‹ ŒuvresChapitre 17 sur 56 · DOUZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DOUZIÈME ENTRETIEN

De la Providence divine dans les lois de l'union de l'âme et du corps, et que Dieu nous unit par elles à tous ses ouvrages. Des lois de l'union de l'esprit avec la raisen. C'est par ces deux sortes de lois que se forment les sociétés- Comment Dieu par les anges distribue aux hommes les biens temporels , et par Jésus-Christ la grâce intérieure «t toutes sortes de biens. Delà généralité de la Providence.

Ariste. — Ah! Théodore, que Dieu est admirable dans ses œuvres! que de profondeur dans ses desseins! que de rapports, que de combinaisons de rapports il a fallu comparer, pour donner à la matière celte première impression qui a formé l'univers avec toutes ses parties, non pour un moment, mais pour tous les siècles ! Que de sagesse dans la subordination des causes, dans Fenchaînement des effets, dans l'union de tous les corps dont le monde est composé , dans les combinaisons infinies , non-seulement du physique avec le physique , mais du physique avec le moral, et de l'un et de l'autre avec le surnaturel !

Théodore. — Si le seul arrangement de la matière , si les effets nécessaires de certaines lois du mouvement très-simples et très-générales, nous paraissent quelque chose de si merveilleux, que devons-nous penser des diverses sociétés qui s'établissent et se conservent en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps? que jugerons nous du peuple juif et de sa religion , et enfin de l'Eglise de Jésus-Christ? Que penserions-nous, mon cher Ariste, de la céleste Jérusalem, si nous avions une idée claire de la nature des matériaux dont sera construite cette sainte cité, et que nous pussions juger de l'ordre et du concert de toutes les parties qui la composeront? Car enfin, si avec la plus vile des créatures , avec la matière, Dieu a fait un monde si magnifique, quel ouvrage sera-ce que le temple du vrai Salomon , qui ne sera construit qu'avec des intelligences ? C'est le choc des corps qui détermine l'efficace des lois naturelles; et cette cause occasionnelle, tout aveugle et simple qu'elle est, elle produit, par la sagesse de la providence du Créateur , une infinité d'ouvrages admirables. Quelle sera donc, Ariste, la beauté de la maison de Dieu, puisque c'est une nature intelligente, éclairée de la sagesse éternelle, et subsistant dans cette même sagesse ; puisque c'est Jésus- Christ, comme je vous dirai bientôt, qui détermine l'efficace

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des lois surnaturelles par lesquelles Dieu exécute ce grand ouvrage ! Que ce temple du \rai Salomon sera magnifique ! Ne serait-il point d'autant plus parfait que cet univers que les esprits sont plus nobles que les corps, et que la cause occasionnelle de l'ordre de la grâce est plus excellente que celle qui détermine l'efficace des lois naturelles? Assurément Dieu est toujours semblable à lui-même. Sa sagesse n'est point épuisée par les merveilles qu'il a faites. Il tirera sans doute de la nature spirituelle des beautés qui surpasseront infiniment tout ce qu'il a fait de la matière. Qu'en pensezvous, mon cher Ariste?

Ariste. — Je pense, Théodore, que vous vous plaisez à me précipiter d'abîmes en abîmes.

Théodore. — Oui, d'abîmes profonds en d'autres encore plus profonds. Est-ce que vous ne voulez considérer que les beautés de ce monde visible , que la providence générale du Créateur dans la division de la matière , dans la formation et l'arrangement des corps ? Cette terre que nous habitons n'est faite que pour les sociétés qui s'y forment. Si les hommes sont capables de faire des sociétés ensemble, c'est pour servir Dieu dans une môme religion. Tout se rapporte naturellement à l'Eglise de Jésus-Christ , au temple spirituel que Dieu doit habiter éternellement. Ainsi il ne faut pas nous arrêter dans ce premier abîme de la providence de Dieu sur la division de la matière et l'arrangement du corps ; il en faut sortir pour entrer dans un second , et de là dans un troisième jusques à ce que nous soyons arrivés où tout se termine et où Dieu rapporte toutes choses. Car il ne suffit pas de croire et de dire que la providence de Dieu est incompréhensible : il faut le savoir . il faut le comprendre. Et pour bien s'assurer qu'elle est incompréhensible en toutes manières , il faut tâcher de la prendre en tout sens et de la suivre partout.

Ariste. — Mais nous ne finirons jamais la matière de la Providence, si nous la suivons jusque dans le ciel.

Théodore. — Oui, si nous la suivons jusque-là; mais nous la perdrons bientôt de vue. Nous serons bien obligés, Ariste, de passer fort légèrement sur ce qui devrait nous arrêter le plus , soit pour la magnificence de l'ouvrage, soit pour la sagesse de la conduite ; car la providence de Dieu sur son Eglise est un abîme où l'esprit éclairé même par la foi ne découv re presque rien. Mais entrons en matière.

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L Vous savez , Ariste, que l'homme est un composé de deux substances, esprit et corps, dont les modalités sont réciproques en conséquence des lois générales , qui sont causes de l'union de ces deux natures , et vous n'ignorez pas que ces lois ne sont que les volontés constantes et toujours efficaces du Créateur. Jetons un peu la vue sur la sagesse de ces lois.

Dans l'instant qu'on allume un flambeau , ou que le soleil se lève, il répand la lumière de tous côtés , ou plutôt il presse de tous côtés la matière qui l'environne. Les surfaces des corps étant diversement disposées, elles réfléchissent diversement la lumière, ou plutôt elles modifient diversement la pression que cause le soleil. (Imaginez cela comme il vous plaira, il n'importe maintenant. Je crois, pour moi, que ces modifications de pression ne consistent que dans des vibrations ou des secousses que reçoit la matière subtile par celle qui la frise en glissant incessamment sur la surface des corps entre elle et ces mêmes corps.) Toutes ces vibrations ou modifications de pression , alternativement plus ou moins fortes, s'étendent ou se communiquent en rond de tous côtés et en un instant , à cause que tout est plein. Ainsi , dès qu'on a les yeux ouverts, tous les rayons de lumière réfléchis de la surface des corps , et qui entrent parla prunelle, se rompent dans les humeurs de l'œil pour se réunir sur le nerf optique. (C'est une chose admirable que la mécanique de l'œil considérée par rapport à l'action de la lumière ; mais ce n'est pas à cela que nous devons nous arrêter. Ceux qui veulent étudier cette matière peuvent consulter la IHoptriqiie de M. Descartes.) Le nerf optique se trouve donc ébranlé en plusieurs différentes manières par les diverses vibrations de pression de la matière qui passe librement jusquesà lui; et l'ébranlement de ce nerf se communique jusqces à celte partie du cerveau à laquelle l'âme est étroitement unie. D'oii il arrive, en conséquence des lois de l'union del'àmeet du corps :

II. 1. Que nous sommes avertis de la présence des objets. Car , encore que les corps soient invisibles par eux-mêmes , le sentiment de couleur que nous avons en nous, et même malgré nous à leur occasion, nous persuade que nous les voyons eux-mêmes, à cause que l'opération de Dieu en nous n'a rien de sensible. Et comme les couleurs nous touchent légèrement, au lieu de les regarder comme des sentiments qui nous appartiennent , nous les attribuons aux objets.

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Ainsi nous jugeons que les objets existent et qu'ils sont blancs et noirs , rouges et bleus , tels en un mot que nous les voyons.

2. Quoique les différences de la lumière réfléchie des objets ne consistent que dans des vibrations de pression plus ou moins promptes, cependant les sentiments de couleur qui répondent à ces vibrations ou modifications de la lumière ont des différences essentielles , afin que par ce moyen nous discernions plus facilement les objets les uns des autres.

3. Ainsi, par les différences sensibles des couleurs, qui terminent exactement les parties intelligibles que nous trouvons dans Tidée de l'espace ou de l'étendue, nous découvrons d'un coup d'œil une infinité d'objets différents , leur grandeur, leur figure, leur situation, leur mouvement ou leur repos : tout cela fort exactement , par rapport à la conservation de la vie, mais d'ailleurs confusément et fort imparfaitement; car il faut toujours se souvenir que les sens ne nous sont pas donnés pour nous découvrir la vérité , ou les rapports exacts que les objets ont entre eux, mais pour conserver notre corps et tout ce qui peut lui être utile. Comme tout ce que nous voyons, par exemple, n'est pas toujours ou bon ou mauvais pour la santé, et que souvent deux objets différents peuvent réfléchir la lumière de la môme façon (car combien y a-t il de corps également blancs ou noirs!), les sentiments de couleur ne nous touchent pu ne nous ébranlent guère. Us nous servent plutôt à distinguer les objets qu'à nous unir ou à nous en séparer. C'est à ces objets qu'on les rapporte > ces sentiments, et non aux yeux qui reçoivent l'impression de la lumière. Car on rapporte toujours les sentiments à ce qu'il est plus à propos pour le bien du corps de les rapporter. On rapporte la douleur de la piqûre , non à l'épine, mais au doigt piqué. On rapporte la chaleur, l'odeur, la saveur, et aux organes et aux objets. Pour la couleur , on ne la rapporte qu'aux objets. 11 est clair que tout cela doit être ainsi pour le bien du corps , et il n'est pas nécessaire que je vous l'explique.

III- Voilà, Ariste, ce qui parait de plus simple et de plus général dans les sensations des couleurs. Voyons un peu comment tout cela s'exécute ; car il me semble qu'il faut une sagesse infinie pour régler ce détail des couleurs de. telle manière, que les objets proches ou éloignés soient vus à peu près selon leur grandeur. Quand je dis éloignés , je ne prétends

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pas qu'ils le soient excessivement; car, lorsque des corps sont si petits ou si éloignés qu'ils ne peuvent plus nous faire ni bien ni mal, ils*nous échappent.

Ariste. — Assurément, Théodore , il faut une sagesse infinie pour faire à chaque clin d'œil cette distribution de couleurs sur l'idée que j'ai de l'espace, de manière qu'il s'en forme, pour ainsi dire , dans mon âme un monde nouveau , et un monde qui se rapporte assez juste à celui dans lequel nous sommes. Mais je doute que Dieu soit si exact dans les sentiments qu'il nous donne, car je sais bien que le soleil ne diminue pas à proportion qu'il s'éloigne de l'horizon , et cependant il me paraît plus petit.

Théodore.— Mais du moins vous êtes bien certain que Dieu est toujours exact à vous faire voir le soleil d'autant plus petit qu'il s'éloigne davantage de l'horizon. Cette exactitude, Ariste, signifie quelque chose.

Ariste. — Je le crois ; mais d'où vient cela?

Théodore. — C'est que Dieu, en conséquence de ces lois, nous donne tout d'un coup les sentiments de couleur que nous nous donnerions à nous-mêmes , si nous savions divinement l'optique et que nous connussions exactement tous les rapports qu'ont entre elles les figures des corps qui se projettent au fond de nos yeux; car Dieu ne se détermine à agir dans notre âme de telle ou telle manière que par les changements qui arrivent dans notre corps : il agit en elle comme s'il ne savait rien de ce qui se fait au dehors que par la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. Voilà le principe, suivons-le.

Plus un corps est éloigné , plus l'image qui s'en trace au fond de l'œil est petite. Or, quand le soleil se lève ou se couche, il paraît plus éloigné de nous qu'à midi, non-seulement parce qu'on remarque bien des terres entre nous et l'horizon où il est alors, mais encore parce que le ciel paraît comme un sphéroïde aplati. Donc l'image du soleil qui se lève devrait être plus petite au fond de nos yeux que celle du soleil levé. Or elle est égale ou presque égale : donc il faut que le soleil paraisse plus grand lorsqu'il est proche de l'horizon que lorsqu'il est fort élevé.

Théotime. — J'ai fait une expérience qui démontre ce que vous dites, que la raison pour laquelle le soleil paraît changer de grandeur vient de ce qu'il paraît changer notablement de

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distance : j'ai pris un morceau de verre, que j'ai couvert de fumée, de telle manière que, regardant au travers , je ne voyais plus que Je soleil ; et j'ai remarqué que cette grandeur apparente disparaissait toutes les fois que je le regardais au travers de ce verre, parce que, la fumée faisant éclipser tous les autres objets qui sont entre nous et l'horizon , je ne voyais plus sensiblement de distance au delà de laquelle je pusse placer le soleil.

Ariste. — Ne serait-ce point que ce verre, obscurci par la fumée ne laisse entrer dans l'œil que peu de rayons?

Théotime.— Non, Ariste; car j'ai toujours vu le soleil d'une égale grandeur, lorsqu'il est fort élevé sur l'horizon , soit que je l'aie regardé avec ce verre, ou sans ce verre.

Ariste. — Cela est démonstratif.

IV. Théodore. — Prenez donc garde, Ariste, que, quoique vous soyez persuadé que le soleil n'est pas plus petit à midi que le soir, vous le voyez néanmoins beaucoup plus petit ; et jugez par là que le sentiment de cercle lumineux qui vous représente cet astre n'est déterminé justement à telle grandeur que par rapport aux couleurs de tous les objets que nous voyons entre nous et lui, puisque c'est la vue sensible de ces objets qui le fait croire éloigné. Jugez encore de là que toutes les grandeurs apparentes non-seulement du soleil, mais généralement de tout ce que nous voyons, doivent toutes être réglées par des raisonnements semblables à celui que je viens de vous faire pour vous rendre raison des diverses apparences de grandeur du soleil ; et comprenez, si vous le pouvez, la sagesse du Créateur, qui , sans hésiter, dès que vos yeux sont ouverts, vous donne d'une infinité d'objets une infinité de divers sentiments de couleur, qui vous marquent leur différence et leur grandeur, non proportionnées à la différence et à la grandeur des images qui s'en tracent au fond de l'œil , mais, ce qui est à remarquer, déterminées par des raisonnements d'optique les plus exacts qu'il est possible.

Ariste. — Je n'admire pas tant en cela la sagesse , l'exactitude , l'uniformité du Créateur, que la stupidité de ces philosophes qui s'imaginent que c'est l'àme elle-même qui se forme des idées de tous les objets qui nous environnent. J'avoue néanmoins qu'il faut une sagesse infinie pour faire

1 Cela se fait en passant le verre sur la flamme d'une chandelle.

dans noire àme, dès que nos yeux sont ouverts, cette distribution de couleurs qui nous révèle en partie comment le monde est fait. Mais je voudrais bien que nos sens ne nous trompassent jamais, du moins dans des choses de conséquence, ni d'une manière trop grossière. L'autre jour, que je descendais fort promplement la rivière, il me semblait que les arbres du rivage se remuaient, et j'ai un de mes amis qui souvent voit tout tourner devant lui , de manière qu'il ne peut se tenir debout. Voilà des illusions fort grossières et fort incommodes.

V. Théodore. — Dieu ne pouvait, Ariste, rien fairede mieux, voulant agir en nous en conséquence de quelques lois générales; car reprenez le principe que je viens de vous dire. Les causes occasionnelles de ce qui doit arriver à l'àme ne peuvent se trouver que dans ce qui arrive au corps, puisque c'est l'âme et le corps que Dieu a voulu unir ensemble. Ainsi Dieu ne doit être déterminé à agir dans notre àme de telle ou telle manière que par les divers changements qui arrivent dans notre corps. 11 ne doit pas agir en elle comme sachant ce qui se passe au dehors, mais comme ne sachant rien de ce qui nous environne que par la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. Encore un coup, Ariste, c'est le principe. Imaginez-vous que votre àme sait exactement tout ce qui arrive de nouveau dans son corps, et qu'elle se donne à elle-même tous les sentiments le plus à propos qui se puisse par rapport à la conservation de la vie : ce sera justement ce que Dieu fait en elle.

Vous vous promenez donc, et votre âme a le sentiment intérieur des mouvements qui se passent actuellement dans votre corps. Donc, quoique les traces des objets changent de place dans vos yeux, votre âme doit voir ces objets comme immobiles. Mais vous êtes dans un bateau ; vous n'avez aucun sentiment que vous êtes transporté , puisque le mouvement du bateau ne change rien dans votre corps qui puisse vous en avertir. Vous devez donc voir tout le rivage en mouvement, puisque les images des objets changent dans vos yeux continuellement de place.

De même, vous penchez la tète, vous tournez les yeux, vous regardez, si vous voulez, un clocher par-dessous vos jambes ; vous ne devez point le voir renversé la pointe en bas ; car, encore que l image de ce clocher fût renversée dans vos

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yeux, ou plutôt dans votre cerveau, caries objets se peignent toujours à l'envers dans le fond de l'œil, votre âme sachant la disposition de votre corps par le changement que cette disposition fait dans votre cerveau , elle devrait juger que le clocher serait droit. Or, encore un coup, Dieu , en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps , nous donne tous les sentiments des objets de la même manière que notre âme se les donnerait, si elle raisonnait fort exactement sur la connaissance qu'elle aurait de tout ce qui se passe dans le corps ou dans la principale partie du cerveau. Mais remarquez que la connaissance que nous avons de la nature de la grandeur ou de la situation des objets ne nous sert de rien pour rectifier nos sentiments, si cette connaissance n'est sensible et produite actuellement par quelque changement qui arrive actuellement dans le cerveau ; car, quoique je sache que le soleil n'est pas plus grand le soir et le matin qu'à midi , je ne laisse pas de le voir plus grand ; quoique je sache que le rivage est immobile, il me paraît néanmoins se remuer ; quoique je sache que telle médecine m'est bonne, je trouve néanmoins qu'elle est méchante; et ainsi des autres sentiments, parce que Dieu ne règle les sentiments qu'il nous donne que sur l'action delà cause occasionnelle qu'il a établie pour cela, c'est-à-dire sur les changements de la principale partie de notre corps à laquelle notre âme est immédiatement unie. Or il arrive quelquefois que le cours des esprits est ou si impétueux ou si irrégulier, qu'il empêche que le changement actuel de la disposition des nerfs et des muscles se communique jusqu'à cette principale partie du cerveau ; et alors tout tourne , on voit deux objets pour un , on ne peut plus garder l'équilibre pour demeurer debout, et c'est peut-être ce qui arrive à votre ami. Mais que voulez- vous? les lois de l'union de lame et du corps sont infiniment sages et toujours exactement suivies; mais la cause occasionnelle qui détermine l'efficace de ces lois manque souvent au besoin, à cause que les lois des communications des mouvements ne sont pas soumises à nos volontés.

Ariste.— Qu'il y a d'ordre et de sagesse dans les lois de l'union de l'âme et du corps î Dès que les yeux sont ouverts, on voit une infinité d'objets différents et leurs différents rapports, sans aucune application de notre part. Assurément

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rien n'est plus merveilleux , quoique personne n'y fasse réflexion.

VI. Théodore. — Dieu ne nous découvre pas seulement ses ouvrages par ce moyen., mais il nous y unit en mille et mille manières. Si je vois , par exemple, un enfant prêt à tomber, cette vue seule, le seul ébranlement du nerf optique débandera dans mon cerveau certains ressorts qui me feront avancer pour le secourir et crier afin que d'autres le secourent ; et mon âme, en même temps, sera touchée et émue, comme elle le doit être pour le bien du genre humain. Si je regarde un homme au visage, je comprends qu'il est triste ou joyeux, qu'il m'estime ou qu'il me méprise, qu'il me veut du bien ou du mal : tout cela par certains mouvements des yeux et des lèvres qui n'ont nul rapport avec ce qu'ils signifient; car, quand un chien me montre les dents, je juge qu'il est en colère ; mais, quoiqu'un homme me les montre, je ne crois pas qu'Urne veuille mordre. Le ris de l'homme m'inspire de la confiance , et celui du chien me fait peur. Les peintres qui veulent exprimer les passions se trouvent bien embarrassés ; ils prennent souvent un air ou une grimace pour un autre. Mais lorsqu'un homme est animé de quelque passion, tous ceux qui le regardent le remarquent bien, quoiqu'ils ne remarquent peut-être point si ses lèvres se haussent ou se baissent, si son nez s'allonge ou se retire, si ses yeux s'ouvrent ou se ferment. C'est que Dieu nous unit ensemble par les lois de l'union de l'âme et du corps ; et non-seulement les hommes avec les hommes, mais chaque créature avec toutes celles qui lui sont utiles, chacune à leur manière; car si je vois , par exemple, mon chien qui me flatte, c'est-à-dire qui remue la queue, qui fléchit les reins, qui baisse la tête, cette vue me lie à lui, et produit non-seulement dans mon âme une espèce d'amitié , mais encore certains mouvements dans mon corps qui l'attachent aussi à moi par contre-coup. Voilà ce qui fait la passion d'un homme pour son chien, et la fidélité du chien pour son maître : c'est un peu de lumière qui débande certains ressorts dans deux machines composées par la sagesse du Créateur, de telle manière qu'elles puissent se conserver mutuellement. Cela est commun à l'une et à l'autre; mais l'homme, outre la machine de son corps, a une âme et par conséquent des sentiments et des mouvements qui répondent

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aux changements qui arrivent dans son corps ; et le chien n'est qu'une pure machine dont les mouvements réglés à leur fin doivent faire admirer l'intelligence infinie de celui qui Ta construite.

Ariste. — Je comprends > Théodore , que les lois de Funion de l'âme et du corps ne servent pas seulement à unir notre esprit à une certaine portion de matière, mais encore à tout le reste de l'univers; à certaines parties néanmoins Beaucoup plus qu'à d'autres, selon qu'elles nous sont plus nécessaires. Mon âme se répand, pour ainsi dire, dans mon corps par le plaisir et la douleur. Elle en sort par les autres sentiments moins vifs. Mais, par la lumière et les couleurs, elle se répand partout, jusque dans les cieux. Elle prend même intérêt dans ce qui s'y passe. Elle en examine les mouvements. Elle s'afflige ou se réjouit des phénomènes qu'elle y remarque, et les j'apporte tous à soi, comme ayant droit à toutes les créatures. Que cet enchaînement est merveilleux !

VIL Théodore. — Considérez plutôt les suites de ces lois dans l'établissement des sociétés , dans l'éducation des enfants, dans l'augmentation des sciences, dans la formation de l'Eglise.. Comment est-ce que vous me connaissez? Vous ne voyez que mon visage, qu'un certain arrangement de matière qui n'est visible que par la couleur. Je remue l'air par mes paroles ; cet air vous frappe l'oreille, et vous savez ce que je pense. On ne dresse pas seulement les enfants comme les chevaux et les chiens; on leur inspire même des sentiments d'honneur et de probité.Vous avez dans vos livres les opinions des philosophes et l'histoire de tous les siècles; mais, sans les lois de l'union de l'âme et du corps, toute votre bibliothèque ne serait au plus que du papier blanc et noir. Suivez ces lois dans la religion. Comment êtes-vous chrétien? C'est que vous n'êtes pas sourd. C'est par les oreilles que la foi s'est répandue dans nos cœurs. C'est par les miracles que l'on a vus que nous sommes certains de ce que nous ne voyons point. C'est par la puissance que nous donnent ces lois que le ministre de Jésus-Christ peut remuer la langue pour annoncer l'Evangile et pour nous absoudre de nos péchés. 11 est évident que ces lois servent à tout dans la religion , dans la morale, dans les sciences, dans les sociétés, pour le bien public et pour le bien particulier. De sorte que c'est un des plus grands moyens dont Dieu se serve dans le cours ordinaire

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de sa providence pour la conservation de l'univers et l'exécution de ses desseins.

VIII. Or, je vous prie, combien a-t-il fallu découvrir de rapports et de combinaisons de rapports pour établir ces admirables lois, et pour les appliquer de telle manière à leurs effets, que toutes les suites de ces lois fussent les meilleures, les plus dignes de Dieu qui soient possibles? Ne considérez pas seulement ces lois par rapport à la conservation du genre humain : cela nous passe déjà infiniment. Mais courage: comparez les avec toutes les choses auxquelles elles ont rapport, quelque méprisables qu'elles vous paraissent. Pourquoi , par exemple , le blé et Forge n'ont-ils point, comme les chardons et les lacerons, de petites ailes, afin que le vent les transporte et les répande dans les champs? N'est-ce point que Dieu a prévu que les hommes, qui échardonnent leurs terres, auraient assez de soin d'y semer du blé? D'où vient que le chien a l'odorat si fin pour les odeurs que les animaux transpirent, et qu'il ne sent point les fleurs? N'est-ce point que Dieu a prévu que l'homme et cet animal iraient ensemble à la chasse? Si Dieu, en créant les plantes et les animaux , a eu égard à l'usage que les hommes feraient de la puissance qu'ils ont en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, assurément il n'aura rien négligé pour faire que ces lois aient des suites avantageuses dans la société et dans la religion. Jugez donc de la sagesse incompréhensible de la providence de Dieu dans l'établissement de ces lois, comme vous en avez jugé dans la première impression de mouvement qu'il a communiquée à la matière lorsqu'il en a formé l'univers.

Ariste. — L'esprit se perd dans ces sortes de réflexions.

Théotime. — Il est vrai; mais il ne laisse pas de comprendre que la sagesse de Dieu dans sa providence générale est incompréhensible en toutes manières.

IX. Théodore. — Continuons donc. L'esprit de l'homme est uni à son corps de telle manière, que par son corps il tient à tout ce qui l'environne, non-seulement aux objets sensibles, mais à des substances invisibles, puisque les hommes sont attachés et liés ensemble par l'esprit aussi bien que par le corps, tout cela en conséquence des lois générales dont Dieu se sert pour gouverner le monde; et c'est le merveilleux de la Providence. L'esprit de l'homme est aussi uni à Dieu , à la sagesse éternelle, à la raison universelle qui éclaire toutes les intelligen-

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ces. Et il y est encore uni par des lois générales dont notre attention est la cause occasionnelle qui en détermine l'efficace. Les ébranlements qui s'excitent dans mon cerveau sont la cause occasionnelle ou naturelle de mes sentiments. Mais la cause occasionnelle de la présence des idées à mon esprit , c'est mon attention. Je pense à ce que je veux. 11 dépend de moi d'examiner le sujet dont nous parlons , ou tout autre ; mais il ne dépend pas de moi de sentir du plaisir, d'entendre la musique, de voir seulement telle ou telle couleur. C'est que nous ne sommes pas faits pour connaître les rapports qu'ont entre eux et avec notre corps les objets sensibles ; car il ne serait pas juste que l'âme > pour conserver la vie , fût obligée de s'appliquer à tout ce qui peut nous la faire perdre. Il fallait qu'elle le discernât par la preuve courte et sûre de l'instinct ou du sentiment , afin qu'elle pût s'occuper tout entière à rendre à Dieu ses devoirs, et à rechercher les vrais biens, les biens de l'esprit. 11 est vrai que maintenant nos sentiments jettent le trouble et la confusion dans nos idées, et qu'ainsi nous ne pensons pas toujours à ce que nous voulons. Mais c'est une suite du péché ; et si Dieu l'a permis, ce péché, c'est qu'il savait bien que cela donnerait occasion au sacrifice de Jésus-Christ, dont il tire plus de gloire que de la persévérance du premier homme : outre qu'Adam ayant tous les secours nécessaires pour persévérer, Dieu ne devait pas lui donner de ces grâces prévenantes qui ne conviennent bien qu'à une nature faible et languissante. Mais ce n'est pas le temps d'examiner les raisons de la permission du péché.

X. C'est donc notre attention qui est la cause occasionnelle et naturelle de la présence des idées à notre esprit, en conséquence des lois générales de son union avec la raison universelle. Et Dieu l'a dû établir ainsi, dans le dessein qu'il avait de nous faire parfaitement libres, et capables de mériter le ciel; car il est clair que si le premier homme n'eût point été comme le maître de ses idées par son attention , sa distraction n'aurait point été volontaire; distraction qui a été la première cause de sa désobéissance. Comme nous ne pouvons aime que par l'amour du bien, nous nous déterminons toujours à ce qui nous paraît le meilleur, dans l'instant que nous nous déterminons. De sorte que si nous n'étions nullement les maîtres de notre attention, ou si notre attention n'était point la cause naturelle de nos idées, nous ne serions point libres, t. 23 '

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ni en état de mériter; car nous ne poumons pas même suspendre notre consentement, puisque nous n'aurions pas le pouvoir de considérer les raisons qui peuvent nous porter aie suspendre. Or Dieu a voulu que nous fussions libres, nonseulement parce que cette qualité nous est nécessaire pour mériter le ciel, pour lequel nous sommes faits, mais encore parce qu'il voulait faire éclater la sagesse de sa providence, et sa qualité de scrutateur des cœurs, en se servant aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins.

. Car vous devez savoir que Dieu forme toutes les sociétés, qu'il gouverne toutes les nations, le peuple juif, l'Eglise présente, l'Eglise future, par les lois générales de l'union des esprits avec la sagesse éternelle. C'est par le secours de cette sagesse que les souverains régnent heureusement et qu'ils établissent des lois excellentes : « Per me reges régnant , et legum conditores justa decernunt » C'est même en la consultant que les méchants réussissent dans leurs pernicieux desseins; car on peut faire servir à l'injustice les lumières de la raison en conséquence des lois générales. Si un bon évêque veille sur son troupeau, il le sanctifie ; si Dieu se sert de lui pour mettre tels et tels au nombre des prédestinés, c'est en partie que ce ministr e de Jésus-Christ consulte la raison par son attention à Tordre de ses devoirs. Et si au contraire un misérable corrompt l'esprit et le cœur de ceux qui sont soumis à sa conduite; si Dieu permet qu'il soit la cause de leur perte, c'est en partie que ce ministre du démon abuse des lumières qu'il reçoit de Dieu en conséquence des lois naturelles. Les anges, tous les esprits bienheureux, et même l'humanité sainte de Jésus-Christ, mais d'une manière bien différente, sont tous unis à la sagesse éternelle. Leur attention est la cause occasionnelle ou naturelle de leurs connaissances. Or Jésus-Christ gouverne les âmes, et les anges ont pouvoir sur les corps. Dieu se sert de Jésus-Christ pour sanctifier son Eglise, comme il s'est servi des anges pour conduire le peuple juif. Donc, puisque tous les esprits bienheureux, à plus forte raison que nous, consultent toujours la sagesse éternelle pour ne rien faire qui ne soit conforme à l'ordre, il est clair que Dieu se sert des lois générales de l'union des esprits avec

1 Prov. 8, 15.

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la raison, pour exécuter tous les desseins qu'il a commis à des natures intelligentes. 11 se sert même de la malice des démons, et de Fusage qu'il prévoit certainement qu'ils feront des lumières naturelles qui leur restent. Non que Dieu à tous moments agisse par des volontés particulières, mais parce qu'il n'a établi telles lois dans telles cir constances que par la connaissance des effets merveilleux qui en devaient suivie; car sa prescience n'a point de bornes, et sa prescience est la règle de sa providence.

XL Ariste. — 11 me semble, Théodore, que vous ne considérez la sagesse de la Providence que dans l'établissement des lois générales, et dans l'enchaînement des causes avec leurs effets, laissant agir toutes les créatures selon leur propre nature, les libres librement, et les nécessaires selon la puissance qu'elles ont en conséquence des lois générales. Vous voulez que j'admire et que j'adore la profondeur impénétrable de la prescience de Dieu dans les combinaisons infiniment infinies qu'il a fallu faire pour choisir, entre une infinité de voies pour produire l'univers, celle qu'il devait suivre pour agir le plus divinement qui se puisse. Assurément, Théodore, c'est là le plus bel endroit de la Providence, mais ce n'est pas le plus agréable. Cette prescience infinie est le fondement de cette généralité et de cette uniformité de conduite qui porte le caractère de la sagesse et de l'immutabilité de Dieu ; mais cela ne porte point, ce me semble, le caractère de sa bonté pour les hommes, ni de la sévérité de sa justice contre les' méchants. 11 n'est pas possible que par une providence générale Dieu nous venge de ceux qui nous font quelque injustice, ni qu'il pourvoie à tous nos besoins. Et le moyen d'être content, quand quelque chose nous manque? Ainsi, Théodore, j'admire votre Providence, mais je n'en suis pas bien satisfait. Elle est excellente pour Dieu, mais pas trop bonne pour nous; car je veux que Dieu pourvoie à toutes ses créatures.

Théodore. — 11 y pourvoit, Ariste, fort abondamment. Voulez-vous que je vous étale les bienfaits du Créateur?

Ariste. — Je sais que Dieu nous fait tous les jours mille biens. 11 semble que tout l'univers ne soit que pour nous Théodore. — Que voulez-vous davantage?

Ariste. — Que rien ne nous manque. Dieu a fait pour nous toutes les créatures; mais tel et tel n'a pas de pain. Une Providence qui fournirait également à toutes les natures égales,

ENTRETIENS

ou qui distribuerait le bien et le mal exactement selon les mérites, voilà une véritable Providence. A quoi bon ce nombre infini d'étoiles? Que nous importe que les mouvements des cieux soient si bien réglés? Que Dieu laisse tout cela, et qu'il pense un peu plus à nous. La terre est désolée par l'injustice et la malignité de ses habitants. Que Dieu ne se fait-il craindre? 11 semble qu'il ne se mêle point du détail de nos affaires. La simplicité et la généralité de ses voies me fait venir cette pensée dans l'esprit.

Théodore.— Je vous entends, Ariste; vous faites le personnage de ceux qui ne veulent point de Providence, et qui s'imaginent qu'ici-bas c'est le hasard qui fait et règle tout. Et je comprends que par là vous voulez combattre la' généralité et l'uniformité de la conduite de Dieu dans le gouvernement du monde, parce que cette conduite ne s'accommode pas à nos besoins ou à nos inclinations. Mais prenez garde , je vous prie, que je raisonne sur des faits constants et sur l'idée de l'Etre infiniment parfait; car enfin le soleil se lève indifféremment sur les bons et sur les méchants. 11 brûle souvent les terres des gens de bien, lorsqu'il rend fécondes celles des impies. Les hommes , en un mot, ne sont point misérables à proportion qu'ils sont criminels. Voilà ce qu'il faut accorder avec une providence digne de l'Etre infiniment parfait.

La grêle, Ariste, ravage les moissons d'un homme de bien. Ou cet effet fâcheux est une suite naturelle des lois générales, ou Dieu le produit par une providence particulière. Si Dieu produit cet effet par une providence particulière, bien loin de pourvoir à tout, il veut positivement et il fait même que le plus honnête homme du pays manque de pain. 11 vaut donc mieux soutenir que ce funeste effet est une suite naturelle des lois générales. Et c'est aussi ce que l'on entend communément, lorsqu'on dit que Dieu a permis tel ou tel malheur. Mais, de plus, vous demeurez d'accord que de gouverner le monde par des lois générales, c'est une conduite belle et grande, digne des attributs divins. Vous prétendez seulement qu'elle ne porte point assez le caractère de la bonté paternelle de Dieu envers les bons, et de la sévérité de sa justice envers les méchants. C'est que vous ne prenez point garde à la misère des gens de bien et à la prospérité des impies; car, les choses étant comme nous voyons qu'elles sont, je vous soutiens qu'une providence particulière de Dieu ne porterait

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

nullement le caractère de sa bonté et de sa justice, puisque très-souvent les justes sont accablés de maux et que les méchants sont comblés de biens. Mais supposé que la conduite de Dieu doive porter le caractère de sa sagesse, aussi bien que de sa bonté et de sa justice, quoique maintenant les biens et les maux ne soient point proportionnés aux mérites des hommes, je ne trouve aucune dureté dans sa providence générale. Car premièrement je vous soutiens que d'une infinité de combinaisons possibles des causes avec leurs effets Dieu a choisi celle qui accordait plus heureusement le physique avec le moral, et que telle grêle, prévue devoir tomber sur la terre de tel homme de bien, n'a point été à l'égard de Dieu un des motifs de faire son choix, mais plutôt telle grêle qu'il a prévu devoir tomber sur la terre d'un méchant homme. Je dis un des motifs. Prenez garde à la signification de ce terme; car si Dieu afflige les justes , c'est qu'il veut les éprouver et leur faire mériter la récompense. C'est là véritablement son motif. Je vous réponds en second lieu que tous les hommes étant pécheurs, aucun ne mérite que Dieu quitte la simplicité et la généralité de ses voies , pour proportionner actuellement les biens et les maux à leurs mérites et à leurs démérites; que tôt ou tard Dieu rendra à chacun selon ses œuvres, du moins au jour qu'il viendra juger les vivants et les morts , et qu'il établira pour les punir des lois générales qui dureront éternellement.

XU. Cependant, Ariste , ne vous imaginez pas que je prétende que Dieu n'agisse jamais par des volontés particulières, et qu'il ne fasse maintenant que suivre les lois naturelles qu'il a établies d'abord. Je prétends seulement que Dieu ne quitte jamais sans de grandes raisons la simplicité de ses voies ou l'uniformité de sa conduite. Car plus la Providence est générale , plus elle porte le caractère des attributs divins.

Ariste.— Mais quand les a-Mi, ces grandes raisons? Peutêtre ne les a-t-il jamais.

Théodore.— Dieu a ces grandes raisons , lorsque la gloire qu'il peut tirer de la perfection de son ouvrage contre-balance celle qu'il doit recevoir de l'uniformité de sa conduite. 11 a ces grandes raisons , lorsque ce qu'il doit à son immutabilité est égal ou de moindre considération que ce qu'il doit à tel autre de ses attributs. En un mot, il a ces raisons, lorsqu'il agit autant ou plus selon ce qu'il est en quittant qu'en

ENTRETIENS

suivant les lois générales qu'il s'est prescrites; car Dieu agit toujours selon ce qu'il est. 11 suit inviolablement Tordre immuable de ses propres perfections, parce que c'est dans sa propre substance qu'il trouve sa loi, et qu'il ne peut s'empêcher de se rendre justice , ou d'agir pour sa gloire, dans le sens que je vous ai expliqué ces jours-ci *. Que si vous me demandez quand il arrive que Dieu agit autant ou plus selon ce qu'il est en quittant qu'en suivant les lois générales, je vous réponds que je n'en sais rien. Mais je sais bien que cela arrive quelquefois. Je le sais, dis-je , parce que la foi me l'apprend ; car la .raison, qui me fait connaître que cela est possible , ne m'assure point que cela se fasse.

Ariste. — Je comprends , Théodore , votre pensée , et je ne vois rien de plus conforme à la raison et même à l'expérience; car effectivement nous voyons bien, par tous les effets qui nous sont connus, qu'ils ont leurs causes naturelles, et qu'ainsi Dieu gouverne le monde*selon les lois générales qu'il a établies pour ce dessein.

XIII. Théotime. — Il est vrai; mais cependant l'Ecriture est remplie de miracles que Dieu a faits en faveur du peuple juif; et je ne pense pas qu'il néglige si fort son Eglise , qu'il ne quitte en sa faveur la généralité de sa conduite.

Théodore. — Assurément , Théotime , Dieu fait infiniment plus de miracles pour son Eglise que pour la synagogue. Le peuple juif était accoutumé à voir ce qu'on appelle des miracles 11 fallait qu'il s'en fit une prodigieuse quantité, puisque l'abondance de leurs terres et la prospérité de leurs armes étaient attachées à leur exactitude à observer les commandements de la loi; car il n'est pas vraisemblable que le physique et le moral se pussent accorder si exactement , que la Judée ait toujours été fertile à proportion que ses habitants étaient gens de bien. Voilà donc parmi les Juifs une infinité de miracles 2. Mais je crois qu'il s'en fait encore beaucoup plus parmi nous, non pour proportionner les biens et les maux temporels à nos œuvres , mais pour nous distribuer gratui-

1 Entretien IX.

2 Par miracles , j'entends les effets qui dépendent des lois générales qni ne nous sont point naturellement connues.

Voy. la seconde Lettre de ma Réponse au vol. I des Réflexions philosophiques et théologiques de M Arnauld

SUR LÀ METAPHYSIQUE

tement les vrais biens , ou les secours nécessaires pour les acquérir; tout cela néanmoins, sans que Dieu quitte à tous moments la généralité de sa conduite. C'est ce qu'il faut que je vous explique, car c'est assurément ce qu'il y a de plus admirable dans la Providence.

XIV. L'homme étant un composé d'esprit et de corps, il à besoin de deux sortes de biens, de ceux de l'esprit et de ceux du corps. Dieu l'avait aussi pourvu abondamment de ces biens, par l'établissement des lois générales, dont je vous ai par lé jusqu'ici ; car non-seulement le premier homme fut placé d'abord dans le Paradis terrestre, où il trouvait des fruits en abondance , et un entre autres capable de le rendre immortel, mais son corps était encore si bien formé et si soumis à son esprit, qu'en conséquence des lois générales il pouvait jouii* de'tous ces biens sans se détourner du véritable. D'un autre côté, il était uni à la raison souveraine; et son attention, dont il était absolument le maître , était la cause occasionnelle ou naturelle de ses connaissances. Jamais ses sentiments ne troublaient malgré lui ses idées ; car il était exempt de cette concupiscence qui sollicite sans cesse l'esprit de renoncer à la raison pour suivre les passions. Il était donc bien pourvu pour l'esprit et pour le corps ; car il connaissait clairement le vrai bien, et pouvait ne le point perdre. Il sentait les biens du corps , et il pouvait en jouir : tout cela en conséquence des lois générales de l'union de l'esprit d'un côté avec le corps , et de l'autre avec la raison universelle, sans que ces deux unions se nuisissent l'une à l'autre , parce que le corps était soumis à l'esprit.

Mais l'homme ayant péché, il se trouve tout d'un coup fort mal pourvu de ces deux sortes de biens ; car l'ordre., qui est la loi que Dieu suit inviolablement, ne permettant pas qu'en faveur d'un rebelle il y ait à tous moments des exceptions dans les lois générales des communications des mouvements, c'est une nécessité que l'action des objets se communique jusqu'à la partie principale du cerveau, et que l'esprit même en soit frappé , en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps. Or l'esprit, inquiété malgré lui de la faim , de la soif, delà lassitude, de la douleur, de mille passions différentes, ne peut ni aimer ni rechercher comme il faut les vrais biens; et au lieu de jouir paisiblement de ceux du corps, la moindre indigence le rend malheureux.

ENTRETIENS

De sorte que Fhomme rebelle à Dieu ayant perdu l'autorité qu'il avait sur son corps , il se trouve uniquement par la perte de ce pouvoir dépourvu des biens dont la Providence l'avait pourvu. Voyons un peu comment Dieu le va tirer de ce malheureux état ^ sans rien faire contre l'ordre de la justice, et sans changer les lois générales qu'il a établies.

XV. L'homme , avant le péché-, n'était soumis et ne devait être soumis qu'à Dieu, car naturellement les anges n'ont point d'autorité sur les esprits qui leur sont égaux ; ils n'ont pouvoir que sur les corps, substances inférieures. Or, comme Adam était le maître de ce qui se passait dans la partie principale de son cerveau , quand même les démons eussent pu troubler l'économie de son corps par l'action des objets ou autrement, ils n'auraient pu l'inquiéter ni le rendre malheureux. Mais l'homme ayant perdu presque, tout le pouvoir qu'il avait sur son corps , car il lui en reste encore autant que cela est nécessaire pour conserver le genre humain, que Dieu n'a pas voulu détruire à cause du Réparateur, il se trouve nécessairement assujetti à la nature angélique, qui peut maintenant l'inquiéter et le tenter, en produisant dans son corps des traces propres à exciter dans son esprit des pensées fâcheuses. Dieu voyant donc l'homme pécheur à la discrétion, pour ainsi dire , du démon , et environné d'une infinité de créatures qui pouvaient lui donner la mort, dépourvu comme il était de tout secours , il le spumet à la conduite des anges, non-seulement lui, mais encore toute sa postérité et principalement la nation dont le Messie devait naître. Ainsi, vous voyez que Dieu distribue aux hommes , quoique pécheurs, les biens temporels, non par une providence aveugle, mais par l'action d'une nature intelligente. Pour les biens de l'esprit, ou cette grâce intérieure qui contre-balance les efforts de la concupiscence, et qui nous délivre de la captivité du péché , vous savez que Dieu nous les donne par le souverain prêtre des vrais biens , Notre Seigneur Jésus-Christ.

Assurément, Ariste , cette conduite de Dieu est admirable. L'homme, par son péché , devient l'esclave du démon, la plus méchante des créatures, et dépend du corps, la plus vile des substances. Dieu le soumet aux anges et par justice et par bonté. 11 nous protège par ce moyen contre les démons, et il proportionne les hiens et les maux temporels à nos œuvres, bonnes ou mauvaises. Mais prenez garde , il ne change

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

rien dans les lois générales des mouvements , ni même dans celles de l'union de l'esprit avec le corps et avec la raison universelle; car enfin, dans la puissance souveraine que Dieu a donnée à Jésus-Christ comme homme généralement sur toutes choses , et dans celle qu'ont les anges sur ce qui regarde les biens et les maux temporels, Dieu ne quitte que le moins qu'il est possible la simplicité de ses voies et la généralité de sa providence , parce qu'il ne communique sa puissance aux créatures que par l'établissement de quelques lois générales. Suivez-moi > je vous prie.

XVI. Le pouvoir qu'ont les anges n'est que sur les corps ; car s'ils agissent sur nos esprits , c'est à cause de l'union de Tâme et du corps *. Or rien ne se fait dans les corps que par le mouvement; et il y a contradiction que les anges puissent le produire comme causes véritables. Donc la puissance des anges sur les corps, et sur nous par conséquent, ne vient que d'une loi générale que Dieu s'est faite à lui-même de remuer les corps à la volonté des anges. Donc Dieu ne quitte point la généralité de sa providence lorsqu'il se sert du ministère des anges pour gouverner les nations, puisque les anges n'agissent que par Fefficace et en conséquence d'une loi générale.

Il faut dire la même chose de Jésus-Christ comma homme, comme chef de l'Eglise, comme souverain prêtre des vrais biens. Sa puissance est infiniment plus grande que celle des anges. Elle s'étend à tout, jusque sur les esprits et sur les cœurs. Mais c'est par son intercession que notre médiateur exerce son pouvoir : « Semper vivens ad interpellandum pro nobis2; » c'est par des désirs toujours efficaces, parce qu'ils sont toujours exaucés : u Ego autem sciebam quia semper me audis3. » Ce n'est point à la vérité par une intercession morale, semblable à celle d'un homme qui intercède pour un autre, mais par une intercession puissante et toujours immanquable, en vertu de la loi générale que Dieu s'est faite de ne rien refuser à son fils; par une intercession semblable à celle des désirs pratiques que nous formons de remuer le bras, de marcher, de parler. Car tous les désirs des créatures sont impuissants én eux-mêmes ; ils ne sont efficaces que par la puissance divine ; ils n'agissent point indépendamment : ce

• Entretien VU, n. 6, etc.

2 HfP.br. 7, 25.

3 Joan. H, 42.

ENTRETIENS

ne sont au fond que des prières. Mais comme Dieu est immuable dans sa conduite , et qu'il suit exactement les lois qu'il a établies, nous avons la puissance de remuer le bras, et le chef de l'Eglise celle de la sanctifier, parce que Dieu a établi en notre faveur les lois de l'union de l'âme et du corps, et qu'il a promis à son fils d'exaucer tous ses désirs , selon ces paroles de Jésus-Christ lui-même : « Data est mihi omnis po- » testas in cœlo et in terra 1 ; » et celles que lui dit son père après sa résurrection : « Postula à me , et dabo tibi gentes » haereditatem tuam2. »

XVli. Ariste. — Je suis persuadé, Théodore, que les créatures n'ont point d'efficace propre, et que Dieu ne leur communique sa puissance que par l'établissement de quelques lois générales. J'ai la puissance de remuer le bras, mais c'est en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, et que Dieu étant immuable, il est constant dans ses décrets. Dieu a donné à l'ange conducteur du peuple juif la puissance de le punir et de le récompenser, parce qu'il a voulu que les volontés de cet ange fussent suivies de leurs effets. J'en demeure d'accord ; mais c'est Dieu lui-même qui ordonne à ce ministre tout ce qu'il doit faire. Dieu a donné à Jésus-Christ une souveraine puissance; mais il lui prescrit tout ce qu'il doit faire. Ce n'est pas Dieu qui obéit aux anges; ce sont les anges qui obéissent à Dieu. Et Jésus-Christ nous apprend qu'il ne nous a rien dit de lui-même, et que son père lui a marqué tout ce qu'il avait à nous dire. Jésus-Christ intercède, mais c'est pour ceux que son père a prédestinés. 11 dispose de tout dans la maison de son père, mais il ne dispose de rien de son chef. Ainsi Dieu quitte la généralité de sa providence ; car, quoiqu'il exécute les volontés de Jésus-Christ et des anges en conséquence des lois générales, il forme en eux toutes leurs volontés par des inspirations particulières. Il n'y a point pour cela de loi générale.

Théodore. — En êtes-vous bien certain, Ariste? Assurément, si Dieu ordonne en particulier à l'âme sainte du Sauveur et aux anges de former tous les désirs qu'ils ont par rapport à nous , Dieu quitte en cela la généralité de sa providence 3.

' Matth. 28.

* Ps. 2.

3 Tout cela est expliqué fort au long dans mes Réponses à M. Ârnauld , principalement dans la Réponse à sa Dissertation et dans ma première Lettre touchant son troisième volume des Réflexions.

SUK LA MÉTAPHYSIQUE.

Mais, je vous prie, pensez-vous que l'ange conducteur du peuple juif avait besoin de beaucoup de lumière pour le gouverner, et que le vrai Salomon ait dû être uni d'une manière particulière à la sagesse éternelle pour réussir dans la construction de son grand ouvrage?

Ariste. — Oui certainement.

Théodore. — Pourquoi cela? L'esprit le plus stupide et le moins éclairé peut réussir aussi bien que le plus sage des nommes, lorsqu'on lui marque tout ce qu'il doit faire , et la manière dont il le doit faire, principalement si tout ce qu'il y a à faire ne consiste qua former certains désirs dans telles et telles circonstances. Or, selon vous, ni Fange conducteur du peuple, ni Jésus-Christ même n'a rien désiré que son Père ne le lui ait ordonné en détail. Je ne vois donc pas qu'il ait eu besoin pour son ouvrage d'une sagesse extraordinaire. Mais de plus, dites-moi, je vous prie, en quoi consiste cette souveraine puissance que Jésus-Christ a reçue.

Ariste. — C'est que tous ses désirs sont exaucés.

Théodore. — Mais, Ariste, .^i Jésus-Christ ne peut rien désirer que par un ordre exprès de son Père^ si ses désirs ne sont point en son pouvoir, comment sera-t-il capable de recevoir quelque véritable pouvoir? Vous avez le pouvoir de remuer votre bras ; mais c'est qu'il dépend de vous de le remuer ou de ne pas le remuer. Cessez d'être le maître de vos volontés, par cela seul vous perdrez tous vos pouvoirs. Est-ce que cela n'est pas évident? Prenez donc garde, je vous prie, de ne point offenser la sagesse du Sauveur et de ne le point priver de sa puissance. Ne lui ôtez pas la gloire qu'il doit retirer de la part qu'il a dans la construction du temple éternel. S'il n'y a point d'autre part que de former des désirs impuissants commandés par des ordres particuliers, son ouvrage ne doit pas, ce me semble , lui faire beaucoup d'honneur.

XVIII. Ariste. — Non, Théodore ; mais aussi Dieu en relire davantage.

Théodore. — Si cela est, vous avez raison , car Dieu doit retirer bien plus de gloire de la magnificence du temple éternel que le sage Salomon qui le construit. Mais voyons un peu. Comparons ensemble les deux principales manières de la providence divine, pour reconnaître celle qui est la plus digne des attributs divins. Selon la première, Dieu forme d'abord un

ENTRETIENS

tel dessein indépendamment des voies de l'exécuter. 11 en choisit Farchitecte. 11 le remplit de sagesse et d'intelligence. Outre cela, il lui marque en détail tous les désirs qu'il doit former et toutes les circonstances de ces désirs. Et enfin il exécute luimême fort exactement tous les désirs qu'il a ordonnés que l'on formât. Voilà l'idée que vous avez de la conduite de Dieu, puisque vous voulez qu'il forme par des volontés particulières tous les désirs de l'âme sainte de Jésus-Christ. Et voici l'idée que j'en ai 1 Je crois que Dieu, par sa prescience infinie, ayant prévu toutes les suites de toutes les lois possibles qu'il pouvait établir, a uni son Verbe à telle nature humaine et dans telles circonstances , que l'ouvrage qui suivra de cette union lui doit faire plus d honneur que tout autre ouvrage qui serait produit par toute autre voie; Dieu, encore un coup, ayant prévu qu'agissant dans l'humanité sainte de notre médiateur par des voies très-simples et très-générales, je veux dire par les plus dignes des attributs divins, elle devait faire un tel usage de sa puissance, ou former avec une liberté parfaite une telle suite de désirs , que ces désirs étant exaucés, et méritant de l'être à cause de son sacrifice, l'Eglise future qui en devait être formée serait plus ample et plus parfaite que si Dieu avait choisi toute autre nature dans toute autre circonstance.

Comparez donc , je vous prie , l'idée que vous avez de la Providence avec la mienne. Laquelle des deux marque plus de sagesse et de prescience? La mienne porte le caractère de la qualité la plus impénétrable de la Divinité, qui est de prévoir les actes libres de la créature dans toutes sortes de circonstances. Selon la mienne, Dieu se sert aussi heureuse ment des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Selon la mienne , Dieu ne forme point aveuglément ses sages desseins . Avant que de les former, je parle humainement , il compare tous les ouvrages possibles avec tous les moyens possibles de les exécuter. Selon la mienne , Dieu doit retirer une gloire infinie de la sagesse de sa conduite; mais sa gloire n'ôte rien à celle des causes libres, auxquelles il communique sa puissance sans les priver de leur liberté. Dieu leur donne part à la gloire de son ouvrage et du leur, en les laissant agir librement selon leur nature, et par

1 Voy. Entretien X

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

ce moyen il augmente la sienne. Car il est infiniment plus difficile d'exécuter sûrement ses desseins par des causes libres que par des causes nécessaires, ou nécessitées, ou invinciblement déterminées par des ordres exprès ou des impressions \m incibles.

Ariste.— Je conviens, Théodore, qu'il y a plus de sagesse, et que Dieu tire plus de gloire, et même l'humanité sainte de notre médiateur, selon cette idée de la Providence que selon aucune autre.

Théodore. — Vous pourriez ajouter que, selon cette idée, on comprend fort bien comment Jésus-Christ n'a point reçu inutilement une puissance souveraine sur toutes les nations, et pourquoi il fallait unir son humanité sainte avec la sagesse éternelle, afin qu'il exécutât heureusement son ouvrage. Mais il suffit que vous conveniez qu'une de ces deux providences est plus sage que l'autre ; car il faudrait être bien impie pour attribuer à Dieu celle qui paraît la moins digne de ses attributs.

XIX. Ariste.— Je me rends, Théodore. Mais expliquez-moi, je vous prie, d'où vient que Jésus-Christ dit lui-même qu'il exécute fidèlement les volontés de son Père. « Quae placita » sunt ei facio semper, » dit-il 1 ; et dans un autre endroit : « Ego ex me ipso non sum locutus ; sed qui misit me Pater, » ipse mihi mandatuin dédit quid dicam et quid loquar. Et » scio quia mandatum ejus vita seterna est. Quae ergo ego lo- » quor, sicut dixit mihi Pater, sic loquor s. » Comment accorde]' ces passages, et quantité d'autres semblables, avec ce sentiment, que Dieu ne forme point par des volontés particulières tous les désirs de la volonté humaine de Jésus-Christ? Cela m'embarrasse un peu.

Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que je ne comprends pas seulement comment ces passages peuvent vous embarrasser. Quoi donc! est-ce que vous ne savez pas que le Verbe di- ^ in , dans lequel subsiste l'humanité sainte du Sauveur, est la loi vivante du Père éternel , et qu'il y a même contradiction que la volonté humaine de Jésus Christ s'écarte jamais de cette loi? Dites-moi, je vous prie, lorsque vous donnez l'aumône, n'êtes vous pas certain que vous faites la volonté de Bien? et si vous étiez bien assuré que vous n'avez jamais fait

1 Joan. 8, 29.

1 Joan. 12, 49, SO.

ENTRETIENS

que de bonnes œuvres, ne pourriez-vous pas dire sans crainte « Quœ placita sunt ei facio semper ! »

Ariste. — Il est vrai. Mais il y aurait toujours bien de la différence.

Théodore. — Fort grande assurément; car comment savonsnous que nous faisons la volonté de Dieu en donnant l'aumône? C'est peut-être que nous avons lu dans la loi écrite que Dieu nous ordonne de secourir les misérables; ou que, rentrant en nous-mêmes pour consulter la loi divine , nous avons trouvé dans ce code éternel, ainsi que rappelle saint Augustin , que telle est la volonté de l'Etre infiniment parfait. Sachez donc, Ariste, que le Verbe divin est la loi de Dieu même et la règle inviolable de ses volontés , que c'est là que se trouvent les commandements divins. « In Verbo unigenito Pat ris est omne mandat um 1 , » dit saint Augustin. Sachez que tous les esprits, les uns plus , les autres moins, ont la liberté de consulter cette loi; sachez que leur attention est la cause occasionnelle qui leur en explique tous les commandements , en conséquence des lois générales de leur union avec la raison: sachez qu'on ne peut rien faire qui ne soit agréable à Dieu, lorsqu'on observe exactement ce que l'on y trouve écrit; sachez surtout que l'humanité sainte du Sauveur est unie plus étroitement à cette loi que la plus éclairée des intelligences, et que c'est par elle que Dieu a voulu nous en expliquer les obscurités. Mais prenez garde qu'il ne l'a pas privée de sa liberté, ou du "pouvoir de disposer de cette attention, qui est la cause occasionnelle de nos connaissances. Car assurément l'âme sainte de Jésus Christ , quoique sous la direction du Yerbe, aie pouvoir de penser à ce qui lui plaît pour exécuter l'ouvrage pour lequel Dieu l'a choisie, puisque Dieu, par sa qualité de scrutateur des cœurs, se sert aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins 2.

XX. Ne pensez pas néanmoins, Ariste , que Dieu ne quitte jamais la généralité de sa conduite à l'égard de l'humanité de Jésus-Christ, et qu'il ne forme les désirs de cette âme

' Con/ess. liv. XIII, ch. 15. « Mandatum Patris ipso est Filius. Quomodo enim non est mandatum Patris, quod est Verbum Patris ? » (Aug. serm. 140. De Fer bis Evang., n. 6.)

2 Voy. la première Lettre à M. Arnauld, et la Réponse à sa Dissertation , et la première Lettre que j'ai écrite touchant les siennes,

SUR LA MÉTAPHYSIQUE

sainte qu'on conséquence des lois générales de l'union générale qu'elle a avec le Verbe. Lorsque Dieu prévoit que notre médiateur, entre une infinité de bonnes œuvres qu'il découvre dans le Verbe en conséquence de son attention, doit faire le choix dont les suites sont les meilleures qui puissent être, alors Dieu, qui ne quitte jamais sans raison la simplicité de ses voies , ne le détermine point par des volontés particulières à faire ce qu'il prévoit qu'il fera suffisamment par l'usage de sa liberté en conséquence des lois générales. Mais lorsque l'âme sainte du Sauveur, à cause des comparaisons infinies et infiniment infinies des combinaisons de tous les effets, qui sont ou qui seront des suites de ses désirs, pourrait bien choisir entre plusieurs bonnes œuvres, car il n'en peut faire que de bonnes , celles qui paraissaient les meilleures et dont les suites néanmoins ne seraient pas si avantageuses à son ouvrage; alors si Dieu retire plus de gloire de la beauté de l'ouvrage que de la simplicité des voies, il la quitte, cette simplicité, et il agit d'une manière particulière et extraordinaire dans l'humanité du Sauveur , afin qu'elle veuille précisément ce qui l'honorera le plus. Mais, quoiqu'il agisse en elle de cette manière, je crois qu'il ne la détermine jamais par des impressions invincibles de sentiment, quoique toujours infaillibles, afin qu'elle ait aussi le plus de part qu'il est possible à la gloire de son ouvrage ; car cette conduite > qui fait honneur à la liberté et à la puissance de Jésus-Christ , est encore plus glorieuse à Dieu que toute autre, puisqu'elle exprime sa qualité de scrutateur des cœurs, et témoigne hautement qu'il sait se servir aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins.

Arlste. — Je comprends, Théodore, parfaitement votre pensée. Vous voulez que Dieu ne quitte jamais sans de grandes raisons la simplicité et la généralité de ses voies, afin que sa providence ne ressemble point à celle des intelligences bornées ; vous voulez que sa prescience soit le fondement de la prédestination même de Jesus-Christ , et que, s'il a uni son Verbe à telle nature et dans telles circonstances , c'est qu'il a prévu que l'ouvrage qui devait suivre de cette prédestination, laquelle est la cause et le fondement de celle de tous les élus en conséquence des lois générales qui font l'ordre de la grâce, que cet ouvrage, dis-jc, serait le plus beau

ENTRETIENS

qui se puisse produire par les voies les plus divines. Vous voulez que l'ouvrage et les voies jointes ensemble, tout cela soit plus digne de Dieu que tout autre ouvrage produit par toute autre voie.

XXI. Théodore. — Oui , Ariste , je le veux , par ce principe que Dieu ne peut agir que pour lui, que par l'amour qu'il se porte à lui-même , que par sa volonté , qui n'est point comme en nous une impression qui lui vienne d'ailleurs et qui le porte ailleurs; en un mot , que pour sa gloire, que pour exprimer les perfections divines qu'il aime invinciblement, qu'il se gloritie de posséder, et dans lesquelles il se complaît par la nécessité de son être. 11 veut que son ouvrage porte par sa beauté et par sa magnificence le caractère de son excellence et de sa grandeur, et que ses voies ne démentent point sa sagesse infinie et son immutabilité. S'il y a des défauts dans ouvrage, des monstres parmi les corps, et une infinité de pécheurs et de damnés, c'est qu'il ne peut y avoir de défaut dans sa conduite, c'est qu'il ne doit pas former ses desseins indépendamment des voies. Il a fait pour la beauté de l'univers et pour le salut des hommes tout ce qu'il peut faire, non absolument, mais agissant comme il doit agir, agissant pour sa gloire selon tout ce qu'il est ; il aime toutes choses a proportion qu'elles sont aimables ; il veut la beauté de son ouvrage et que tous les hommes soient sauvés; il veut la conversion de tous les pécheurs ; mais il aime davantage sa sagesse » il l'aime invinciblement, il la suit inviolablement. L'ordre immuable de ses divines perfections, voilà sa loi et la règle de sa conduite, loi qui ne lui défend pas de nous aimer, et de vouloir que toutes ses créatures soient justes, saintes, heureuses et parfaites ; mais loi qui ne lui permet pas de quitter à tous moments pour des pécheurs la généralité de ses voies. Sa providence porte assez de marques de sa bonté pour les hommes. Souffrons , réjouissons-nous qu'elle exprime aussi tous ses autres attributs.

Théotime.— Hé bien, Ariste, que pensez-vous de la providence divine ?

Ariste. — Je l'adore et je m'y soumets.

Théodore. — Il faudrait, Ariste, bien du discours pour vous faire considérer toutes les beautés de cette providence adorable, et pour en faire remarquer les principaux traits

* SUR LA iMÉTAPHYSlQUE.

dans ce que nous voyons arriver tous les jours. Mais je vous ai, ce me semble , suffisamment expliqué le principe : suivezle de près, et vous comprendrez assurément que toutes ces contradictions, qui font pitoyablement triompher les ennemis de la Providence, sont autant de preuves qui démontrent ce que je viens de vous dire.

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