué, ils doivent juger trèsdiversement de la perfection et de la pureté de la matière. Ainsi, les livres qu'ils composent tous les jours sur les perfections imaginaires qu'ils attribuent à certains corps sont nécessairement remplis d'erreurs dans une variété tout à fait étrange et bizarre, puisque les raisonnements qu'ils contiennent ne sont appuyés que sur les idées fausses , confuses et irrégulières de nos sens.

11 ne faut pas que des philosophes disent que la matière est pwe ou impure, s'ils ne savent ce qu'ils entendent précisément par ces mots de pur et d'impur ; car il ne faut pas parler sans savoir ce que l'on dit , c'est-à-dire , sans avoir des idées distinctes qui répondent aux termes dont on se sert. Or, s'ils avaient fixé des idées claires et distinctes à l'un et à l'autre de ces mots , ils verraient que ce qu'ils appellent pur serait souvent très-impur, et que ce qui leur parait impur se trouverait souvent très-pur.

S'ils voulaient, par exemple, que celte matière-là fût la

DES SENS

plus pure et la plus pai Caite dont les parties seraient les plus déliées et les plus faciles à se mouvoir^ l'or, l'argent et les pierres précieuses seraient des corps extrêmement imparfaits, et Tair et le feu seraient au contraire très-parfaits. Quand de la chair viendrait à se corrompre et à sentir mauvais, ce serait alors qu'elle commencerait à se perfectionner, et une charogne puante serait un corps bien plus parfait que la chair ordinaire.

Que si au contraire ils voulaient que les corps les plus parfaits fussent ceux dont les parties seraient les plus grosses, les plus solides et les plus difficiles à remuer, de la terre sel'ait plus parfaite que de For, et Fair et le feu seraient les corps les plus imparfaits.

Que si on ne veut pas attacher aux termes de pur et de parfait les idées distinctes dont je viens de parler, il est permis d'en substituer d'autres en leur place. Mais si on prétend ne définir ces mots que par des notions sensibles, on confondra éternellement toutes les choses, puisqu'on ne fixera jamais la signification des termes qui les expriment. Tous les hommes, comme Ton a déjà prouvé, ont des sensations bien différentes des mêmes objets ; donc on ne doit pas définir ces objets par les sensations qu'on en a, si on ne veut parler sans s'entendre, et mettre la confusion partout.

Mais au fond je ne vois pas qu'il y ait de matière, fût-ce celle dont les cieux sont composés, qui contienne en soi plus de perfection que les autres. Toute matière ne semble capable ijue de figures et de mouvements, et il lui est égal d'avoir des ligures et des mouvements réguliers, ou d'en avoir d'irréguliers. La raison ne nous dit pas que le soleil soit plus parfait ïii plus lumineux que la boue, ni que ces beautés de nos rom.ans et de nos poètes aient aucun avantage sur les cadavres les plus corrompus. Ce sont nos sens faux et trompeurs qui nous le disent. On a beau se récrier; toutes les railleries et les exclamations paraîtront froides et badines à ceux qui examineront attentivement les raisons qu'on a apportées.

Ceux qui savent seulement sentir croient que le soleil est plein de lumière; mais ceux qui savent sentir et raisonner ne le croient pas, pourvu qu'ils sachent aussi bien raisonner qu'ils savent sentir. On est très-persuadé que ceux mêmes qui défèrent le plus au témoignage de leurs sens entreraient dans le sentiment où l'on est , s'ils avaient bien médité les

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