HUITIÈME MÉDITATION
Différence de la conduite de Dieu sous Ja loi et sous la grâce. Raisons des prières de l'Eglise. Qu'il ne faut pas s'anendre que Dieu fasse des miracles en notre faveur, et qu'on doit faire servir la nature à la grâce. Que les miracles sont souvent des suites de quelques lois générales.
1. 0 Dieu! que vous êtes grand, que vous êtes juste, que vous êtes bon , que vous êtes puissant ! Que de sagesse dans votre conduite, que d'efficace dans votre action, que de simplicité, mais que de fécondité dans vos voies ! Que toutes les intelligences vous admirent et vous louent d'avoir accommodé de telle manière les effets de votre puissance avec ceux de votre bonté et de votre justice; que souvent le pécheur se trouve puni immédiatement après son crime, et le juste délivré des malheurs qui lui paraissent inévitables. 0 Jésus! ma sagesse, ma raison, ma lumière, continuez de m'instruire et de me délivrer de mes préjugés.
2. Tu te trompes, mon fils, de croire que le pécheur soit souvent puni immédiatement après son crime 2. Cela arrive rarement, et les justes , dans cette vie , ne sont point exempts des dernières misères. La simplicité des lois naturelles ne permet pas que les péchés des particuliers soient souvent punis dès qu'ils sont commis , et l'ordre , qui est la règle de ma providence, ne veut pas que les justes soient toujours délivrés des maux qui les pressent, quelques prières qu'ils fassent pour cela. Mes pères selon la chair ont crié vers le ciel dans
1 M éd. suivante, art. 26, 27, 28.
2 Aug. degrat. nov. Test., Ep. ad Honorât.
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leurs afflictions temporelles , et ils en ont été délivrés. C'était là la grâce de l'ancien Testament. Mais la grâce du nouveau purifie souvent mes enfants selon Fesprit par des afflictions qui durent jusqu'à la fin de leur sacrifice.
3. Paul , mon apôtre, eût bien souhaité que je l'eusse délivré d'un mal qui le pressait. 11 m'en priait souvent, mais je lui répondis que c'est dans l'infirmité que la vertu se perfectionne, et que ma grâce lui devait suffire 1 : et depuis ce temps-là il faisait sa joie de ses incommodités et de ses besoins. Les outrages et les persécutions le fortifiaient; et il tirait tant de forces de ses faiblesses , qu'il écrit par mon esprit aux Corinthiens que lorsqu'il était faible, c'était alors qu'il se sentait fort et puissant.
4. Moi-même, lorsque je consommais mon sacrifice par le plus cruel et le plus infâme des supplices2, j'ai crié à mon père comme ayant été abandonné à la fureur et à la rage de mes ennemis. J'ai été traité, non comme un homme, mais comme un ver, comme l'opprobre des hommes, comme l'objet du mépris et de la haine de la lie du peuple. Vide d'esprits et de sang, couvert de blessures, rempli de confusion, cloué sur un bois infâme, élevé à la vue d'un peuple ingrat et qui m'outrageait, j'étais alors le parfait modèle des chrétiens. Telle est la grâce du nouveau Testament. Ceux qui appartiennent à la nouvelle alliance ne sont plus de ce monde3. Ils y sont morts par le baptême. Us vivent en Dieu d'une vie toute nouvelle avec moi qui suis leur chef : ils vivent de la vie éternelle, mais cette vie est cachée jusqu'à ce que je paraisse dans ma gloire. En un mot , ils ont droit aux biens éternels dont je jouis; mais ils ne doivent les posséder qu'après avoir souffert avec patience tous les maux de la vie présente.
5. Tu peux voir tous les jours que les plus gens de bien sont dans la dernière misère. Mais, excepté quelques saints extraordinaires, on ne voit pas dans l'ancien Testament que Dieu ait laissé les justes ni leurs enfants dans la pauvreté4; Je ne suis pas jeune, disait David , mais je n'ai point encore vu de juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain.
1 2 Cor. 12, 9.
2 Matth. 27, 46.
3 Col. 3, 5, 4.
4 Junior fui, etenim senui, et non vidi justum derelictum, etc. (Psal. 36.)
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Dans un temps de famine ils seront dans l'abondance, mais les méchants périront. Ainsi la nouvelle alliance s'accommode parfaitement avec la simplicité des lois naturelles, qui cause tant de maux dans le monde. Car, comme elle promet aux justes des biens éternels pour récompense de leur patience, il n'est point nécessaire que Dieu fasse son vent des miracles pour les délivrer de leurs maux présents, quelque grands qu'ils soient. 11 suftit qu'il leur donne la grâce, avec laquelle ils puissent vaincre toutes les tentations, qui naissent de l'ordre naturel. Au lieu que la première alliance ne donnant point par elle-même la grâce, et ne promettant point les vrais biens, l'ordre, qui veut que toute prière faite avec foi soit exaucée, obligeait la bonté de Dieu à faire souvent ce qu'on appelle des miracles *, et à troubler, du moins en apparence, la simplicité de ses voies , pour accorder aux Juifs , toujours un peu grossiers et charnels, ou ce qu'ils lui demandaient, ou Téquivalent ; je dis toujours un peu grossiers et charnels, car la grâce ne leur était point donnée avec la même abondance qu'elle est donnée aux chrétiens. Prends donc garde, mon fils, à ne point murmurer contre Dieu, lorsque tu te trouveras accablé de maux. Souviens-toi que tu appartiens à la nouvelle alliance 2. Celui-là était maudit par la loi, qui était attaché en croix. Mais, sous la grâce, il faut la porter chaque jour, jusqu'à ce qu'on y soit attaché. Ce n'est plus l'instrument du supplice des impies., c'est la matière du feu qui doit consommer des victimes. Je l'ai honorée, je l'ai sanctifiée, j'ai rendu par elle tous les maux que les justes souffrent pour quelque temps, dignes d'une récompense qui ne finira jamais.
6. Que les impies enragent et se désespèrent lorsque la douleur les presse, et que les chrétiens qui ne savent point assez la différence qui est entre la grâce des deux alliances s'imaginent qu'ils sont criminels à proportion qu'ils sont misérables. Pour toi, mon fils, que la joie ne te quitte jamais. Ne tremble que lorsque tu as en main l'autorité et la puissance , et ne crains la disette que lorsque tu te vois dans l'abondance de toutes choses.
7. Afin que tu mérites les vrais biens, afin que tu possèdes Dieu , il est absolument nécessaire que tu combattes contre
1 In/rà, art. 26, 27, 28 et les suivants. 3 Gai. 3, v. 13.
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toi-même. Car il semble qu'on travaille effectivement à sa propre ruine, lorsqu'on fait la guerre à sa passion dominante. On s'immole alor«.t on se sacrifie, on s'anéantit, on se réduit même dans un état pire que le néant; ce qui est impossible à la nature sans le secours de la grâce. Or je donne bien plus de grâces à ceux qui sont dans l'opprobre et dans la misère, qu'à ceux qui vivent dans l'éclat des honneurs et dans l'abondance des richesses. Tous les justes , pauvres et riches , ont les secours nécessaires pour persévérer dans la justice : mais j'ai un soin particulier de ceux qui sont dans un état qui convient à de* pécheurs. Ainsi tremble dans l'élévation, et que l'abondance t'inquiète, mais qu'une joie solide te pénètre et te console au milieu de tes misères1. J'ai choisi les pauvres, les faibles, les méprisables, les fous selon le monde, pour confondre les sages, les riches, les grands de la terre2; pour apprendre aux hommes à ne se glorifier qu'en moi, qui leur ai été donné de Dieu pour être leur sagesse 3 , leur justice , leur rédemption, et leur sanctification.
8. 0 Jésus, vous pies véritablement ma sagesse et ma force ; tout ce que vous me dites porte la lumière dans mon esprit et me pénètre le cœur. La prospérité des méchants ne m'ébranle plus; la misère des gens de bien ne me surprend plus. Que les philosophes arrêtent au dernier des cieux les soins et faction de la Providence ; que les impies me disent malignement que vous êtes toujours du côté du plus fort. Ce sont des misérables qui ne connaissent rien dans vos voies. L'air décisif et railleur et les manières insolentes et cavalières des faux savants ne m'imposeront jamais jusqu'à douter des sentiments que vous me donnez. Le partage des libertins c'est l'ignorance , l'aveuglement , la brutalité et l'orgueil. Votre lumière les blesse : ils tournent la tête et ferment les yeux
* de peur d'en être frappés, et sont assez insolents pour critiquer l'ordre secret et merveilleux de votre conduite.
9. Mais voici encore une difficulté qui me fait peine : si Dieu agit toujours par les voies les plus simples, s'il suit constamment les lois qu'il a une fois établies, n'est-ce pas en vain qu'on lui demande ses besoins, et que l'Eglise ordonne des prières publiques pour obtenir la pluie dans un temps de
1 Cor. 1, v. 26, 27, 28, etc.
2 l Cor. 1, v. 26, 27, 28, etc.
*Ibid. 2, v. 6, 30, 51.
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sécheresse et de stérilité? N'est-ce pas tenter Dieu, lui demander sans sujet un miracle, l'obliger de troubler Tordre et la simplicité de ses voies , opposer en un mot sa bonté à sa sagesse, que de vouloir qu'il se presse de répandre la pluie, avant que les lois qu'il a établies et qu'il suit constamment l'y obligent? J'avoue que cela m'embarrasse encore.
10. Tu t'embarrasses, mon fils, faute de comprendre distinctement ce que je t'ai déjà dit. Comprends donc que mon père m'aime invinciblement, et que l'ordre immuable et nécessaire que je renferme comme sagesse éternelle est , à Tégard de Dieu même, une loi inviolable. Or l'ordre demande que toutes les actions méritoires soient récompensées. Les prières ne peuvent donc jamais être inutiles à ceux qui les font avec foi. Tout un peuple se trouve réduit à l'extrémité, si Dieu ne répand la pluie et ne fait un miracle en sa faveur ; penses-tu qu'alors ce soit tenter Dieu que d'implorer son assistance? Sache , mon fils, que c'est tenter Dieu que de lui demander un miracle , lorsque sans miracle on peut se délivrer de quelque mal ; car Tordre ne permet pas que Dieu trouble l'uniformité et la simplicité de sa conduite, sans une nécessité pressante. Mais ce n'est point tenter Dieu que de lui demander en général un miracle, lorsque sans miracle on ne peut éviter de périr, ou d'être attaqué par des tentations très-dangereuses. J'appelle néanmoins miracle non-seulement tout ce que Dieu fait par des volontés particulières , mais encore tout ce qui n'est point une suite nécessaire des lois naturelles qui te sont connues et dont les effets sont communs.
1 1 . Mais , quoique tu puisses demander à Dieu la pluie ou le beau temps, ne lui demande que rarement des choses qu'il ne t'est pas permis d'aimer, ni de regarder comme ton bien. Car je veux que tu aimes mon père selon toute la capacité qu'il t'a donnée pour aimer le bien. Que les Juifs regardent comme de vrais biens les fruits de la terre : c'est là leur bénédiction. Mais pour toi demande-moi les vrais biens et la grâce de les mériter. Demande-moi que je t'accorde l'honneur de souffrir pour la vérité, que je te donne part à ma croix et à mes douleurs , ou du moins que je te donne assez de patience pour souffrir, sans murmure, tous les maux de la vie présente.
12. L'Eglise ordonne des prières publiques pour obtenir la pluie du ciel. Mais cela regarde tout un peuple , dont il y en
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a beaucoup qui ne peuvent supporter les maux extrêmes , et entre lesquels il y a bien des pécheurs qui ne méritent pas de plus grandes grâces. Cette conduite apprend aux hommes que Dieu seul est le maître. Elle est proportionnée au plus grand nombre des chrétiens, qui sans doute ont quelque chose de l'esprit juif. Enfin il est rare que l'Eglise ordonne de semblables prières. Elle demande sans cesse les vrais biens pour ses enfants ; mais ce n'est que dans la nécessité , et par rapport aux biens éternels, qu'elle feur souhaite les biens qui passent.
13. 0 mon unique maître, que dois-je donc penser de la conduite de ceux qui, sans avoir égard à l'ordre de la nature, s'imaginent qu'en toutes occasions vous devez les protéger d'une manière particulière ? Est-ce la grandeur de leur foi , ou une confiance forte et téméraire, qui leur fait mépriser les moyens humains ? Oe sont souvent des personnes de piété : mais leur piété est elle éclairée? dois-je entrer dans leurs sentiments , et régler sur eux ma conduite?
14. Ne condamne personne en particulier, mais ne suis jamais de conduite extraordinaire. La piété de ceux qui prétendent être sous une protection de Dieu toute particulière et toute extraordinaire peut souvent être sincère ; mais communément elle n'est ni sage ni éclairée. Elle est presque toujours remplie d'amour-propre et d'un orgueil secret ; car l'orgueil et l'amour-propre rapportent à soi toutes choses, Dieu même et tous ses attributs , sa puissance, sa bonté , sa providence. 11 semble même aux hommes que Dieu n'est bon qu'autant qu'il s'applique à leur faire du bien, et qu'il ne doit point s'arrêter aux règles de sa sagesse lorsqu'il s'agit de les secourir. Mais souviens-toi que Dieu suit constamment les lois générales qu'il a très-sagement établies ; et que , si tu veux qu'il te protège, tu dois te soumettre à ces mêmes lois.
15. Remarque la conduite de l'Apôtre des nations 1 : je lui avais promis, lorsqu'on le conduisait à Rome, que personne ne périrait par la tempête ; cependant il agissait comme si son salut ne dépendait que de ses soins et de sa vigilance. Et moi-même , qui ai toujours été l'objet principal de la providence divine, j'ai fui la fureur d'Hérode 2 et des Juifs en plusieurs occasions, comme si j'avais manqué de confiance en
« Act. 27, 31, 32.
1 mtth. 2, 13; Joan. 7, 1, et 10, 39.
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la protection démon père. C'est tenter Dieu que de mépriser les voies naturelles et les moyens humains. Il faut toujours s'en servir lorsqu'ils sont permis, et celui qui sans une inspiration particulière les néglige et se vante d'avoir Dieu pour protecteur est un téméraire et un présomptueux, ou peutêtre un fanatique et un insensé.
16. Que les hommes sont vains et ridicules de s'imaginer que Dieu troublera sans raison Tordre et la simplicité de ses voies pour s'aceommocFer à leur fantaisie ! et qu'ils sont imprudents et téméraires dans la confiance qu'ils ont en moi! On peut, mon fils, se confier sur la justice de sa cause; on peut attendre sa guérison du ciel. Oui sans doute, puisque c'est Dieu qui fait tout. Mais, si l'on veut guérir, il faut prendre les remèdes, lorsqu'on les croit éprouvés. Si l'on veut gagner son procès, il faut rechercher les pièces justificatives de son bon droit , et ne pas s'imaginer que Dieu fera des miracles en notre faveur.
17. 11 est vrai que Dieu est bon , et qu'il fait de plus grands biens , que n'est la santé ou le gain d'un procès, à ceux qui dans la simplicité de leur cœur abandonnent lx sa conduite le soin de leurs affaires et de leur santé, à cause qu'ils appréhendent que les soins de la vie ne les détournent de meilleures applications. Mais je ne parle pas de ceux qui méprisent et sacrifient les biens de la terre, et qui méritent par là, non l'abondance des richesses , mais l'abondance de la grâce qui conduit aux vrais biens; je parle du commun des hommes, qui, pleins d'un orgueil insupportable et de l'amour d'euxmêmes, s'attendent que Dieu pense à leurs affaires, et s'en prennent à lui des malheurs qui leur arrivent, lorsque de leur côté ils vivent dans l'oisiveté et dans la paresse.
18. Mais l'aveuglement le plus terrible, c'est qu'ils négligent même la grande affaire de leur salut, et s'en reposent entièrement sur la bonté de Dieu. Ils disent que c'est là mon affaire, qu'ils attendent tout de mes soins, et que , s'ils sont du nombre des prédestinés, Dieu saura bien les sanctifier, sans qu'ils s'en inquiètent et qu'ils s'en troublent. Le salut, disent-ils, n'est nullement le prix de celui qui court, mais le bienfait de celui qui fait miséricorde. Dire que Dieu ne nous sauve point sans nous , c'est offenser sa puissance; et c'est se défier de sa bonté et manquer de foi que de douter que Dieu nous aime en celui qui rend dignes de sa complaisance les êtres les plus
méprisables. Dieu veut sauver tous les hommes, personne ne peut résister à ses volontés: vivons, disent-ils , en assurance. On honore par la confiance tous les attributs divins.
19. Ecoute, mon fils, Dieu peut sauver tous les hommes , mais par les voies les plus simples, par les voies qui portent le plus le caractère de ses attributs ; et il n'y aura que ceux-là de sauvés, qui entreront dans Tordre de ses voies. Je ne dois pas maintenant te parler de l'ordre de la grâce , je t'en entretiendrai quelque jour l. Je veux seulement te faire comprendre qu'on peut et qu'on doit faire servir la nature à la grâce 2, et que souvent on se damne parce qu'on s'imagine que ces deux ordres n'ont ensemble aucun rapport.
20. Le mauvais temps , une maladie, ou quelque raison d'amour-propre, empêchent un débauché d'aller chercher l'objet de sa passion ; sa concupiscence n'étant point actuellement excitée , tel degré de grâce qui n'aurait aucun effet considérable dans d'autres circonstances est alors capable de le convertir. Tel persévère en grâce jusqu'à la mort qui a vécu soixante ans dans le péché, et tel a vécu soixante ans en état de grâce qui n'y persévère pas jusqu'à la mort. Ainsi la grâce de la conversion et même celle de la persévérance dépendent de la combinaison de l'ordre de la grâce avec celui de la nature. C'est la même chose de toutes les autres grâces; car toute grâce opère d'autant plus dans les cœurs' qu'elle y trouve moins d'obstacles, et maintenant il y a beaucoup d'obstacles qui sont des suites nécessaires des lois naturelles. Tel aurait supporté sa pauvreté en patience, s'il n'avait point trouvé en prise l'argent de son voisin; et tel était assez touché de Dieu pour restituer un vol, si, dans le moment delà grâce , la présence d'un enfant n'avait réveillé l'amour paternel, ou quelque autre objet une autre passion endormie.
21. Or, si le salut dépend de la combinaison de la grâce avec la nature , il faut que les hommes s'appliquent à faire servir l'une à l'autre, afin que Dieu leur donnant peu de grâces, il opère néanmoins beaucoup en eux; afin que Dieu construise, pour ainsi dire, son ouvrage à moins de frais; en un mot, afin qu'il agisse par les voies les plus simples , ou de la manière la plus sage, la plus uniforme, la plus régulière. Car enfin, quoique Dieu veuille sauver tous les hommes,
« Méd. XII, XIII, XI y% etc.
2 Traité de la Nature et de la Grâce, deuxième partie du second discours.
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ilne sauvera effectivement que ceux qui pourront être sauvés, Dieu agissant comme il doit agir selon les règles incompréhensibles de sa sagesse.
22. Le dessein de Dieu dans son Eglise , c'est de faire un ouvrage digne de lui. 11 veut que son Eglise soit ample, car il veut que tous les hommes soient sauvés1. 11 veut qu'elle soit belle, car la sanctification des hommes est ce qu'il souhaite le plus2. Dieu aime donc la grandeur et la beauté de son ouvrage, mais il aime davantage les règles de sa sagesse. 11 veut sauver tous les hommes, mais il ne sauvera que ceux qu'il peut sauver, agissant comme il doit agir. C'est aux hommes à suivre ses voies. Dieu ne changera pas pour eux Tordre, l'uniformité, la régularité de sa conduite. 11 faut que l'action d'un Dieu porte le caractère des attributs divins.
23. Ainsi, mon cher disciple, tache de faire servir la nature à la grâce, si tu veux assurer ton salut. Evite avec soin tous les objets qui excitent les passions; fuis les plaisirs des sens, tu ne peux les goûter sans en devenir esclave , et tu peux les mépriser avant que de les avoir goûtés. Evite la compagnie des débauchés; crains celle des grands; fuis les esprits contagieux et les faux savants. Parle peu ; écoute peu les hommes ; rentre souvent en toi-même; prie sans cesse; et, afin que tu sois constant et fidèle dans tes exercices de piété, ne t'attends point que je t'excite incessamment à les faire; mais fais-toi une loi inviolable de retraite et de prières à certaines heures du jour, afin que le son de l'heure venue suffise pour réveiller tes bonnes habitudes , tes habitudes te disposent à la prière, et qu'ainsi faisant servir la nature à la grâce, du moins les pensées de prier te viennent en l'esprit par les lois générales et ordinaires et sans que Dieu agisse en toi d'une manière particulière.
24. Je comprends bien, mon souverain maître, que pour venir à bout de ses desseins, quels qu'ils puissent être, il ne faut pas s'attendre que Dieu fasse des miracles en notre laveur 5. Agir par des volontés particulières me paraît présentement si peu digne d'un être immuable et d'une intelligence qui n'a point de bornes, que je suis surpris que les mi-
' i Tim. 2, 4.
2 i Thess. 4, 5.
5 Voy. la Jiéponse au premier verset des Rcfl phil. et théol. de M. Aroauld, chap. S.
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racles soient si communs. Je suis porté à croire que toutes ces histoires extraordin aires ne sont que l'effet de la faiblesse des imaginations superstitieuses, ou du moins que tout ce qui nous parait miraculeux ne l'est pas.
25. D'ordinaire , mon fils, ce qui paraît miraculeux est effectivement tel qu'il paraît ; mais tout ce qui est miraculeux n'est que rarement l'effet d'une volonté particulière de Dieu. C'est presque toujours l'effet de quelque loi générale qui t'est inconnue , et que Dieu, par une volouté particulière, a établie pour produire des effets qui tendent au bien et à la perfection de son ouvrage.
26. Miracle est un terme équivoque. Ou il se prend pour marquer un effet qui ne dépend point des lois générales connues aux hommes, ou plus généralement pour un effet qui ne dépend d'aucunes lois ni connues ni inconnues. Si tu prends le terme de miracle dans le premier sens, il en arrive infiniment plus qu'on ne croit ; mais il en arrive beaucoup moins, si tu le prends dans le second sens.
27. Afin que tu conçoives ceci distinctement, souviens-toi que c'est Dieu qui fait tout par la force toute-puissante de sa volonté, qu'il n'y a que lui qui agisse par son efficace propre, et qu'il ne communique sa puissance aux créatures qu'en les établissant, par des lois générales, causes occasionnelles pour produire certains effets. Par exemple, Dieu t'a donné la puissance de remuer le bras, en ce qu'il a établi, par une des lois de l'union de l'âme avec le corps, que les esprits animaux se répandraient dans tes muscles dépendamment de tes volontés. Dieu a voulu et ne cesse point de vouloir que cela soit ainsi. Or toutes les volontés de Dieu sont efficaces. C'est donc lui seul qui remue ton bras par l'efficace de sa volonté, mais en conséquence de tes désirs par eux-mêmes inefficaces. Il a établi les lois naturelles de l'union de l'âme et du corps qu'il suit constamment, et par elles il te communique la puissance que tu as sur ton corps, et à ton corps celle qu'il a maintenant sur ton esprit; tu dois être pleinement convaincu de tout ceci après ce que je t'ai dit.
28. Or Dieu a communiqué sa puissance à des intelligences que tu ne vois point, et cela par des lois qui te sont inconnues1. Car tu sais bien que Dieu a soumis aux anges le
1 Mcu. VI.
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monde présent , et qu'il m'a donné à moi , comme homme , toute puissance dans le ciel et sur la terre , non-seulement sur le monde présent, mais encore sur le monde futur 4. Car c'est par les anges que Dieu a donné la loi et les biens que la loi promettait à ses observateurs ; et c'est par moi qu'il a fait la nouvelle alliance et qu'il a donné aux hommes toutes sortes de biens. Ainsi tous les effets extraordinaires, qui ne sont que des suites de mes désirs ou de ceux des intelligences, sont des miracles à l'égard des hommes, mais ce ne sont point absolument des miracles. Ce sont des miracles dans le premier sens, mais non pas dans le second, puisqu'ils ne sont point produits de Dieu par des volontés particulières, mais en conséquence des lois générales que Dien a établies , en me communiquant, et aux intelligences, sa puissance pour exécuter son ouvrage, par les causes secondes, d'une manière simple, régulière, constante, et qui porte le caractère de sa sagesse et de son immutabilité.
29. Or ni moi ni les anges ne désirons point sans de grandes raisons de produire des effets qui troublent l'ordre de la nature et qui surprennent le monde. Nous travaillons tous au même ouvrage : je construis mon Eglise, et les anges sont mes ministres2 ; mes désirs répandent la grâce dans les âmes, et l'action des anges ôte ou diminue les obstacles que les démons et la nature déréglée apportent à l'efficace de ma grâce. J'agis immédiatement dans les esprits par la lumière que j'y répands, et dans les cœurs par les sentiments spirituels dont je les touche afin de les porter au bien. Mes ministres n'agissent que sur les corps, auxquels les esprits ont plusieurs rapports, et ma mère et les saints intercèdent auprès de moi pour ceux qui les invoquent. Mais c'est l'ordre qui règle tous nos désirs. J'entends l'ordre immuable et nécessaire, que je renferme comme sagesse éternelle; l'ordre qui est même la règle des volontés de mon père et qu'il aime d'un amour substantiel et nécessaire. Car ne te t'imagine pas que mon père, par des volontés particulières , détermine toutes mes volontés ni celles des anges et des saints. J'ai reçu comme homme toute puissance dans le ciel et sur la terre, et par conséquent j'ai la liberté de choisir les matériaux qui me sont
1 Voy. la Réponse à la Dissertation de M. Arnauld, et le dernier Eclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce. — Hœbr. 2, 5 ; Matth. 28, 18.
2 Eph. 4, 16. Ps. 90, il, 12.
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propres et d'exécuter comme il me plaît l'ouvrage que Dieu m'a donné à faire : mais l'ordre immuable est ma règle et ma loi inviolable; je puis tout,, mais je ne puis rien vouloir qui lui soit contraire. Dieu veut Tordre immuable et nécessaire d'une volonté immuable et nécessaire. On ne peut concevoir l'Être infiniment parfait sans amour pour l'ordre ; et si on le suppose créateur de quelques esprits , on ne peut le concevoir sans la volonté que ces esprits se conforment à l'ordre. De sorte que c'est l'ordre en général qui est la règle de nos désirs, et non point certaines volontés particulières par lesquelles Dieu règle notre action et rend inutile la puissance qu'il nous adonnée. Car la puissance des créatures ne consiste que dans la liberté de vouloir, puisqu'elles n'ont en elles-mêmes aucune efficace. Ainsi tout ce que nous faisons de miraculeux , Dieu l'exécute en conséquence des lois générales qu'il a établies et qui te sont inconnues. Dieu n'agit par des volontés particulières que lorsque l'ordre le permet ou le demande; ce qui est extrêmement rare pour les raisons que je t'ai dites. L'ordre, mon fils,' règle donc nos désirs ou notre action; mais comme tu n'as point de connaissance parfaite ni de l'ordre ni de l'ouvrage spirituel que nous construisons, il ne t'est pas possible de comprendre les raisons de notre conduite. Demeure ferme dans ce que tu conçois, tache de t'en nourrir et de t'en entretenir et par là de te rendre digne que je continue de t'instruire.
30. Je vous rends grâces, mon unique maître, de toutes les lumières que vous me donnez. Hélas! quand sera-ce que je pourrai contempler la beauté de la maison de Dieu et admirer la sagesse de votre conduite dans la construction de votre ouvrage! Si la sagesse de Salomon surprit la reine de Saba ; si la vue du temple et de Tordre merveilleux qu'on y observait la remplit d'étonnement ; en un mot, si ce qui n'était que la figure du temple spirituel que vous construisez à la gloire de votre père enlevait l'esprit d'une reine si sage et si éclairée, que dois-je penser de la réalité même ? Quand sera-ce que je m'écrierai comme cette illustre princesse dans les mouvements d'une sainte joie : Feras est sermo quem audivi in terra meâ super sermonibus tuis et sapientià tuà, et non crede bam narrantibus mihi donec ipsa veni , et vidi ocuîis meis , et probavi quod média pars mihi nuntiata non fuerit. Major est amentia et opéra tua quàm rumor quem audivi. Beati vu i tut
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et beati servi tui qui stant coràm te semper, et audiunt sapien* tiam tuam. SU Dominus tuus benedictus cui complacuisti , et posuit te super thronum Israël h