‹ ŒuvresChapitre 16 sur 56 · ONZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

ONZIÈME ENTRETIEN

Continuation du même sujet. De la providence générale dans l'arrangement des corps et dans les combinaisons infiniment infinies du physique avec le moral, du naturel avec le surnaturel.

Théodore. — Avez-vous, Ariste, fait quelques efforts d'esprit pour comparer la première impression du mouvement que Dieu a communiqué à la matière, la première de ses démarches dans l'univers, avec les lois générales de sa pro- \idence ordinaire , et avec les divers ouvrages qui devaient se conserver et se développer par l'efficace de ces lois? Car c'est Ôe celle première impression de mouvement qu'il faut jeter tes yer.\ sur la conduite de Dieu ; c'est le point de vue de la providence générale : car Dieu ne se repent et ne se dément i. 20

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jamais. Avcz-vous donc regardé de là le bel ordre des créatures et la conduite simple et uniforme du Créateur?

Ariste. — Oui, Théodore, mais j'ai la vue trop courte. J'ai découvert bien du pays, mais cela si confusément, que je ne sais que vous dire. Vous m'avez placé trop haut. On découvre de fort loin, mais on ne sait ce qu'on voit. Vous m'avez pour ainsi dire guindé au-dessus des nues, et la tête me tourne quand je regarde sous moi.

Théodore. — Hé bien , Ariste, descendons un peu.

Théotime. — Mais plus bas nous ne verrons rien.

Ariste. — - Ah ! je vous prie, Théodore, un peu plus de détail.

Théodore. — Descendons, Théotime, puisque Ariste le souhaite. Mais n'oublions pas tous trois notre point de vue ; car il y faudra monter bientôt , dès que notre imagination sera un peu rassurée et fortifiée par un détail plus sensible et plus à notre portée.

I. Souvenez-vous, Ariste, de nos abeilles d'hier. C'est un ouvrage admirable que ce petit animal. Combien d'organes différents, que d'ordre, que de liaisons, que de rapports dans toutes ses parties ! Ne vous imaginez pas qu'il en ait moins que les éléphants ; apparemment il en a davantage. Comprenez donc, si vous le pouvez, le nombre et le jeu merveilleux de tous les ressorts de cette petite machine. C'est l'action faible de la lumière qui les débande, tous ces ressorts ; c'est la présence seule des objets qui en détermine et règle tous les mouvements. Jugez donc par l'ouvrage si exactement formé, si diligemment achevé de ces petits animaux, non de leur sagesse et de leur prévoyance , car ils n'en ont point, mais de la sagesse et de la prévoyance de celui qui a assemblé tant de ressorts et les a ordonnés si sagement par rapport à tant de divers objets et de fins différentes. Assurément, Ariste, vous seriez plus savant que tout ce qu'il y a jamais eu de philosophes , si vous saviez exactement les raisons de la construction des parties de ce petit animal.

Ariste.— Je le crois, Théodore. Cela nous passe déjà. Mais, s'il faut une si grande adresse et une si profonde intelligence pour former une simple mouche y comment en produire une infinité toutes renfermées les unes dans les autres, et par conséquent toutes plus petites toujours dans la proportion sous-miliécuple , puisqu'une seule en produit mille, et que

ce qui contient est plus grand que ce qui est contenu? Cela effraye l'imagination ; mais que l'esprit reconnaît de sagesse dans l'auteur 'de tant de merveilles !

Théodore. — Pourquoi cela, Ariste? Si les petites abeilles sont organisées comme les plus grandes , qui en conçoit une grande en peut concevoir une infinité de petites renfermées les unes dans les autres. Ce n'est donc point la multitude et la petitesse de ces animaux tous semblables qui doit augmenter votre admiration pour la sagesse du Créateur. Mais votre imagination effrayée admire en petit ce qu'on a coutume de ne voir qu'en grand.

Ariste. — Je croyais , Théodore, que je ne pouvais trop admirer.

Théodore. — Oui, mais il ne faut admirer que par raison. Ne craignez point ; si l'admiration vous plaît, vous trouverez bien de quoi vous satisfaire dans la multitude et la petitesse de ces abeilles l'enfermées les unes dans les autres.

Ariste. — Comment cela donc ?

Théodore. — C'est qu'elles ne sont pas toutes semblables.

Ariste. — Je me l'imaginais bien ainsi ; car quelle apparence que les vers de ces mouches, et les œufs de ces vers , aient autant d'organes que les mouches mômes , comme vous le prétendiez hier ?

Théodore. — Que vous imaginiez mal, Ariste! car, tout au contraire , les vers ont toutes les parties organiques des mouches; mais ils ont de plus celles qui sont essentielles aux vers, c'est-à-dire celles qui sont absolument nécessaires, afin que les vers puissent chercher, dévorer et préparer le suc nourricier de la mouche qu'ils portent en eux , et qu'ils conservent par le moyen des organes et sous la forme de ver.

Ariste. — Oh! oh ! à ce compte-là, les vers sont plus admirables que les mouches ; ils ont bien plus de parties organiques.

Théodore. — Oui, Ariste ; et les œufs des vers sont encore plus admirables que les vers mêmes , et ainsi en remontant. De sorte que les mouches de cette année avaient beaucoup plus d'organes, il y a mille ans, qu'elles n'en ont présentement. Voilà un étrange paradoxe. Mais prenez garde ! Il est facile de comprendre que les lois générales des communications des mouvements sont trop simples pour construire des corps organisés.

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Ariste. — H est vrai, ceia me parait ainsi. C'est beaucoup qu'elles suffisent pour les faire croître. Il y a des gens qui prétendent que les insectes viennent de pourriture. Mais si une mouche a autant de parties organisées qu'un bœuf, j'aimerais autant dire que ce gros animal se pourrait former d'un tas de boue, que de soutenir que les mouches s'engendrent d'un morceau de chair pourrie.

Théodore. — Vous avez raison. Mais puisque les lois du mouvement ne peuvent construire des corps composés d'une infinité d'organes, c'est donc une nécessité que les mouches soient renfermées dans les vers dont elles éclosent. Ne pensez pas néanmoins , Ariste , que l'abeille , qui est encore renfermée dans le ver dont elle doit sortir , ait entre ses parties organiques la même proportion de grosseur , de solidité , de configuration, que lorsqu'elle en est sortie; car on a remarqué souvent que la tête, par exemple, du poulet, lorsqu'il est dans l'œuf et qu'il paraît comme sous la forme d'un ver, est beaucoup plus grosse que tout le reste du corps, et que les os ne prennent leur consistance qu'après les autres parties. Je prétends seulement que toutes les parties organiques des abeilles sont formées dans leurs vers, et si bien proportionnées aux lois des mouvements, que, par leur propre construction et l'efficace de ces lois, elles peuvent croître, sans que Dieu, pour ainsi dire, y touche de nouveau par une providence extraordinaire ; car c'est en cela que consiste la sagesse incompréhensible de la providence divine. C'est ce qui la peut justifier, quoiqu'il s'engendre souvent des animaux monstrueux ; car Dieu ne doit pas faire un miracle pour les empêcher de se former. Au temps de la création, il a construit , pour les siècles futurs , les animaux et les plantes ; il a établi les lois des mouvements nécessaires pour les faire croître. Maintenant il se repose, parce qu'il ne fait plus que suivre ces lois.

Ariste. — Que de sagesse dans la providence générale du Créateur !

Théodore — Voulez-vous que nous remontions un peu à notre point de vue, d'où nous devons jeter les yeux sur les merveilles de la Providence ?

Ariste. — J'y suis, ce me semble, Théodore. J'admire et j'adore avec tout le respect dont je suis capable la sagesse infinie du Créateur, dans la variété et la justesse incompréhen-

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sible des mouvements divers qu'il a imprimés d'abord à cette petite portion de matière dans laquelle il a formé tout d'un coup des abeilles pour tous les siècles. Que dis-je, des abeilles ! une infinité de vers encore qu'on peut regarder comme des animaux de différente espèce , et il leur a fourni dans un si petit espace une nourriture insensible par mille moyens qui nous passent ; tout cela par rapport aux lois du mouvement , lois si simples et si naturelles , que , quoique Dieu fasse tout par elles dans le cours ordinaire de sa providence, il semble qu'il ne touche à rien, qu'il ne se mêle de rien , en un mot qu'il se repose.

Théodore. — Vous trouvez donc, Ariste, que cette conduite est divine et plus excellente que celle d'un Dieu qui agirait à tous moments par des volontés particulières , au lieu de suivre ces lois générales ; ou qui, pour se décharger du soin du gouvernement de son ouvrage, aurait donné des ârnesrà toutes les mouches, ou plutôt des intelligences assez éclairées pour former leur corps , ou du moins pour les conduire selon leurs besoins et régler tous leurs travaux ?

Ariste. — Quelle comparaison !

III. Théodore. — Courage donc, Ariste; jetez les yeux plus loin. Dans l'instant que Dieu a donné cette première impression de mouvement aux parties de cette petite portion de matière dont il a fait des abeilles, ou tel autre insecte qu'il tous plaira pour tous les siècles , pensez-vous qu'il ait prév u que tel de ces petits animaux qui devait éclore en telle année devait aussi à tel jour, telle heure , telles circonstances , faire tourner les yeux à quelqu'un vers l'objet d'une passion criminelle, ou bien se venir imprudemment placer dans les narines d'un cheval et lui faire faire un mouvement fatal pour le meilleur prince du monde, qui par là se renverse et se tue: mort funeste et qui a une infinité de suites fâcheuses ; ou, pour ne point combiner le physique avec le moral, car cela renferme des difficultés dont la résolution dépend de certains principes que je ne vous ai point expliqués, pensezvous que Dieu ait prévu que cet insecte , par tel de ses mouvements, a dû produire quelque chose de monstrueux ou de déréglé dans le monde purement matériel?

Ariste. — Qui en doute, que Dieu ait prévu toutes les suites de cette première impression de mouvement , qui a formé eu un instant dans cette portion de matière toute l'espèce

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de tel insecte? Il a même prévu généralement toutes les suites des mouvements infinis et tout différents qu'il pouvait donner d'abord à cette même portion ; il a prévu de plus toutes les suites de toutes les combinaisons de cette portion de matière avec toutes les autres, et leurs divers mouvements selon toutes les suppositions possibles de telles ou telles lois générales.

Théodore. — Admirez donc, Ariste, adorez la profondeur de la sagesse de Dieu, qui a réglé cette première impression de mouvement à telle petite portion de matière, après un nombre infini de comparaisons de rapports, toutes faites par un acte éternel de son intelligence. De cette portion de matière passez à une autre, et de celle-ci à une troisième; parcourez tout l'univers , et jugez enfin tout d'une vue de la sagesse infiniment infinie qui a réglé la première impression du mouvement par laquelle s'est formé tout l'univers dans toutes ses parties et pour tous les temps, de telle manière que c'est assurément l'ouvrage le plus beau qui puisse être produit par les voies les plus générales et les plus simples ; dételle manière plutôt que l'ouvrage et les voies expriment mieux les perfections que Dieu possède et qu'il se glorifie de posséder, que tout ouvrage fait par toute autre voie.

Ariste. — Que d'abîmes, que de profondeurs impénétrables î Que de rapports et de combinaisons de rapports il a fallu considérer dans la première impression de la matière, pour créer l'univers, et l'accommoder aux lois générales du mouvement que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence ! Vous m'avez placé au véritable point de vue d'où on découvre la sagesse infinie du Créateur.

Théodore. — Savez-vous, Ariste, que vous ne voyez encore rien ?

A riste. — Gomment , rien ?

IV. Théodore. — Beaucoup , Ariste ; mais comme rien par rapport au reste. Vous avez jeté la vue sur les combinaisons infiniment infinies des mouvements de la matière. Mais combinez le physique avec le moral, les mouvements des corps avec les volontés des anges et des hommes. Combinez de plus le naturel avec le surnaturel , et rapportez tout cela à Jésus- Christ et à son Eglise ; car, puisque c'est le principal des desseins de Dieu , il n'est pas vraisemblable que dans la première impression que Dieu a communiquée à la matière, il

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ait négligé de régler son action sur le rapport que les mouvements pouvaient avoir avec son grand et son principal ouvrage. Comprenez donc avec quelle sagesse il a fallu régler les premiers mouvements de la matière , s'il est vrai que Tordre de la nature est subordonné à celui de la grâce ; s'il est vrai que la mort nous surprend maintenant en conséquence des lois naturelles , et qu'il n'y ait rien de miraculeux qu'un homme se trouve écrasé lorsqu'une maison s'écroule sur lui : car vous savez que c'est de l'heureux; ou du malheureux moment de la mort dont dépend notre éternité.

Arjste. — Doucement, Théodore. C'est Dieu qui règle ce moment. Notre mort dépend de lui. Dieu seul peut nous donner le don de la persévérance.

V. Théodore. — Qui en doute? Notre mort dépend de Dieu en plusieurs manières. Elle dépend de Dieu , parce qu'elle dépend de nous ; car il est en notre pouvoir de sortir d'une maison qui menace ruine , et c'est Dieu qui nous a donné ce pouvoir. Elle dépend de Dieu , parce qu'elle dépend des anges ; car Dieu a donné aux. anges le pouvoir et la commission de gouverner le monde, ou le dehors , pour ainsi dire, de son Eglise. Notre mort heureuse dépend de Dieu , parce qu'elle dépend de Jésus-Christ; car Dieu nous a donné en Jésus- Christ un chef qui veille sur nous, et qui ne souffrira pas que la mort nous surprenne malheureusement , si nous lui demandons comme il faut le don de la persévérance. Mais pensez-vous que notre mort ne dépende pas aussi de Dieu, en ce sens qu'il a réglé et produit cette première impression de mouvement, dont une des suites est que telle maison doit s'écrouler dans tel temps et dans telles circonstances? Tout dépend de Dieu, parce que c'est lui qui a établi toutes les causes tant libres que nécessaires , et que sa prescience est si grande , qu'il se sert aussi heureusement des unes que des autres; car Dieu n'a pas communiqué au hasard sa puissance aux esprits: il ne l'a fait qu'après avoir prévu toutes les suites de leurs mouvements , aussi bien que ceux de la matière. De plus tout dépend de Dieu , parce que toutes les causes ne peuvent agir que par l'efh'cace de la puissance divine. Enfin , tout dépend de Dieu , parce qu'il peut par des miracles interrompre le cours ordinaire de sa providence, et qu'il ne manque môme jamais de le faire , lorsque l'ordre immuable de ses perfections l'exige, je veux dire lorsque

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ce qu'il- doit à sou immutabilité est de moindre considération que ce qu'il doit à ses autres attributs. Mais nous vous expliquerons tout cela plus exactement dans la suite. Comprenez donc, Ariste, que notre salut est déjà assuré dans l'enchaînement des causes tant libres que nécessaires , et que tous les effets delà providence générale sont tellement liés ensemble , que le moindre mouvement de la matière peut concourir en conséquence des lois générales à une infinité d'événements considérables, et que chaque événement dépend d'une infinité de causes subordonnées. Admirez encore un coup la profondeur de la sagesse de Dieu, qui certainement, avant que de faire son premier pas , a comparé les premiers mouvements delà matière, non-seulement avec toutes ses suites naturelles ou nécessaires, mais encore à bien plus forte raison avec toutes les suites morales et surnaturelles, dans toutes les suppositions possibles.

Ariste. — Assurément, Théodore , du point de vue où vous m'avez placé , je découvre une sagesse qui n'a point de bornes. Je comprends clairement et distinctement que ia providence générale porte le caractère d'une intelligence infinie, et qu'elle est tout autrement incompréhensible que ne s'imaginent ceux qui ne l'ont jamais examinée. Une providence fondée sur une volonté absolue est bien moins digne de l'Etre infiniment parfait; elle porte bien moins le caractère des attributs divins que celle qui est réglée par des trésors inépuisables de sagesse et de prescience.

VI. Théodore. — C'est ce que je voulais vous faire voir. Descendons maintenant à quelque détail qui vous délasse l'esprit, et qui vous rende sensible une partie des choses que vous venez de concevoir. Ne vous êtes-vous jamais diverti à nourrir dans une boîte quelque chenille, ou quelque autre insecte qu'on croit communément se transformer en papillon ou en mouche?

Ariste. — Oh ! oh ! Théodore, vous allez tout d'un coup du grand au petit. Vous revenez toujours aux insectes.

Théodore.— C'est que je suis bien aise que nous admirions ce que tout le monde méprise.

Ariste. — Quand j'étais enfant, je me souviens d'avoir nourri des vers à soie. Je prenais plaisir à leur voir faire leur coque, et s'y enterrer tout vivants , pour ressusciter quelque temps après

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

Théotime. — Et moi, Théodore, j'ai actuellement dans une boîte avec du sable un insecte qui me divertit , et dont je sais un peu l'histoire. On l'appelle en latin formica-Ieo. 11 se transforme en une de ces espèces de mouches qui ont le ventre fort long, et qu'on appelle, ce me semble, demoiselles.

Théodore. — Je sais ce que c'est, Théotime. Mais vous vous trompez de croire qu'il se transforme en demoiselle.

Théotime. — Je l'ai vu, Théodore; ce fait est constant.

Théodore. — Et moi, Théotime, je vis l'autre jour une taupe qui se transforma en merle. Comment voulez-vous qu'un animal se transforme en un autre? 11 est aussi difficile que cela se fasse, que d'un peu de chair pourrie il se forme des insectes.

Théotime.— Je vous entends, Théodore; le formica-ho ne se transforme point, il se dépouille seulement de ses habits et de ses armes; il quitte ses cornes, avec lesquelles il fait son trou, et se saisit des fourmis qui y tombent. En effet, je les ai remarquées, ces cornes , dans le tombeau qu'ils se font dans le sable, et dont ils sortent, non plus en qualité de formica-leo * mais en qualité de demoiselles, sous une forme plus magnifique.

Théodore. — Vous y voilà. Le formica-leo et la demoiselle ne sont point proprement deux animaux de différente espèce : le premier contient le second, ou toutes les parties organiques dont il est composé; mais remarquez qu'il a de plus tout ce qu'il lui faut pour attraper sa proie, pour se nourrir luimême, et pour préparer à l'autre une nourriture convenable. Or tachons maintenant de nous imaginer les ressorts nécessaires aux mouvements que fait ce petit animal. Il ne va qu'à reculons en ligne spirale, et toujours en s'enfonçant dans le sable; de sorte que, jetant en dehors à chaque petit mouvement qu'il fait le sable qu'il prend avec ses cornes, il fait un trou qui se termine en pointe, au fond duquel il se cache, toujours les cornes ouvertes, et prêtes à se saisir des fourmis et autres animaux qui ne peuvent se retenir sur le penchant de la fosse. Lorsque la proie lui échappe, et fait assez d'efforts pour lui faire craindre de la perdre, il l'accable et l'étourdit à force de lui jeter du sable, et rend encore par ce moyen le penchant du trou plus raide. Il se saisit donc de sa proie, il la tire sous le sable, il lui suce le sang, et, la prenant entre

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ses cornes, il la jette le plus loin qu'il peut de son trou. Enfin, au milieu du sable le plus menu et le plus mouvant, il se construit un tombeau parfaitement rond ; il le tapisse en dedans fort proprement pour y mourir, ou plutôt pour y reposer plus à Taise; et enfin, après quelques semaines, on le voit sortir tout glorieux, et sous la forme de demoiselle, après avoir laissé plusieurs enveloppes et les dépouilles de formica-leo. Or combien faut-il de parties organisées pour tous ces mouvements? Combien de canaux pour conduire ce sang dont le formica-leo se nourrit et sa demoiselle? 11 est donc clair que cet animal s'étant dépouillé de toutes ces parties dans son tombeau, il a beaucoup moins d'organes, lorsqu'il paraît sous la forme de mouche, que lorsqu'on le voit sous celle de formica-leo; si ce n'est peut-être qu'on veuille soutenir que des organes peuvent se construire et s'ajuster ensemble en conséquence des lois du mouvement. Car que Dieu ait ordonné à quelque intelligence de pourvoir au besoin de ces insectes, d'en entretenir l'espèce et d'en former toujours de nouvelles, c'est rendre humaine la providence divine, et lui faire porter le caractère d'une intelligence bornée.

Ariste. — Assurément, Théodore, il y a une plus grande diversité d'organes dans le formica-leo que dans la mouche, et par la même raison dans le ver à soie que dans le papillon; car ces vers quittent aussi de riches dépouilles, puisqu'ils laissent une espèce de tête, un grand nombre de pieds, et tous les autres organes nécessaires pour chercher, dévorer, digérer et distribuer la nourriture propre à la forme de ver et à celle du papillon. Je conçois de même qu'il y a plus d'art dans les œufs des vers que dans les vers mêmes; car, supposé que les parties organiques des vers soient dans l'œuf comme vous dites, il est clair que l'œuf entier contient plus d'art que le ver seul, et ainsi à l'inrini.

Théodore. — Je voudrais bien que vous eussiez lu le livre de M. Malpighi du ver à soie, et ce qu'il a écrit sur la formation du poulet dans l'œuf *. Vous verriez peut-être que tout ce que je vous dis n'est pas sans fondement. Oui, Afiste, l'œuf est l'ouvrage d'une intelligence infinie. Les hommes ne trouvent rien dans un œuf de ver à soie, et dans un œuf de poulet ils ne voient que du blanc et du jaune, et peut-être les cordons :

1 Dt Rombyce.

SUR LA METAPHYSIQUE

encore les prennent-ils pour le germe du poulet. Mais...

Ariste. — Quoi ! le germe du poulet. N'est-ce pas ce qu'on y trouve d'abord qu'on l'ouvre, qui est blanc, qui a quelque dureté, et qu'on ne mange pas volontiers?

Théodore.— Non, Arisle, c'est un des cordons qui sert à tenir le jaune tellement suspendu dans le blanc, que de quelque manière qu'on tourne et retourne. l'œuf, le côté du jaune le moins pesant, et où est le petit poulet, soit toujours en haut vers le ventre chaud de la poule. Il y a deux de ces cordons qui sont attachés d'un côté à la pointe de l'œuf, et de l'autre au jaune, un à chaque bout.

Ariste. — Voilà une mécanique admirable !

Théodore. — En cela il n'y a pas beaucoup d'intelligence. Mais vous comprenez toujours par là qu'il faut plus d'art et d'adresse pour former l'œuf, et tout ce qu'il renferme, que le poulet seuL puisque l'œuf contient le poulet et qu'il a de plus sa construction particulière.

VII. Or, je vous prie, concevez maintenant, si vous le pouvez, quelle doit être actuellement la construction des organes des œufs ou des vers qui seront papillons dans dix mille ans, en conséquence des lois du mouvement. Admirez la variété des organes de tous les vers ou de tous les œufs qui sont renfermés les uns dans les autres pour tout ce temps-là. Tachez de vous imaginer quelle pouvait être la nourriture dont les vers ou les papillons d'aujourd'hui se. nourrissaient il y a six mille ans. 11 y a une grande différence entre la forme de demoiselle et celle de formica-leo; mais peut-être qu'il n'y en a pas moins entre le formica-leo et l'œuf qui le contient, et ainsi de suite. Le ver à soie se nourrit de feuilles de mûrier; mais le petit ver enfermé dans l'œuf ne se nourrit pas de rien, il a auprès de lui tout ce qui lui est nécessaire. Il est vrai qu'il ne mange pas toujours, mais il se conserve sans manger, et il y a six mille ans qu'il se conserve. On trouve étrange que certains animaux passent l'hiver sans nourriture. Quelle merveille donc que les vers à soie ménagent si exactement la leur, qu'elle ne leur manque précisément que lorsqu'ils sont assez forts pour rompre leur prison, et que les mûriers ont poussé des feuilles tendres pour leur en fournir de nouvelle !

Que la Providence est admirable d'avoir enfermé, par exemple, dans les œufs dont éclosent les poulets, tout ce qu'il leur faut pour les faire croître et même pour les nourrir les

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premiers jours qu'ils sont éclos ! car, comme ils ne savent point encore manger et qu'ils laissent retomber ce qu'ils becquettent, le jaune de l'œuf dont il n'y a pas la moitié de consommé, et qui reste dans leur estomac , les nourrit et les fortifie. Mais cette même providence paraît encore plus dans les œufs négligés que les insectes répandent partout. 11 faut que la poule couve elle-même ses œufs ou que l'industrie des hommes vienne au secours; mais sans que les œufs des insectes soient couvés, ils ne laissent pas d'éclore fort heureusement Le soleil, par sa chaleur, les anime, pour ainsi dire, à dévorer leur nourriture dans le même temps qu'il leur en prépare de nouvelle; et dès que les vers ont rompu leur prison, ils se trouvent dans l'abondance , au milieu déjeunes bourgeons ou de feuilles tendres proportionnées à leur besoin. L'insecte dont ils tirent leur naissance a eu soin de les placer dans un endroit propre pour eux, et a laissé le reste à l'ordre plus général de la providence. Tel pond ses œufs sous une feuille repliée et attachée à la branche, de peur qu'elle ne tombe en hiver; un autre les colle en lieu sûr proche de leur nourriture; la demoiselle -formica- leo les va cacher dans le sable et à couvert de la pluie; la plupart les répandent dans les eaux. En un mot, ils les placent tous dans les lieux où rien ne leur manque, non par une intelligence particulière qui les conduise, mais par la disposition des ressortsdont leur machine est composée, et en conséquence des lois générales des communications des mouvements.

Artste. — Cela est incompréhensible.

Théodore. — 11 est vrai; mais il est bon de comprendre clairement que la providence de Dieu est absolument incompréhensible.

VIII. Théotime.— 11 faut, Théodore, que je vous dise une expérience que j'ai faite. Un jour, en été, je pris gros comme une noix de viande que j'enfermai dans une bouteille, et je la couvris d'un morceau de crêpe. Je remarquai que diverses mouches venaient pondre leurs œufs ou leurs vers sur ce crêpe, et que, dès qu'ils étaient éclos, ils rongeaient le crêpe et se laissaient tomber sur la viande, qu'ils dévorèrent en peu de temps; mais comme cela sentait trop mauvais, je jetai tout.

Théodore.— Voilà comme les mouches viennent de pourriture : elles font leurs œufs ou leurs vers sur la viande, et s'en-

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volent incontinent; ces vers mangent et cette chair se pourrit. Après que ces vers ont bien mangé, ils s'enferment dans leurs coques et en sortent mouches; et le commun des hommes croit sur cela que les insectes viennent de pourriture.

Théotime. — Ce que vous dites est sûr, car j'ai renfermé plusieurs fois de la chair, où les mouches n'avaient point été, dans une bouteille fermée hermétiquement, et je n'y ai jamais trouvé de vers.

Ariste. — Mais comment, dit-on, se peut-il faire qu'on en trouve de fort gros dans toutes sortes de fruits?

Théodore. — On les trouve gros, mais ils sont entrés petits dans le fruit. Cherchez bien, vous découvrirez sur la peau ou quelque petit trou ou sa cicatrice. Mais ne nous arrêtons point, je vous prie, aux preuves qu'on dorme qu'il y a des animaux qui viennent de pourriture , car elles sont si faibles, ces preuves, qu'elles ne méritent point de réponse. On trouve des souris dans un vaisseau nouvellement construit, ou dans un lieu où il n'y en avait point : donc il faut que cet animal se soit engendré de quelque pourriture ; comme s'il était défendu à ces animaux de chercher la nuit leurs besoins, et de passer sur les planches et sur les cordes dans les barques, et de là dans les grands bâtiments, ou qu'on pût construire les vaisseaux ailleurs que sur le rivage î Je ne puis pas comprendre comment un si grand nombre de personnes de bon sens ont pu donner dans une erreur si grossière et si palpable sur de semblables raisons; car qu'y a-t-il de plus incompréhensible qu'un animal se forme naturellement d'un peu de viande pourrie? U est infiniment plus facile de concevoir qu'un morceau de fer rouillé se change en une montre parfaitement bonne ; car il y a infiniment plus de ressorts et plus délicats dans la souris que dans la pendule la plus composée.

Ariste. — Assurément on ne comprend pas qu'une machine composée d'une infinité d'organes différents, parfaitement bien accordés ensemble et ordonnés à diverses fins , ne soit que l'effet de cette loi si simple et si naturelle, que tout corps doit se mouvoir du côté qu'il est le plus poussé ; car cette loi est bien plus propre à détruire cette machine qu'à la former. Mais on ne comprend pas non plus que les animaux de môme espèce, qui se succèdent les uns aux autres , aient tous été renfermés dans le premier.

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Théodore. — Si on ne comprend pas que cela soit, on comprend bien du moins que cela n'est pas impossible, puisque la matière est divisible à l'infini; mais on ne comprendra jamais que les lois du mouvement puissent construire des corps composés d'une infinité d'organes. On a assez de peine à concevoir que ces lois puissent peu à peu les faire croître. Ce que l'on conçoit bien, c'est qu elles peuvent les détruire en mille manières, On ne comprend pas comment l'union des deux sexes peut être cause de la fécondité ; mais on comprend bien que cela n'est pas impossible dans la supposition que les corps soient déjà formés. Mais que cette union soit la cause de l'organisation des parties de l'animal, et de tel animal, il me semble que l'on comprend bien que cela n'est pas possible.

Arïste. — J'ai pourtant ouï dire que M. Descartes avait commencé un Traité de la formation du fœtus , dans lequel il prétend expliquer comment un animai se peut former du mélange de la semence des deux sexes.

Théodore. — L'ébaucbe de ce philosophe peut nous aider à comprendre comment les lois du mouvement suffisent pour faire croître peu à peu les parties de l'animal ; mais que ces lois puissent les former et les lier toutes ensemble, c'est ce que personne ne prouvera jamais. Apparemment M. Descartes Ta bien reconnu lui-même , car il n'a pas poussé fort avant ses conjectures ingénieuses.

Arïste. — Son entreprise était un peu téméraire.

Théodore. — Fort téméraire, s'il avait dessein de rendre raison de la construction des animaux tels que Dieu les a faits ; car ils ont une infinité de ressorts qu'il devait connaître avant que de chercher les causes de leur formation Mais apparemment il ne pensait pas à cela; car on ne serait pas sage si l'on voulait expliquer exactement comment un horloger fait une montre, sans savoir auparavant de quelles parties cet ouvrage est composé.

Arïste. — Ce philosophe aurait peut-être mieux fait d'expliquer par les lois des mouvements la génération des plantes que celle des animaux.

IX. Théodore.— Nullement. L'entreprise eût été également impossible. Si les graines ne contenaient en petit ce que nous voyons en grand dans les plantes, les lois générales ne pourraient jamais les rendre fécondes.

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Ajuste. — Des plantes dans des graines, un pommier dans un pépin! On a toujours quelque peine à croire que cela soit, quoiqu'on sache bien que la matière est divisible à l'infini.

ïhéotime. — J'ai (ait une expérience qui a beaucoup contribué à me le persuader. Ce n'est pas néanmoins que je croie que le pommier, par exemple, qui est dans le germe du pépin, ait à peu près les mêmes proportions de grandeur et des autres qualités entre ses branches, ses feuilles et ses fruits, que les grands arbres; et assurément Théodore ne le prétend pas non plus. Je prétends seulement que toutes les parties organiques du pommier sont formées et si bien proportionnées aux lois du mouvement, que, par leur propre construction et l'efficacité de ces lois, elles peuvent croître sans le secours d'Utle providence particulière.

Ariste. — Je comprends bien votre sentiment; dites-nous votre expérience.

Théotime. — J'ai pris, Ariste, une vingtaine des plus grosses fèves; j'en ai ouvert deux ou trois, et j'ai remarqué qu'elles étaient composées en dedans de deux parties qui se séparent aisément, et que j'ai appris qu'on appelle leurs lobes; que le germe était attaché à l'un et à l'autre de ces lobes; que d'un côté ii se terminait en pointe vers le dehors, et que de l'autre il se cachait entre les lobes. Voilà ce que j'ai vu d'abord. J'ai semé les autres fèves pour les faire germer et voir comment elles croissent. Deux jours après, j'ai commencé à les ouvrir; j'ai continué pendant environ quinze jours, et j'ai remarqué distinctement que la racine était contenue dans cette partie du germe qui est en dehors et se termine en pointe; que la plante était renfermée dans l'autre partie du germe qui passe entre les deux lobes; que la racine était elle-même une plante qui avait ses racines dans la substance des deux lobes de la fève dont elle tirait sa nourriture; que, lorsqu'elle avait poussé en terre comme les plantes dans l'air, elle fournissait abondamment à la plante le suc nécessaire; que la plante, en croissant, passait entre les lobes, qui, après avoir servi à l'accroissement de la racine, se changeaient en feuilles, et mettaient la plante à couvert des injures de l'air. Ainsi je me suis persuadé que le germe de la fève contenait la racine de la plante et la plante même, et que les lobes de la fève étaient le fond oii cette petite plante était déjà semée et avait déjà ses

ENTRETIENS

racines. Prenez, Ariste, de ces grosses fèves vertes dont on mange au commencement de l'été ; ouvrez-les délicatement ; considérez-les attentivement; vous verrez sans microscope une partie de ce que je viens de vous dire; vous découvrirez même les premières feuilles de la plante dans cette petite partie du germe qui se replie entre les deux lobes *.

Ariste.— Je crois bien tout cela; mais que cette graine contienne la plante que nous verrons dans vingt ans, c'est ce qui est difficile à s'imaginer et ce que votre expérience ne prouve point.

Théotime. — Il est vrai; mais nous vovons déjà que la plante est dans la graine; nous voyons sans le secours du microscope qu'en hiver même la tulipe est dans son oignon. Nous ne pouvons pas voir actuellement dans la graine toutes les parties de la plante. Hé bien, Ariste, il faut tacher de les imaginer. Nous ne pouvons point imaginer comment les plantes qui viendront dans cent ans sont dans la graine. Il faut tâcher de le concevoir : du moins cela se peut-il concevoir. Mais on ne voit point que les plantes se forment uniquement en conséquence des lois générales des communications du mouvement. On ne peut imaginer comment cela se peut faire; on peut encore moins le concevoir. Quelles raisons peut-on doncavoir de le soutenir, et de nier ce que Théodore vient de nous dire?

Ariste.— Je serais fort porté à croire que Dieu conserve les animaux et les plantes par des volontés particulières, si Théodore ne m'avait pas fait remarquer que d'ôter à la Providence sa généralité et sa simplicité, c'était la rendre humaine et lui faire porter le caractère d'une intelligence bornée. Ainsi il en faut revenir là, et croire que Dieu, par la première impression du mouvement qu'il a communiqué à la matière, Fa si sagement divisée, qu'il a formé tout d'un coup des animaux et des plantes pour tous les siècles. Cela est possible, puisque la matière est divisible à l'infini. Et cela s'est fait ainsi, puisque cette conduite est plus digne de l'Etre infiniment parfait que toute autre.

Théotime. — Ajoutez à cela, Ariste, que l'Ecriture nous apprend que maintenant Dieu se repose, et que d'abord il n'a pas fait seulement les plantes de la première année de ia

1 Voyez VAnatomie des plantes de M. Grew et do M. Malpighi.

SUR LA MÉTAPHYSIQUE. %fâ

création, mais encore la semence pour toutes les autres. « Germinet terra, dit-il, herbam virentem et facientem se- » men,et lignum pomiferum faeiens fructum , juxtd genus » suum, cujus semen in semetipso sit super terram *. » Ces dernières paroles, « eujus semen in semetipso sit, » jointes à celles-ci : « Et requievit die septimo ab omni opère quod part trarat *, » marquent, ce me semble, que Dieu, pour conserver ses créatures, n'agit plus comme il a fait dans le temps qu'il les a formées. Or il n'agit qu'en deux manières, ou par des volontés particulières., ou par des volontés ou des lois. générales. Donc il ne fait plus maintenant que suivre ses lois, si ce n'est qu'il v ait de grandes raisons qui l'obligent à interrompre le cours de sa providence; raisons que je ne crois pas que vous puissiez trouver dans les besoins des animaux ou des plantes.

X. Ariste. — Non, sans doute ; car, quand il y en aurait la moitié moins, il n'y en aurait que trop. Car, je vous prie, Théodore, à quoi bon tant de plantes inutiles à notre usage, tant d'insectes qui nous incommodent? Ces petits animaux sont l'ouvrage d'une sagesse infinie : je le veux. Mais c'est cela même qui fait la difficulté; car pourquoi former tant d'ouvrages excellents pour nourrir les hirondelles et dévorer nos bourgeons? Est-ce, Théodore, que le monde ne serait pas aussi parfait qu'il est, si les chenilles et les hannetons ne venaient point dépouiller les arbres de leurs fruits et de leurs feuilles?

Théodore. — Si vous jugez, Ariste, des ouvrages de Dieu uniquement par rapport à vous, vous blasphémerez bientôt contre la Providence; vous porterez bientôt d'étranges jugements de la sagesse du Créateur.

Ariste. — Mais quoi ! n'est-ce pas pour l'homme que Dieu a tout fait?

Théodore.— Oui, Ariste, pour cet homme sous les piedsduquel Dieu a tout assujetti, sans en rien excepter; pour cet homme dont parle saint Paul dans le second chapitre de l'Epître aux Hébreux. Dieu a tout fait pour son fils, tout pour son Eglise, et son Eglise pour lui. Mais s'il a fait les puces pour l'homme, c'est assurément pour le mordre et pour le punir. La plupart des animaux ont leur vermine particulière;

ENTRETINS

mais r homme a sur eux cet avantage, qu'il en a pour lui seul de plusieurs espèces, tant il est vrai que Dieu a tout fait pour lui. C'est pour dévorer ses blés que Dieu a fait les sauterelles. C'est pour ensemencer ses terres qu'il a donné comme des ailes à là graine des chardons. C'est pour flétrir tous ses fruits qu'il a formé des insectes d'une infinité d'espèces. En ce sens, si Dieu n'a pas fait toutes choses pour l'homme , il ne s'en faut pas beaucoup.

Prenez garde, Ariste. la prescience de Dieu est infinie. Il doit régler sur elle tous ses desseins. Avant que de donner à là matière cette première impression de mouvement qui forme l'univers pour tous les siècles, il a connu clairement toutes les suites de toutes les combinaisons possibles du physiquè avec le moral dans toutes sortes de suppositions. Il a prévu que l'homme dans telles et telles circonstances pécherait , et que son péché se communiquerait à toute sa postérité en conséquence des lois de l'union de l'àme et du corps *. Donc, puisqu'il a voulu le permettre, ce funeste péché, il a dû faire usage de sa prescience, et combiner si sagement le physique avec le moral, que tous ses ouvrages fissent entre eux, et pour tous les siècles, le plus bel accord qui soit possible. Et cet accord merveilleux consiste en partie dans cet ordre de justice, que l'homme s'étant révolté contre le Créateur, ce que Dieu prévoyait devoir arriver, les créatures se révoltent, pour ainsi dire, contre lui , et le punissent de sa désobéissance 2. Voilà pourquoi il y a tant de différents animaux qui nous font la guerre.

Xf. Ariste.— Quoi ! avant que l'homme eût péché, Dieu avait déjà préparé les instruments de sa vengeance? Car vous savez que l'homme n'a été créé qu'après tout le reste. Cela me parait bien dur.

Théodore. — L'homme, avant son péché, n'avait point d'ennemis; son corps et tout ce qui l'environnait lui était soumis; il ne souffrait point de douleur malgré lui. 11 était juste que Dieu le protégeât par une providence particulière, ou qu'il le commît à la garde de quelque ange lutéîaire pour empêcher les suites fâcheuses des lois générales des communications des mouvements. S'il avait conservé son innocence, Dieu aurait toujours eu pour lui les mêmes égards, car il ne manque ja-

1 Rech. de la Férité, liv. II, ch. 7. V Éclaircissement sur ce même chapitre.

2 Eccl., 3<J, 35.

SLR LA MÉTAPHYSIQUE.

mais de rendre justice à ses créatures. Mais quoi! ne voulezvous pas que Dieu fasse usage de sa prescience, et qu'il choisisse la plus sage combinaison qui soit possible entre le physique et le moral? Voudriez-vous qu'un être infiniment sage n'eût point fait porter à sa conduite le caractère de sa sagesse, ou qu'il eût fait l'homme et l'eût éprouvé avant que de faire ces créatures qui nous incommodent; ou enfin qu'il eût changé de dessein et réformé son ouvrage après le péché d'Adam? Dieu, Ariste, ne se repent et ne se dément jamais. Le premier pas qu'il fait est réglé par la prescience de tout ce qui le doit suivre. Que dis-je! Dieu ne se détermine à faire ce premier pas qu'après qu'il l'a comparé non -seulement avec tout ce qui le doit suivre, mais encore avec une infinité d'autres suppositions, et d'autres combinaisons de toutes espèces du physique avec le moral et du naturel avec le surnaturel.

Encore un coup, Ariste, Dieu a prévu que l'homme dans telles et telles circonstances se révolterait. Après avoir tout comparé, il a cru devoir permettre le péché. Je dis permettre, car il n'a pas mis l'homme dans la nécessité de le commettre. Donc il a dû, par une sage combinaison du physique avec le moral, faire porter à sa conduite des marques de sa prescience. Mais, dites-vous, il a donc préparé avant le péché des instruments de sa vengeance? Pourquoi non, puisqu'il l'a prévu, ce péché, et qu'il a voulu le punir? Si Dieu avait rendu malheureux l'homme innocent ; s'il s'était servi de ces instruments avant le péché, on aurait sujet de se plaindre. Mais est-il défendu à un père de tenir des verges prêtes pour châtier son enfant, principalement s'il prévoit qu'il ne manquera pas de lui désobéir? Ne doit-il pas même lui montrer ces verges menaçantes, pour le retenir dans le devoir? Peut-on douter que les ours et les lions ne soient créés avant le péché? Et ne suffit-il pas de croire que ces cruelles bêtes, dont Dieu se sert maintenant pour nous punir, respectaient en Adam son innocence et la majesté divine ? Mais si vous trouvez mauvais que Dieu avant le péché commis ait préparé des instruments pour le punir, consolez-vous; car, par sa prescience, ilaaussftrouvé le remède au mal avant qu'il fût arrivé. Certainement, avant la chute du premier homme, Dieu avait déjà dessein de. sanctifier son Eglise par Jésus-Christ; car saint Paul nous apprend qu'Adam el Eve étaient dans leur mariage, qui a

précédé le péchés la figure de Jésus-Christ et de son Eglise : (( Sacramentum hoc magnum est. Ego autem dieo in Ghristo » et in Ecclesia *. » Le premier Adam étant la figure du second, forma futuri '2, jusque dans son péché. C'est, Ariste, que la prescience de Dieu étant infinie , elle a réglé toutes choses. Dieu a permis le péché. Pourquoi? C'est qu'il a prévu que son ouvrage, réparé de telle et telle manière, vaudrait mieux que le même ouvrage dans sa première construction. 11 a établi des lois générales qui devaient faire geler et grêler les campagnes ; il a créé des bêtes cruelles et une infinité d'animaux fort incommodes. Pourquoi cela? C'est qu'il a prévu le péché. 11 a mis une infinité de rapports merveilleux entre tous ces ouvrages; il a figuré Jésus-Christ et son Eglise en mille manières. C'est un effet et une marque certaine de sa prescience et de sa sagesse. Ne trouvez donc point mauvais que Dieu ait fait usage de sa prescience, et qu'il ait d'abord combiné sagement le physique avec le moral, non pour le peu de temps que le premier homme devait conserver son innocence, mais par rapport à lui et à tous ses enfants tels qu'ils devaient être jusqu'à la fin des siècles. Adam ne pouvait pas se plaindre que les animaux se mangeassent les uns les autres, lui rendant à lui, comme à leur souverain, le respect qui lui était dû. 11 devait plutôt apprendre par là que ce n'étaient que des brutes incapables de raison, et que Dieu l'avait distingué entre toutes ses créatures.

XII. Ariste. — Je comprends bien ce que vous me dites. Dieu a eu de bonnes raisons de créer de grands animaux capables de nous punir. Mais pourquoi tant de petits insectes qui ne nous font ni bien ni mal , et dont la mécanique est peut-être plus merveilleuse que celle des grands animaux, mécanique cachée à nos yeux, et qui ne nous fait point connaître la sagesse du Créateur?

Théodore. — Sans m'arrêter à vous prouver qu'il n'y a point d'animal, pour petit qu'il soit, qui ne puisse de l'un à l'autre avoir quelque rapport à nous, je vous réponds que le principal dessein de Dieu dans la formation de ces petits insectes n'a point été de nous faire par eux quelque bien ou quelque mal, mais d'orner l'univers par des ouvrages dignes de sa sagesse et de ses autres attributs. Le commun des hommes

1 Eph., S.

2 Morn., 5.

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

méprise les insectes, mais il se trouve des gens qui les considèrent. Apparemment les anges mêmes les admirent. Mais quand toutes les intelligences les négligeraient, il suffit que ces petits ouvrages expriment les perfections divines, et rendent l'univers pins parfait en lui-même, quoique moins commode pour des pécheurs , afin que Dieu les créât, supposé qu'il pût les conserver sans multiplier ses voies ; car Dieu a fait assurément l'ouvrage le plus parfait par les voies les plus générales et les plus simples, lia prévu que les lois des mouvements suffisaient pour conserver dans le monde l'espèce de tel insecte qu'il vous plaira. 11 a voulu tirer de ses lois tous les usages possibles pour rendre son ouvrage plus achevé. SI a donc formé d'abord toute l'espèce de cet insecte par la division admirable d'une certaine portion de la matière ; car il faut toujours avoir bien dans l'esprit que c'est par le mouvement que tout se fait dans les corps, et que dans la première détermination des mouvements il était indifférent à Dieu de mouvoir les parties de la matière en un sens ou en un autre, n'y ayant point de lois générales des communications des mouvements avant que les corps se fussent choqués

Ariste. — Je conçois cela, Théodore. Un monde rempli d'une infinité d'animaux petits et grands est plus beau et marque plus d'intelligence qu'un autre où il n'y aurait point d'insectes. Or un tel monde ne coûte pas plus à Dieu, pour parler ainsi, qu'un autre, ou ne demande pas une providence plus composée et plus particulière , et porte par conséquent autant que tout autre le caractère de l'immutabilité divine. Il ne faut donc pas s'étonner que Dieu ait fait un si grand nombre d'insectes.

XIII. Théodore. — Ce que nous disons là , Ariste , est général , et n'exclut pas une infinité de raisons que Dieu a eues de faire le monde tel qu'il est.

Ariste. — Il faut que je vous dise , Théodore, une pensée qui m'est venue dans l'esprit, lorsque vous parliez de la transformation apparente des insectes. Les vers rampent sur la terre. Ils y mènent une vie triste et humiliante. Mais ils se font un tombeau d'où ils sortent glorieux. Je me suis imaginé que par là Dieu voulait figurer la vie, la mort et la résurrection de son fils, et même de tous les chrétiens.

1 Entretien X, n. 17.

OTRETlEiNS

Théodore. — Je suis bien aise , Ariste , que cette pensée vous soit venue dans l'esprit; car, quoiqu'elle me paraisse fort solide , je n'aurais pas osé vous la propeser.

Ariste. — Pourquoi cela?

Théodore. — C'est qu'elle a je ne sais quoi de bas qui déplaît à l'imagination. Outre que ce mot seulement de ver ou d'insecte , joint à la grande idée que nous devons avoir du Sauveur, peut exciter la raillerie; car je pense que vous savez que le ridicule consiste dans la jonction du petit au grand.

Ariste. — Oui ; mais ce qui paraît ridicule à l'imagination est souvent fort raisonnable et fort juste; car c'est souvent que nous méprisons ce que nous ne connaissons pas.

Théodore. — 11 est vrai, Ariste. Le lis champêtre, que nous négligeons , est plus magnifiquement paré que Salomon dans toute sa gloire. Jésus-Christ n'a point craint la raillerie, lorsqu'il a avancé ce paradoxe. L'imagination est contente aussi bien que la raison, lorsque l'on compare la magnificence du roi Salomon à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. Mais elle n'est pas trop satisfaite lorsqu'on cherche dans la beauté des lis une figure du Sauveur. Cependant la magnificence de Salomon n'était que l'ouvrage de la main des hommes ; mais c'est Dieu qui a donné aux fleurs tous leurs ornements.

Ariste. — Vous croyez donc. Théodore, que Dieu a figuré Jésus-Christ dans les plantes aussi bien que dans les insectes ?

Théodore. — Je crois, Ariste, que Dieu a tout rapporté à Jésus-Christ en mille manières différentes , et que non-seulement les créatures expriment les perfections divines , mais qu'elles sont aussi , autant que cela se peut, des emblèmes de son fils bien-aimé. Le grain qu'on sème doit, pour ainsi dire, mourir pour ressusciter et donner son fruit. Je trouve que c'est une figure naturelle de Jésus-Christ qui est mort pour ressusciter glorieux : « Nisi grahum frumenti cadens in » terrain mortuu m fuerit, ipsum solum manet ; si autem » mortuum fuerit, multum fructum afïert1. »

Théotime. — On peut se servir de tout ce qu'on veut pour faire des comparaisons. Mais il ne s'ensuit pas de là que Dieu ait voulu figurer Jésus-Christ par toutes les choses qui ont avec lui certains rapports arbitraires.

Théodore. — - Si je ne savais, Théotime, que le principal

! Joann., 12, 24.

SUK LA METAPHYSIQUE

des desseins de Dieu, c'est Jésus-Christ et son Eglise, que rien ne plaît à Dieu que par Jésus-Christ ; que c'est en Jésus - Christ et par Jésus-Christ que l'univers subsiste , parce qu'il n'y a que lui qui le sanctifie , qui le tire de son état profane, qui le rende divin %, je regarderais comme des comparaisons arbitraires et tout à fait basses ce que je prends pour des figures naturelles. Oui , Théotime, je crois que Dieu a eu tellement en vue Jésus-Christ dans la formation de l'univers , que ce qu'il y a peut-être de plus admirable dans la Providence, c'est le rapport qu'elle met sans cesse entre le naturel et le surnaturel, entre ce qui se passe dans le monde et ce qui arrive à l'Eglise de Jésus-Christ.

XIV. Ariste.—- Assurément, Théoiime , que Dieu ait voulu figurer Jésus-Christ par les changements des insectes, cela saute aux yeux. Un ver est méprisable et impuissant; voilà Jésus-Christ méprisé : « Ego autem sum vermis, et non homo, » opprobrium hominum et abjectio plebis 2 ; » le voilà chargé de nos infirmités et de nos langueurs : « Verè languores )> nostros ipse tulit 3. » Un ver s'enferme dans son tombeau, et ressuscite quelque temps après sans se corrompre. Jésus- Christ meurt et ressuscite, sans que son corps ait élé sujet à la corruption : « Neque caro ejus vidit corruptionem 4. » Le ver ressuscité a un corps, pour ainsi dire, tout spirituel. Il ne rampe point, il vole. 11 ne se nourrit plus de pourriture; il ne fait que sucer des fleurs. Il n'a plus rien de méprisable ; on ne peut pas être plus magnifiquement paré. De même Jésus-Christ ressuscité est comblé de gloire. 11 s'élève dans les cieux. Il ne rampe point, pour ainsi dire, dans la Judée de bourgade en bourgade. Il n'est plus sujet à la lassitude et aux autres infirmités de sa vie laborieuse. 11 gouverne toutes le nations, et les peut briser comme un pot de terre, dit l'Ecriture5. La souveraine puissance lui a été donnée dans le ciel et sur la terre. Peut-on dire que ce parallèle soit arbitraire? Assurément il est naturel.

Théodore. — Vous oubliez, Ariste, des rapports trop justes pour être négligés .

1 Entretien IX, n. 6.

2 Ps. 21.

3 haï., 53.

* Act. 2, 21.

ENTRETIENS

Ariste.— Qui son! ils?

Théodore. — Ces vers avant leur transformation croissent toujours. Mais les mouches, les papillons, et généralement tout ce qui vole après avoir été ver, tout ce qui a été transformé demeure toujours dans le même état.

Ariste. — C'est que sur la terre on peut mériter sans cesse, et que dans le ciel on demeure tel qu'on est.

Tréodore. — J'ai remarqué que les insectes n'engendrent point qu'ils ne soient ressuscités. et, pour ainsi dire, glorifiés.

Ariste. — Vous avez raison. C'est que Jésus-Christ n'a envoyé le Saint-Esprit à son Eglise, il ne l'a rendue féconde qu'après sa résurrection et qu'il est entré en possession de sa gloire : « Nondum erat Spiritus datus, dit saint Jean quia » Jésus nondum erat glorificatus; » et Jésus-Christ luimôme : « Expedit vobis ut ego vadam. Si euim non abiero , )> Paracletus non veniet ad vos. Si autem ahiero, mittameum » ad vos 2. » Je ne m'étonne plus que Dieu ait fait un si grand nombre d'insectes.

Théodore. — Si Dieu se plaît, Théotime, dans son ouvrage , c'est qu'il y voit partout son fils bien-aimé ; car nous-mêmes nous ne sommes agréables à Dieu qu'autant que nous sommes des expressions de Jésus-Christ. La matière, par les modalités dont elle est capable, ne peut pas exprimer exactement les dispositions intérieures de l'àme sainte de Jésus, sa charité, son humilité, sa patience. Mais elle peut fort bien imiter les divers états où son corps adorable s'est trouvé. Et je pense que l'arrangement de la matière, qui figure Jésus-Christ et son Eglise, honore davantage l'amour du Père pour le Fils , que tout autre arrangement n'honore sa sagesse et ses autres attributs.

Ariste. — Peut-être même que c'est dans les dispositions de la matière propres à figurer Jésus-Christ qu'il y a le plus d'art et d'intelligence ; car qu'un animal vivant se fasse un tombeau et s'y renferme pour en ressusciter glorieux , peuton concevoir une mécanique plus admirable que celle par laquelle ces mouvements-là s'exécutent?

Théotime. — J'entre tout à fait dans vos sentiments. Et je crois de plus, Théodore, que Dieu a figuré même par les dis-

1 S. Jean, 7, 30.

2 S. Jean , 16, 7,

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

positions des corps celles de l'âme sainte de Jésus , et principalement l'excès de son amour pour son Eglise; car saint Paul 1 nous apprend que cette passion violente de l'amour, qui fait qu'on quitte avec joie son père et sa mère pour sa femme, est une figure de l'excès de l'amour de Jésus-Christ pour son épouse. Or, quoique les animaux , à parler en rigueur, soient incapables d'amour , ils expriment par leurs mouvements cette grande passion et conservent leur espèce à peu près comme les hommes. Ils figurent donc naturellement cet amour violent de Jésus-Christ , qui Ta porté à répandre son sang pour son Eglise. En effet, pour. exprimer fortement et vivement la folie de la croix , l'anéantissement du fils de Dieu, l'excès de sa charité pour les hommes, il fallait, pour ainsi dire , une passion aveugle et folle , une passion qui ne garde nulle mesure.

Ariste. — Admirons donc la sagesse incompréhensible du Créateur dans les rapports merveilleux qu'il a mis entre ses ouvrages, et ne regardons point comme des créatures inutiles celles qui peut-être ne nous font ni bien ni mal; elles rendent l'ouvrage de Dieu plus parfait ; elles expriment les perfections divines; elles figurent Jésus-Christ. Voilà ce qui fait leur excelleuce et leur beauté.

Théodore. — Admirons, Ariste. Mais , puisque Dieu n'aime ses créatures qu'à proportion du rapport qu'elles ont avec ses perfections, qu'autant qu'elles sont des expressions de son fils , soyons parfaits comme notre Père céleste est parfait , et formons-nous sur le modèle qu'il nous a donné en son fils. Ce n'est pas assez à des chrétiens de figurer Jésus-Christ comme les animaux et les êtres matériels, ni même comme Salomon par les dehors d'une gloire éclatante. Il faut imiter ses vertus, cellescqu'il a pratiquées dans sa vie humiliante et pénible, celles qui nous conviennent tant que nous rampons sur la terre: sachant bien qu'une nouvelle vie nous est réservée dans le ciel, d'où nous attendons notre transformation glorieuse. « Nostra conversatio in cœîis est, dit » saint Paul2,unde etiam Salvatorem expectamus Domi- » num nostrum Jesum Christum, qui reformabit corpus » humilitatis nostrae configuratum corpori claritatis suae. »

' Eph., 5.

2 Phil., 3, 20, 21.

ENTRETIENS

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