DOUZIÈME MÉDITATION
Des devoirs en prierai de l'homme envers Dieu. On ne peut les remplir sans la grâce. Comment on peut l'obtenir, et ce qu'il faut faire afin qu'elle opère en nous l'effet pour lequel elle est donnée.
0 Jésus ! quand je compare les actions de ma vie passée avec les obligations que je vous ai, je me reconnais si indigne de vos faveurs que je n'ose vous rien demander! Mais quand je pense que je ne puis rien sans vous, le désir que vous m'avez donné de remplir mes devoirs à votre égard me presse de vous prier de me les marquer présentement ; et Finclination invincible que j'ai pour le bonheur me sollicite sans cesse de m'instruire de la conduite que je dois tenir, afin que votre grâce, sans laquelle on ne peut rien, fasse en moi l'effet pour lequel vous me la donnez, et me conduise à cette vie bienheureuse pour laquelle vous avez créé tous les hommes.
1. Mon fils, la connaissance de tes devoirs dépend de celle de ma souveraineté et de ma puissance ; et tu dois tirer les règles de ta conduite de la sagesse et de la simplicité de la mienne*
2. C'est ma puissance qui te donne et qui te conserve l'être à tous moments. Donc ton être et tous les mouvements de sa durée m'appartiennent. Tu ne dois donc employer le temps que selon mes désirs ; autrement tu commets une injustice que je ne puis m'empêcher de punir ; car, par ma nature, je suis juste, jaloux de ma gloire, et tellement délicat sur tout ce qui blesse l'ordre et la justice, que rien ne peut échapper à mon ressentiment. Tu sais bien que je ne t'ai pas fait sans dessein ou pour te laisser à toi-même , et tu comprends clairement qu'il y a contradiction que je puisse agir pour quelque autre que pour moi. Emploie donc, mon fils, le temps ou la durée de ton être selon mes désirs.
3. C'est par ma puissance que j'agis en toi et que je t'éclaire de ma lumière. Sans moi, tu ne penserais à rien, tu ne verrais rien, tu ne concevrais rien ; toutes tes idées sont dans ma substance et toutes tes connaissances m'appartiennent. Ainsi, tu ne dois occuper ton esprit que de moi et que par rapport à moi. Penses-tu que je t'éclaire pour te faire briller aux yeux
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des hommes , et que je te nourrisse de la vérité afin que tu travailles pour tes intérêts particuliers ? N'est-il pas évident que celui qui se nourrit de ma substance ne doit vivre que selon mes désirs? Ne \is donc que pour moi , et ne cherche que ma gloire.
4. C'est ma puissance qui te transporte san$ cesse vers Je bien en général. Comme je n'agis que pour moi, je ne crée aucun esprit sans lui donner une impression invincible pour le bien en général , c'est-à-dire pour ma substance , qui seule renferme tous les biens. Cette impression invincible et continuelle que je produis en toi, c'est ta volonté ou cette faculté qui te rend capable d'aimer généralement tous les biens. Ainsi tu vois bien que tu me dois aimer de toutes tes forces , puisque toute la force que tu as d'aimer \ient de moi ; et que, ne pouvant agir que pour moi , je ne puis pas te donner de mouvement pour aimer quelque autre chose que moi ou sans rapport à moi.
5. Tu me dois, mon fils , aimer par justice ; ,mais tu me dois aimer aussi par amour-propre. Car il n'y a que moi qui puisse être bien à ton égard. 11 n'y a que moi qui agisse véritablement dans les esprits. Les corps qui t'environnent ne peuvent te faire ni bien ni mal. Les intelligences mêmes les plus nobles ne peuvent par elles-mêmes changer les modifications des derniers des êtres. C'est ma puissance qui fait tout, et le bien et le mal. Les causes naturelles ne sont que des causes occasionnelles , qui déterminent l'efficace des lois générales, que j'ai établies pour agir toujours d'une manière digne de moi, comme je te l'ai déjà expliqué. Ainsi tu ne dois aimer que moi, puisqu'il n'y a que moi qui produise en toiles plaisirs que tu sens à l'occasion de ce qui se passe dans ton corps.
6. Tu ne dois aussi craindre que moi, car nulle créature n'a un véritable pouvoir de te faire souffrir le moindre maJ. C'est le plaisir et la douleur qui rendent heureux ou malheureux à proportion de leur force. Tu veux absolument être heureux. Ton amour-propre ne peut donc être éclairé, si tu n'aimes la véritable cause du plaisir. Tu ne veux point être malheureux : crains donc la véritable cause de la douleur, si tu es sage.
7. Mais le feu te réjouit, diras-tu. Eh bien, approche-t'en. Tu peux par le mouvement de ton corps t'unir aux objets qui
M É Dl T AT 1 0 NS CH R ÊTlES.ItiïtES*
sont les causes naturelles ou occasionnelles de ton bonheur. Tu peux t'approcher du feu; mais tu ne dois pas l'aimer. Tu peux éviter un homme qui te persécute; mais tu ne dois pas le craindre. Distingue les mouvements de l'âme de ceux du corps Les mouvements de l'âme ne doivent tendre que ver celui qui seul est au-dessus d'elle, seul assez puissant pour agir en elle ; mais que les mouvements de ton corps soient déterminés par les objets qui t'environnent, j'y consens.
8. Souviens-toi néanmoins, mon fils, que tu ne dois pas me faire servir à des passions injustes, ni m'ohliger, en conséquence des lois naturelles que j'ai établies, à te rendre heureux par des plaisirs que tu ne mérites pas. Souviens-toi que tu es faible, que l'usage des biens sensibles réveille ta concupiscence, et te fait regarder les corps comme de vrais biens. Car, lorsque tu jouis de quelque plaisir, tu vois devant tes yeux et tu touches des mains l'objet qui parait causer ce plaisir, et tu ne vois ni ne sens la véritable cause qui le produit. Ainsi ton amour se termine à l'objet qui te frappe les sens, et tu ne penses pas seulement à la puissance invisible de ton Dieu. Outre que les plaisirs dont on a joui salissent l'imagination, troublent l'attention de l'esprit, et le rendent esclave de faux biens. Souviens-toi enfin, mon cher fils, que comme pécheur tu ne peux rentrer dans l'ordre sans faire pénitence; et que comme chrétien tu dois aussi bien que moi mériter par tes travaux la possession des vrais biens. On ne peut être solidement heureux en ce monde. Cela est décidé. Le juste doit vivre de la foi. 11 doit me faire cet honneur que de me croire à ma parole, et, s'appuyant sur mes promesses, sacrifier son bonheur présent à celui que je lui prépare dans le ciel.
9. Voilà, mon fils, en générantes devoirs à l'égard de Dieu, et les raisons de ces devoirs tirées de la souveraineté du créateur sur ses créatures. Pour tes devoirs à l'égard du prochain, je te les expliquerai une autrefois. Aime-le cependant comme toi-même, ou plutôt comme tu dois t'aimer, en tachant de lui procurer les vrais biens. Tu accompliras ainsi parfaitement la loi. Car tous ses préceptes sont renfermés dans ces deux- ci : le premier : Diliges Bominum Beum tuum ex toto corde tuo, et ex tôt à anima tua, et ex tôt à mente tuâ, et ex totâ virtute tuâ ; le second: Bilirjes proximum tuum tanquàm teipsum. In his duobus mandatis universa Icx pendet et prophétie \
1 Marc. 12, 30; Matth. 7, 12.
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10. 0 mon Sauveur, que l'homme est obligé à de grandes choses; que ses devoirs s'étendent loin ! Quoi! sacrifier sans cesse ses plaisirs en l'honneur du vrai bien ; ses plaisirs présents à des plaisirs dont on n'espère de jouir qu'après la mort, qui, à l'égard de l'imagination et des sens, est un anéantissement véritable! Est-ce vivre, ô mon Dieu, que de renoncer à tout ce qui fait aimer la vie; et l'homme peut-il se donner la mort en rompant absolument avec les plaisirs! On peut se donner la mort, l'histoire en fournit des preuves. Mais peuton vouloir remettre à être heureux au temps qu'on s'imagine qu'on ne sera plus? Certainement ceux qui se sont donné la mort ne pensaient qu'à se délivrer de la vie; ils cherchaient ou à se rendre actuellement heureux, ou à éviter lâchement les maux qu'ils appréhendaient. Car on préfère naturellement le bonheur à la vie, et le néant même ne paraît point si terrible que la douleur. C'est se sacrifier, c'est s'enterrer tout vivant, que d'écouter, mais sans cesse, et sa raison et sa foi. Cette pensée toute seule me fait peur. Et si s ous ne me soutenez, bien loin de suivre exactement les ordres que vous me prescrivez, peut-être que je n'aurai pas seulement la force d'en former la résolution.
1 \ . Compare, mon fils, le temps avec l'éternité : y découvres-tu quelque rapport? Dieu veut que tu te donnes à lui avant qu'il se donne à toi; y a-t-il là quelque injustice? Tu voudrais être couronné avant la victoire; mais cela est-il raisonnable? Dieu est le maître, mon fils. Il ne doit pas prendre la loi de ses créatures. Je suis sa loi, et sa loi inviolable, îl m'aime invinciblement, et il n'aime que ceux qui me regardent sans cesse comme la règle de leur conduite. Lâche que tu es, tu crains le combat, et je vois dans ton cœur que tu voudrais quasi qu'il n'y eût rien à espérer après la vie, ni peine, ni récompense. Mais sache que je n'ai fait le monde présent que pour le monde futur, et que c'est de la variété des travaux et des combats, principes légitimes des mérites et des récompenses dont je tirerai le plus de gloire.
12. La crainte que tu as de ma justice te donne plus de tristesse que la confiance que tu as en ma bonté ne te donne de consolation et de joie. Tu te décourages, mon fils. Mais c'est que quand tu penses au combat, tu ne comptes que sur les forces que tu te sens. Tu es encore plus faible que tu ne penses. Tu ne peux rien sans moi; mais avec mon secours
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rien ne t'est impossible. Sache que mon joug est doux, et que le fardeau que j'impose est léger par la force que je donne à ceux qui me servent. La douceur et la paix que je répands dans les cœurs passe tous les sentiments les plus vifs et les plus agréables ; et ceux qui ont fait divorce avec les plaisirs et les grandeurs humaines reçoivent, à proportion de leur foi, une joie dont on ne peut se former d'idée que par le sentiment qui en résulte. Oui, mon fils,l'avant-goût des vrais biens rend intiniment plus heureux que le goût actuel des biens qui passent. Car, si l'espérance de recevoir de son prince quelque récompense donne tant de joie à ceux qui se veulent faire quelque établissement dans le monde , quelle doit être la joie de ceux qui sont convaincus que Dieu n'est ni impuissant ni trompeur, qu'il tiendra la parole qu'il a confirmée par serment, et qu'il ne rompra pas l'alliance qu'il a signée par le sang de son fils, pour ôter aux hommes tout sujet de défiance! Quelle doit être la joie de ceux qui ont en moi un établissement danscette ville 1 dont les fondements sont inébranlables, et qui s'attendent, avec une confiance ferme et entière, que Dieu môme sera leur récompense : récompense, mon fils, dont tu ne peux te figurer la grandeur ; récompense, magna nimiSy intiniment plus grande que tu ne peux en mériter ; digne, non de la libéralité des rois de la terre, mais de la grandeur, de la puissance et de labonté de ton Dieu ; magna nimis, trop grande pour celui-là même qui a mérité par la grandeur de sa foi d'être appelé le père de tous les fidèles.
13. Mais, mon tils, comme tu ne peux, sans le secours du ciel, augmenter ta foi et cette espérance qui est le principe de la joie de mes disciples ; comme tu ne peux, sans moi, accomplir les deux grands préceptes dont dépendent la loi et les prophètes, je vais te prescrire la conduite que tu dois observer, non-seulement afin que lu obtiennes la grâce, mais encore afin qu'elle opère en toi l'effet pour lequel elle est donnée, qui est la conversion et la sanctification des âmes. Celte conduite sage que tu dois tenir dépend de celle que je tiens moi-même, ainsi que je t'ai dit d'abord. Écoute-moi avec toute l'attention dont tu es capable.
14. Comme la sagesse de Dieu ne lui permet pas d'agir à tous moments par des volontés particulières, ainsi que je te
4 Uebr. 1 1 .
M E D I ï AT I 0NS CHRÉTIENNES.
l'ai fait voir dans les méditations précédentes, tu peux déjà comprendre qu'afin que ta obtiennes sûrement la grâce dont tu as besoin, il est nécessaire que tu saches quelle est la cause occasionnelle ou naturelle qui détermine la cause véritable de tous les biens à répandre dans les cœurs cette céleste pluie. Or je t'apprends que c'est moi, en qualité de médiateur entre Dieu et les hommes, de chef de l'Eglise et d'architecte du Temple éternel ; car toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre l. Dieu n'a point soumis aux anges le monde futur 2. Je suis seul le souverain prêtre des biens étemels. Je suis le vrai Salomon qui dois élever à la gloire de mon Père r édifice spirituel de V Église 5. Dieu m'a donné pour matériaux de ce Temple vivant toutes les nations de la terre 4. Je dispose de tout dans la maison de mon Père s. Je suis le médiateur entre Dieu et les hommes*. Je prie sans cesse pour eux, et toutes mes prières sont exaucées 7. J'anime mon Eglise, comme Fàme anime le corps ; et par conséquent je détermine, comme cause occasionnelle ou naturelle, par mes désirs, l'efficace de la loi générale de la grâce que Dieu a établie pour le salut des hommes et pour la construction de son grand ouvrage, la céleste Jérusalem. Tel est Tordre de la grâce. Dieu veut sauver tous les hommes en son Fils. Je suis le premier des prédestinés, et nul n'est sauvé que par mon moyen ; car ce n'est que par moi, comme chef de l'Eglise et médiateur entre Dieu et les hommes, que la grâce se répand dans les cœurs.
45. Ainsi, mon fils, lorsque tu manques de force pour vaincre tes passions, approche-toi de moi avec une foi ferme qu'il est en mon pouvoir de te secourir. Crois que, si je prie mon Père, il m'exaucera infailliblement, et qu'il te donnera une grâce proportionnée aux désirs que j'aurai de te faire du bien. Situ es juste devant Dieu, jamais tu ne le prieras inutilement en mon nom ; mais si tu es pécheur, tes prières seront inutiles jusqu'à ce que j'y joigne les miennes. Néanmoins, comme je suis venu sauver les pécheurs, ne crains point. Persévère dans la prière, importune-moi par tes cris,
1 Matth. 28, 18.
2 Uebr. 5.
* Ibid. 9, li. Jpoc. 5, 12.
* Ps. 2, 8.
£> Hebr. 3, 6, 10, 21.
« Tim. 2, 5.
• Uebr. 7, 2b; Joan. 11,42.
et je te promets que je ne te renverrai point avec la honte et Ja confusion que tu mérites pour tes désordres.
i 6. Lorsque Je froid te pénètre et te glace,, tu t'approches du feu avec joie et sans hésiter, parce que tu es convaincu, par une expérience sensible, qu'il est la cause occasionnelle de la chaleur. Ainsi approche-toi de moi avec joie et sans hésiter, lorsque ton amour pour les vrais biens languit et se refroidit; puisque Dieu m'a établi cause naturelle ou occasionnelle de la grâce, et que tous mes désirs sont efficaces. J'ai toujours un désir général de sauver les pécheurs ; c'est à toi à tacher de déterminer ce désir par rapport à tes besoins, en me priant humblement et avec une foi qui honore ma puissance et ma qualité de médiateur : autrement mes désirs ne seront excités que par l'idée des différentes beautés dont je veux orner l'Eglise future, et par l'amour que j'ai pour tous les hommes en général. La grâce te sera donnée rarement ; elle ne sera point proportionnée à tes besoins, et d'autres plus diligents emporteront la place que tu devrais occuper dans le ciel.
17. Voilà, mon fils, en général ce que tu dois faire pour obtenir la grâce dont tu as besoin ; dans la suite, je te l'expliquerai plus en détail. Mais il ne suffit pas d'obtenir la grâce, il faut prendre garde à ne pas la rendre inutile ; car souvent les pécheurs et les justes mêmes reçoivent bien des grâces qui ne font point en eux l'effet qu'elles devraient faire, s'ils se préparaient à les recevoir selon les règles que je vais te prescrire, qui ne sont autre chose que les conseils de mon Evangile.
18. Souviens-toi, mon fils, de ce que je t'ai déjà dit tant de fois de la conduite que Dieu tient dans l'exécution de ses desseins ; car, encore un coup, c'est sur cette conduite que tu dois régler Ja tienne, afin que la grâce fasse en toi tout l'effet que je désire. Je m'explique.
19. 11 n'y a lien dans les pécheurs qui mérite la grâce : car tu sais bien que la grâce doit prévenir la volonté, et qu'elle n'est point donnée selon les mérites; et tu ne peux, savoir le détail ou la suite des effets qui dépendent de Tordre de la grâce. Que les laboureurs labourent et ensemencent leurs terres, ce ne sont point leurs travaux qui déterminent Dieu à répandre la pluie. C'est l'ordre de la nature qu'il a établi, ordre dont on ne peut prévoir les suites. On peut savoir que la pluie se répand en conséquence des lois
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générales des communications des mouvements; maison ne peut deviner précisément le temps , la durée et la quantité de k pluie. De même on peut savoir que la pluie de la grâce se répand sur les hommes par une suite naturelle de la loi générale que Dieu a établie de sauver tous les hommes en son Fils. Car la foi t'apprend que je construis un édifice spirituel dont les hommes sont les pierres vivantes , et que tous les désirs que je forme par rapport à mon ouvrage sont toujours accomplis. Mais tu ne peux, savoir précisément le temps de ta vocation , ou quand je formerai les désirs qui répandront la grâce sur tels et tels ; tu ne peux savoir la force ou la grandeur de la grâce qui leur est toujours proportionnée, et cela pour plusieurs raisons.
20. 1° Parce que mes désirs se forment sur l'idée de certaines beautés dont je veux orner mon épouse , et qui te sont entièrement inconnus. T Parce qu'ils sont réglés par l'ordre qui est la loi que je suis inviolablement, et dont tu n'as qu'une connaissance, fort imparfaite. 3° Parce qu'ils sont libres en bien des rencontres, et que je puis souvent remettre à un autre temps ce que j'exécute.- 4° Parce que les matériaux dont je me sers ne sont pas également propres à mon dessein actuel, à cause de la combinaison de la grâce avec la natur e ; combinaison qui reçoit à tous moments des changements infinis. Car, par exemple, si j'ai besoin de martyrs pour faire dans l'Eglise un certain effet, tu vois bien que la France, où il n'y. a point présentement de persécutions, ne peut pas me fournir de matériaux. Enfin , comme personne n'a une idée claire de l'âme, on ne peut pas savoir l'ouvrage que j'en puis former. Ainsi, quoiqu'on sache que la grâce se répand sur les hommes à proportion de mes désirs, il est impossible de connaître le détail et de rendre raison du temps , de l'abondance et des autres circonstances de cette céleste pluie.
21. S'il est donc certain que la pluie de la grâce ne tombe pas à tous moments sur les mêmes personnes , et que lorsqu'il en tombe, ce n'est pas toujours avec cette abondance qui est nécessaire pour pénétrer et pour amollir des cœurs trop endurcis par les ardeurs de la concupiscence , on ne peut pas douter que les hommes ne doivent veiller et travailler de leur côté pour assurer leur vocation et rendre la grâce efficace à leur égard. Car je suppose que tu saches que ma grâce
MÉDITATIONS CHRIÎTIENJSES.
opère d'autant plus qu'elle trouve moins de résistance , et que tel degré de délectation spirituelle qui convertira un pécheur, dont la concupiscence n'est point actuellement excitée par quelque objet dangereux, ne pourra pas changer un esprit qui est actuellement dans le trouble et dans le mouvement brutal de sa passion dominante. Je suppose que tu saches que l'on peut par raison, par amour propre 1 , par la craiute de l'enfer ou par les grâces les plus communes , éviter les plaisirs qu'on n'a point goûtés et dont par conséquent on n'est point encore esclave, et qu'ainsi on peut se préparer de telle manière que ? la grâce de la délectation ou de la conversion étant donnée, on ne manquera pas d'être véritablement converti.
22. Il faut , mon tils, que tu imites les laboureurs. L'expérieuce leur a appris à régler leur conduite sur les lois de la nature. Ils n'attendent point que je fasse des miracles eu leur faveur. Ils font exactement leurs labours, ils ensemencent abondamment leurs terres , afin que s'il pleut et ne grêle point, ils recueillent avec joie le fruit de leurs travaux ; et il est très-rare que la pluie leur manque ou que la grêle les désole, jusqu'à les faire repentir des peines qu'ils ont prises et des grains qu'ils ont répandus. Travaille comme eux, défriche, prépare la terre de ton cœur, afin que ma parole y fructifie. La pluie de la grâce ne te manquera pas, puisque tu crois que je suis ton sauveur et ton maître; car j'aime trop le salut des chrétiens pour les abandonner à leurs ennemis. Ne t'attends pas néanmoins à ces grâces victorieuses qui brisent les cœurs les plus endurcis. Règle ta conduite sur la mienne. Je veux sauver les hommes par les voies les plus simples, et je ne répands des grâces extraordinaires et miraculeuses que selou certains besoins de mon Eglise, qui, présentement, sont plus rares que tu ne penses. Prends le plus sûr. L'affaire est d'une conséquence infinie ; et tous les travaux de la vie présente , quelque grands qu'ils soient , n'ont nul rapport avec les récompenses que je prépare à ceux qui sacrifient généreusement leurs plaisirs à 1 amour de l'ordre.
23. Si Dieu , agissant comme il doit agir, répandait sa grâce par des volontés particulières , il est visible qu'elle
1 Voy. le Traité de Morale, première partie, ch. 8.
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aurait toujours l'effet pour lequel il la donne > un être sagè proportionnant toujours les moyens avec leur fin. Et comme Dieu n'abandonne pas le premier les justes, et qu'il leur donne la grâce afin qu'ils surmontent les tentations , ils n'en seraient jamais vaincus. Car enfin , Dieu ne pouvant pas ignorer l'usage qu'on fera de sa grâce , ou plutôt ne devant pas agir comme s'il ne pénétrait pas les cœurs et ne prévoyait pas les déterminations futures des volontés, la chute du juste retomberait sur lui en quelque manière. Car on aurait sujet de penser ou que Dieu n'aurait pas une volonté sincère de sauver., je ne dis pas tous les hommes, je ne dis pas les pécheurs, je dis même les justes, ceux qui me sont unis parla charité ; ou qu'il aur ait manqué de sagesse et de prévoyance de n'avoir pas proportionné les moyens à la fin qu'il s'est proposée, sa grâce ne donnant pas toujours aux justes mêmes la victoire contre les tentations.
24. Si Dieu répandait les pluies ordinaires dans le dessein de rendre les terres fécondes, et qu'il agît par des volontés particulières, il est certain qu'elles ne tomberaient pas sur les sablons et dans la mer. Elles ne tomberaient que sur les terres ensemencées ou capables de fécondité, et elles seraient bien mieux réglées qu'elles ne le sont. Or il est certain que Dieu ne répand sa grâce sur les hommes que pour leur faire porter des fruits dignes d'elle. Et cependant elle tombe souvent dans des cœurs endurcis. Elle est refusée à ceux qui en feraient bon usage, et donnée à d'autres qui la rejettent avec mépris. Elle n'est point proportionnée au besoin actuel de ceux à qui elle est donnée. Et tel qui reçoit sans fruit une grâce, à cause qu'il est devant l'objet de sa passion, aurait été converti, si cette même grâce lui avait été accordée un moment auparavant. Dieu ne donne donc point sa grâce par des volontés particulières, sa sagesse l'en empêche. Car, s'il était aussi digne d'une sagesse qui n'a point de bornes d'agir par des voies composées que d'agir par des voies simples, la conduite de Dieu serait une preuve démonstrath e qu'il ne veut pas sauver tous les hommes.
25. Ainsi, mon fils, veille sans cesse de peur que tu ne sois pas en état de recevoir utilement la pluie de la grâce, lorsqu'elle se répandra sur toi. Travaille à défricher les mauvaises herbes que la concupiscence fait croître dans la terre de ton cœur, et n'attends pas que je proportionne mes dons
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à ta faiblesse et à la négligence. En un mot, agis comme si ton salut dépendait de tes soins et que ma grâce fût très-rare. Car si tu n'es pas disposé à me recevoir lorsque je viendrai te visiter, j'en trouverai d'autres en état de recevoir l'effet de ma bonne volonté, et je les ferai entrer dans Fédifiee spirituel de FEglise pour jouir éternellement de la gloire que j'ai préparée à ceux qui sont vigilants.
0 Jésus ! mais c'est vous qui êtes la cause naturelle, occasionnelle ou distributive de la grâce. Que ne la proportionnez-vous à nos besoins? Quoi! ne savez-vous pas toutes nos dispositions et nos faiblesses, et l'usage que nous devons faire des grâces que vous nous donnez, et ne voulez-vous pas sauver tous ceux pour lesquels vous êtes mort? Pourquoi laissez-vous tant de nations marcher dans leurs voies, et d'où vient que vous donnez aux justes mômes des grâces que vous savez devoir être inutiles à leur salut ?
2G. Qui t'a dit1, mon fils, que moi entant qu'homme, en qualité de cause occasionnelle de la grâce , je doive savoir actuellement toutes les déterminations futures des volontés, et agir selon cette connaissance? Ce serait agir en Dieu , et non point en homme ; il n'y a que Dieu qui, par sa nature , pénètre les cœurs et sache toujours le futur de quelque espèce qu'il soit, contingent ou nécessaire. Je ne sais, à l'égard de ce qui doit arriver dans le monde > que ce qu'il plaît à mon Père de me révéler. Car, quand la capacité de mon âme serait assez étendue pour voir actuellement tout ce que renferme le Verbe auquel elle est unie, j'entends le Verbe précisément comme Verbe , le monde n'étant point une émanation nécessaire de la Divinité, je ne saurais rien de ce qui se passe, si mon Père ne me découvrait ses volontés , dont les effets sont infinis. Mais dois-je toujours demandera mon Père qu'il me découvre, avant le temps, toutes les suites ou les effets de mes désirs ? L'ordre le demande-t-il? Ne dois-je pas régler la distribution de la grâce sur le besoin des justes ? Qu'est-il nécessaire que je demande toujours à mon Père qu'il me découvre tout le bon ou le mauvais usage que les hommes feront de mes faveurs, avant que je les leur donne ? Faut-il que je me règle sur leur négligence future, et que je m'y
1 Vny. le Traité de la Nature et de la Grâce, deuxième discours, art. 17 et ce qui le suit, ou La licponse aux deuxième et troisième vers, des Héflexions l'hilosaptiiqtics et Thc'oloyiques de fi. jrnavld.
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règle si indispensable ment , que jamais la grâce ne soit utile au salut de ceux qui la reçoivent ? Car je veux bien que tu saches que j'ai plus d'égards à Ja faiblesse des hommes que je ne devrais en rigueur, et que je règle en partie, par la connaissance du futur, la distribution de mes grâces.
27. Si tu prétends que je sais actuellement tous les mouvements libres des volontés, pour conclure de là que je manque d'amour à l'égard des hommes, puisque ma grâce ne les sanctifie pas tous, sache que tu me fais plus d'injures que si tu bornais indiscrètement mes connaissances ; car il est vrai en un sens qu'elles sont bornées, principalement à l'égard des vérités contingentes : mais ma charité est si grande, qu'elle s'étend à tous les hommes, et que si Tordre me le permettait, tous seraient sauvés.
28. Je sais toutes choses, mon fils, mais je ne pense pas actuellement à toutes choses. Cela est fort différent, ne le confonds pas. Tu sais que 2 fois 2 font 4 , quoique tu n'y penses pas toujours; tu ne serais pas fort content d'y penser sans cesse. Un esprit fini serait nécessairement ignorant s'il pensait toujours aux mêmes choses. Cela n'a pas besoin de preuve. On sait une vérité, on la possède, lorsque par son trav ail ou autrement on a acquis droit sur elle, et qu'elle se présente à l'esprit dès qu'on la souhaite. Ainsi je n'ignore rien. Car il n'y a rien à quoi je veuille penser qui ne se découvre aussitôt à mon esprit sans travail et sans application de ma part. Je possède véritablement tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Mais occupé comme je suis à l'objet qui fait mon bonheur, objet infini ; moi qui suis fini, je ne dois pas toujours vouloir penser actuellement à des choses qui ne me sont pas nécessaires pour exécuter mes desseins. J'achèverai mon Eglise, quoique la malice des chrétiens qui vivent présentement me résiste. Et, si je ne trouve plus de matériaux propres à mon édifice dans le pays que tu habites, j'enverrai des prédicateurs jusque dans l'autre monde, et là je ferai des miracles que je ne dois pas selon l'ordre faire dans des lieux où la vérité de mon Evangile est suffisamment démontrée. Ces miracles me fourniront plus de matériaux que je n'en ai besoin, et ma grâce y fructifiera bien davantage que dans ton pays, où il te semble que tout le monde ait résolu de me combattre.
29. Mais, que je pense ou ne pense pas actuellement aux circonstances infinies de la combinaison de la nature et de
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la grâce, lesquelles peuvent rendre inutiles les secours que je donne aux justes , qu'en peut-on raisonnablement conclure contre ma charité pour les hommes? Ne leur ai-je pas donné, par tout ce que j'ai fait pour eux , des marques assez éclatantes de mon amour, et ne doivent- ils pas croire que j'ai des raisons que je dois préférer à leurs désirs? Ce n'est point, encore un coup, la connaissance de déterminations futures des volontés libres qui doit régler l'action par laquelle je répands la grâce. Je dois régler mes désirs ou mon action sur l'ouvrage que je construis. Je les dois régler sur le besoin des justes, et non pas sur leur négligence. Ils se laissent vaincre : ce n'est pas ma faute. Ils pouvaient combattre , ils eussent été victorieux. J'agis comme je dois agir en consultant le Verbe en tant que Verbe, en tant que raison, en tant que sagesse éternelle , consultant l'ordre dont tu n'as qu'une connaissance fort imparfaite. Si je réglais mes dons uniquement sur la connaissance des événements libres, Tordre de la grâce ne serait plus digne de la sagesse infinie de Dieu. 11 n'est pas nécessaire que je te le prouve, et ton attention est déjà trop fatiguée. Ma conduite dans la construction de mon ouvrage doit porter le caractère d'une cause occasionnelle et d'un esprit fini, qui par le droit de sa nature ne pénètre point les cœurs, et ne pense point actuellement à tous les événements qui dépendent des causes libres, afin que Dieu seul ait toute la gloire de mon ouvrage, et qu'on admire éternellement la sagesse infinie de celui qui fait toutes choses par les moyens les plus simples.
0 mon Sauveur! la sagesse de Dieu passe infiniment toutes nos vues. Malheur à ceux qui critiquent votre conduite ; je veux m'y soumettre sans l'examiner; vous n'avez que trop fait pour les hommes, quoiqu'ils se plaignent souvent de vous ; ce sont des ingrats et des insolents, et je reconnais que j'ai fait un si mauvais~usage de votre grâce, que quand vous me laisseriez sans secours, je n'aurais aucun sujet de me plaindre de votre conduite.