TROISIÈME ENTRETIEN
De la différence qu'il y a entre nos sentiments et nos idées. Qu'il ne (faut juger des choses que par les idées qui les représentent, et nullement par les sentiments dont on est touché en leur présence ou à leur occasion.
Théodore. — HoJà! oh! Ariste, que vous voilà rêveur! A quoi pensez-vous si profondément?
Ariste. — Qui est là? Ah ! Théodore, vous m'avez surpris. Je reviens de cet autre monde où vous m'avez transporté ces jours-ci. J'y vas maintenant tout seul, et sans craindre les fantômes qui en empêchent l'entrée. Mais lorsque j'y suis , j'y trouve tant de lieux obscurs, que je crains de m'égarer et de mê perdre.
I. Théodore. — C'est beaucoup , Ariste , que de savoir quitter son corps quand on le veut, et s'élever en esprit dans le pays des intelligences. Mais cela ne suffit pas. Il faut savoir un peu la carte de ce pays, quels sont les lieux inaccessibles aux pauvres mortels, et quels sont ceux où ils peuvent aller librement sans craindre les illusions. C'est, ce me semble, pour n'avoir pas bien pris garde à ce que je m'en vas vous faire remarquer, que la plupart des voyageurs de ces différentes contrées ont été séduits par certains spectres engageants, qui nous attirent dans des précipices dont le retour est moralement impossible. Ecoutez-moi bien sérieusement; je vas vous dire aujourd'hui ce que vous ne devez jamais oublier.
Ne prenez jamais , Ariste, vos propres sentiments pour nos idées , les modifications qui touchent votre âme pour les idées qui éclairent tous les esprits. Yoilà le plus grand de tous les préceptes pour éviter l'égarement. Jamais vous ne contemplerez les idées sans découvrir quelque vérité; mais, quelque attention que vous ayez à vos propres modifications,, vous n'eu sciez jamais éclairé. Vous ne pouvez pas bien comprendre ce que je vous dis : il faut que je m'explique davantage.
II. Vous savez, Ariste, que le Verbe divin, en tant que raison universelle, renferme dans sa substance les idées primordiales de tous les êtres et créés et possibles. Vous savez 'lin* toutes les intelligences qui sont unies à cette souveraine
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raison découvrent en elle quelques-unes de ces idées, selon qu'il plaît à Dieu de les leur manifester. Cela se fait en conséquence des lois générales qu'il a établies pour nous rendre raisonnables, et former entre nous et avec lui une espèce de société. Je vous développerai quelque jour tout ce mystère. Vous ne doutez pas que l'étendue intelligible , par exemple, qui est l'idée primordiale, où l'archétype des corps, est contenue dans la raison universelle , qui éclaire tous les esprits, et celui-là même à qui cette raison est consubstantielle. Mais vous n'avez peut-être pas fait assez de réflexion sur la différence qu'il y a entre les idées intelligibles qu'elle renferme, et nos propres sentiments, ouïes modifications de notre âme; et vous croyez peut-être qu'il est inutile delà remarquer exactement.
III. Qu'il y a de différence, mon cher Ariste, entre" la lumière de nos idées et l'obscurité de nos sentiments, entre connaître et sentir, et qu'il est nécessaire de s'accoutumer à la distinguer sans peine! Celui qui n'a point fait assez de réflexion sur cette différence, croyant sans cesse connaître fort clairement ce qu'il sent le plus vivement, ne peut faire qu'il ne s'égare dans les ténèbres de ses propres modifications. Car, enfin, comprenez bien cette importante vérité. L'homme n'est point à lui-même sa propre lumière. Sa substance, bien loin de Féclairer, lui est inintelligible elle-même. 11 ne connaît rien que par la lumière de la raison. J'entends toujours de cette raison universelle qui éclaire tous les esprits par les idées intelligibles qu'elle leur découvre dans sa substance toute lumineuse.
IV. La raison créée, notre âme, l'esprit humain, les intelligences les plus pures et les plus sublimes, peuvent bien voir la lumière; mais ils ne peuvent la produire, ou la tirer de leur propre fonds ; ils ne peuvent l'engendrer de leur substance. Us peuvent découvrir les vérités éternelles, immuables, nécessaires dans le Verbe divin, dans la sagesse éternelle, immuable, nécessaire ; mais ils ne peuvent trouver que des sentiments souvent fort v ifs, mais toujours obscurs et confus, que des modalités pleines de ténèbres. En un mot, ils ne peuvent en se contemplant découvrir la vérité. Us ne peuvent se nourrir de leur propre substance. Ils ne peuvent trouver la vie des intelligences que dans la raison universelle qui anime tous les esprits.
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
Ariste. — Je suis bien persuadé, Théodore,, parles réflexions que j'ai faites sur ce que vous m'avez dit ces jours-ci , que c'est uniquement le Verbe divin qui nous éclaire par les idées intelligibles qu'il renferme ; car il n'y a point deux ou plusieurs sagesses, deux ou plusieurs raisons universelles. La vérité est immuable, nécessaire, éternelle, la même dans le temps et dans l'éternité, la même parmi nous et les étrangers, la même dans le ciel et dans les enfers. Le ^erbe éternel parle à toutes les nations le même langage, aux Chinois et aux Tartares comme aux Français et aux Espagnols ; et s'ils ne sont pas également éclairés, c'est qu'ils sont inégalement attentifs; c'est qu'ils mêlent, les uns plus, les autres moins, les inspirations particulières de leur amour-propre avec les réponses générales de la vérité intérieure. Deux fois deux font quatre chez tous les peuples. Tous entendent la voix de la vérité , qui nous ordonne de ne point faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse. Et ceux qui n'obéissent point à cette voix sentent des reproches intérieurs qui les menacent et qui les punissent de leur désobéissance , pourvu qu'ils rentrent en eux-mêmes et qu'ils entendent raison. Je suis maintenant bien convaincu de ces principes; mais je ne comprends pas encore trop bien cette différence entre connaître et sentir, que vous jugez si nécessaire pour éviter l'erreur. Je vous prie de me la faire remarquer.
V. Théodore,— Si vous aviez bien médité sur les principes dont vous dites que vous êtes convaincu, vous verriez clairement ce que vous me demandez. Mais sans vous engager dans un chemin trop pénible, répondez-moi. Pensez-vous que Dieu sente la douleur que nous souffrons?
Ariste. — Non sans doute; car le sentiment de la douleur rend malheureux.
Théodore. — Fort bien. Mais croyez- vous qu'il la connaisse ?
Ariste.— Oui, je le crois; car il connaît tout ce qui arrive à ses créatures. La connaissance de Dieu n'a point de bornes, et connaître ma douleur ne le rend ni malheureux ni imparfait. Au contraire...
Théodore. — Oh! oh, Ariste! Dieu connaît la douleur, le plaisir, la chaleur et le reste, et il ne sent point ces choses! Il connaît la douleur, puisqu'il sait quelle est cette modification de l'àme en quoi la douleur consiste. 11 la connaît . puisque c'est lui seul qui la cause en nous, ainsi que je vous
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prouverai dans la suite, et qu'il sait bien ce qu'il fait. En un mot, il la connaît, puisque sa connaissance n'a point de bornes. Mais il ne la sent pas , car il serait malheureux. Connaître la douleur, ce n'est donc pas la sentir.
Ariste. — 11 est vrai. Mais sentir la douleur n'est-ce pas la connaître?
VI. Théodore. — Non sans doute, puisque Dieu ne la sent nullement, et qu'il la connaît parfaitement. Mais pour ne point nous arrêter à l'équivoque des termes, si vous voulez que sentir la douleur ce soit la connaître, du moins demeurez d'accord que ce n'est point la connaître clairement, que ce n'est point la connaître par la lumière et par évidence, en un mot, que ce n'est point en connaître la nature, et qu'ainsi, à parler exactement, ce n'est point la connaître. Sentir la douleur, par exemple, c'est se sentir malheureux, sans savoir bien ni ce qu'on est, ni quelle est cette modalité de notre être qui nous rend malheureux. Mais connaître, c'est avoir une idée claire de la nature de son objet, et en découvrir tels et tels rapports par lumière et par évidence.
Je connais clairement les parties de l'étendue , parce que j'en puis voir évidemment les rapports. Je vois clairement que les triangles semblables ont leurs côtés proportionnels , qu'il n'y a point de triangle plan dont les trois angles ne soient égaux à deux droits. Je vois clairement ces vérités ou ces rapports dans l'idée ou l'archétype de l'étendue ; car cette idée est si lumineuse, que c'est en la contemplant que les géomètres et les bons physiciens se forment ; et elle est si féconde en vérités, que tous les esprits ensemble ne l'épuiseront jamais.
VII. 11 n'en est pas de même de mon être. Je n'en ai point d'idée: je n'en vois point l'archétype. Je ne puis découvrir les rapports des modifications qui affectent mon esprit. Je ne puis en me retournant vers moi-même reconnaître aucune de mes facultés ou de mes capacités. Le sentiment intérieur que j'ai de moi-même m'apprend que je suis, que je pense , que je veux, que je sens , que je souffre, etc. ; mais il ne me fait point connaître ce que je suis , la nature de ma pensée, de ma volonté, de mes sentiments, de mes passions, de ma douleur, ni les rapports que toutes ces choses ont entre elles, parce qu'encore un coup n'ayant point d'idée de mon âme , n'en voyant point l'archétype dans le Verbe divin, je ne puis
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
découvrir eu l'a contemplant ni ce qu'elle est, ni les modalités dont elle est capable, ni enfin les rapports qui sont entre ses modalités , rapports que je sens vivement sans les connaître. Tout cela, mon cher Ariste , parce que, comme je vous ai déjà dit , je ne suis point ma lumière à moi-même \ que ma substance et mes modalités ne sont que ténèbres, et que Dieu n'a pas trouvé à propos, pour bien des raisons, de me découvrir l'idée ou l'archétype qui représente la nature des êtres spirituels ; car, si fna substance était intelligible par elle-même ou en elle-même, si elle était lumineuse, si elle pouvait m'éclairer, comme je ne suis pas séparé de moimême, certainement je pourrais voir en me contemplant que je suis capable d'être touché de tels et tels sentiments que je n'ai jamais éprouvés , et dont je n'aurai peut-être jamais aucune connaissance. Je n'aurais pas eu besoin d'un concert pour savoir quelle est la douceur de l'harmonie ; et quoique je n'eusse jamais goûté d'un tel fruit , j'aurais pu , je ne dis pas sentir, mais connaître avec évidence la nature du sentiment qu'il excite en moi. Mais, comme on ne peut connaître la nature des êtres que dans la raison qui les renferme d'une manière intelligible, quoique je ne me puisse sentir qu'en moi-même, ce n'est qu'en elle que je puis découvrir ce que je suis et les modalités dont ma nature est susceptible , et à plus forte raison ce n'est qu'en elle que je puis découvrir les principes des sciences et toutes les vérités capabfés d'éclairer l'esprit.
Ariste. — Avançons un peu , Théodore. Je crois qu'il y a des différences essentieltes entre connaître et sentir, entre jes idées qui éclairent l'esprit et les sentiments qui le touchent; et je demeure d'accord que bien que je ne me sente qu'en moi-même, je ne puis connaître ce que je suis que dans la raison, qui renferme l'archétype de mon être et les idées intelligibles de toutes choses.
VIII. Théodore. — Bien donc, Ariste. Vous voilà pr H à faire mille et mille découvertes dans le pays de la vérité. Distinguez nos idées de vos sentiments, mais distinguez-les bien. Encore un coup, distinguez-les bien, et tous ces fantômes caressants dont je vous ai parlé ne vous engageront point dans l'erreur. Élevez-vous toujours au-dessus de vous-même. Vos modalités ne sont que ténèbres : souvenez-vous-en. Montez plus haut jusqu'à la raison, et vous \ cirez la lumière. Faites
taire vos sens, voire imagination et vos passions, et vous entendrez Ja voix pure de la vérité intérieure, les réponses claires et évidentes de notre maître commun. Ne confondez jamais l'évidence qui résulte de la comparaison des idées avec la vivacité des sentiments qui vous touchent et qui vous ébranlent. Plus nos sentiments sont vifs, plus ils répandent de ténèbres. Plus nos fantômes sont terribles ou agréables, plus ils paraissent avoir de corps et de réalité, plus ils sont dangereux et propres à nous séduire. Dissipez-les > ou entrez en défiance. Fuyez, en un mot, tout ce qui vous touche, et courez et attachez-vous à tout ce qui vous éclaire. 11 faut suivre la raison malgré les caresses, les menaces, les insulies du corps auquel nous sommes unis, malgré l'action des objets qui nous environnent. Concevez- vous bien distinctement tout ceci? en êtes-vous bien convaincu par les raisons que je vous ai données, et par vos propres réflexions ?
Ariste. — Votre exhortation. Théodore, me paraît bien vive pour un entretien de métaphysique. Il me semble que vous excitez en moi des sentiments au lieu d'y faire naître des idées claires. Je me sers de votre langage. De bonne foi, je ne comprends pas trop ce que vous me dites. Je le vois, et un moment après je ne le vois plus. C'est que je ne sais encore que l'entrevoir. Il me semble que vous avez raison, mais je ne vous entends pas trop bien.
IX. Théodore. — Ah ! mon cher Ariste, votre réponse est encore une preuve de ce que nous venons de dire. Il n'y a point de mal que vous y fassiez réflexion. Je vous dis ce que je vois, et vous ne le voyez pas. C'est une preuve que l'homme n'instruit pas l'homme. C'est que je ne suis point votre maître ou votre docteur. C'est que je ne suis qu'un moniteur, véhément peut-être, mais peu exact et peu entendu. Je parle à vos oreilles. Apparemment je n'y fais que trop de bruit. Mais notre unique maître ne parle point encore assez clairement à votre esprit, ou plutôt la raison lui parle sans cesse fort nettement ; mais , faute d'attention , vous n'entendez point assez ce qu'elle nous répond. Je croyais pourtant, par les choses que vous venez de médire, et par celles que je vous avais dites moi-même, que vous compreniez suffisamment mon principe et les conséquences qu'il en faut tirer. Mais je vois bien qu'il ne suffit pas que je vous donne des avis généraux appuyés sur des idées abstraites et métaphysiques, il faut
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encore que je vous apporte quelques preuves particulières de la nécessité de ces avis.
Je vous ai exhorté à vous accoutumer à reconnaître sans peine la différence qu'il y a entre connaître et sentir, entre nos idées claires et nos sentiments toujours obscurs et confus ; et je vous soutiens que cela seul suffit pour découvrir une infinité de vérités. Je vous le soutiens , dis-je, sur ce fondement, qu'il n'y a que la raison qui nous éclaire, que nous ne sommes point notre lumière à nous-mêmes, ni nulle intelligence à aucune autre. Vous verrez clairement si ce fondement est solide, lorsque vous cesserez de m'entendre, moi, et que dans votre cabinet vous consulterez attentivement la vérité intérieure. Mais pour vous faciliter l'intelligence de mon principe, et vous en faire mieux connaître la nécessité et les conséquences, répondez-moi, je vous prie. Vous savez bien la musique, car je vous vois souvent touctter les instruments d'une manière fort savante et fort hardie.
Ariste. — J'en sais assez pour charmer mon chagrin et chasser ma mélancolie.
X. Théodore. — Bien donc. Expliquez-moi un peu la nature de ces divers sons que vous alliez d'une manière si juste et si agréable. Qu'est-ce qu'une octave, une quinte, une quarte? D'où vient que, deux cordes étant dans f unisson, on ne peut en toucher Tune sans ébranler l'autre ? Vous avez l'oreille très-line et très-délicate : consultez-la, afin qu'elle vous réponde ce que je souhaite d'apprendre de vous.
Ariste. — Je pense que vous vous moquez de moi. C'est la raison, et non les sens, qu'il faut consulter.
Théodore. — Cela est vrai. 11 ne faut consulter les sens que sur des faits. Leur pouvoir est fort borné, mais la raison s'étend à tout : consultez-la donc, et prenez garde de confondre ses réponses avec le témoignage de vos sens. Eh bien, que vous répond-elle?
Ariste. — Vous me pressez trop. Néanmoins il me semble que le son est une qualité répandue dans l'air, laquelle ne peut affecter que le sens de l'ouïe ; car chaque sens a son objet propre.
Théodore. — Appelez-vous cela consulter la raison?
Ariste. — Que voulez-vous que je vous dise? Tenez, voici une octave, la-la; voici une quinte f ut-sol ; voici une quarte, vt- fa.
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Théodore. — Vous chantez bien, mais que vous raisonnez mal! Je comprends que c'est que vous voutéz vous réjouir.
Ariste. — Assurément, Théodore. Mais, pour votre autre question , je vous réponds que c'est par sympathie que les cordes de même son s'ébranlent les unes les autres. N'ai-je pas biea rencontré ?
XI. Théodore. — Parlons sérieusement , Ariste. Si vous voulez maintenant me réjouir, tâchez de m'instruire.
Ariste. — Je n'en ferai rien, s'il vous plaît. Faites votre personnage, et laissez-moi faire le mien. C'est à moi à écouter.
Théodore. — Que vos manières sont honnêtes et agréables! Çà donc, prêtez-moi ce monocorde, et prenez garde à ce que je vas faire et à ce que je vas vous dire. En pinçant ou en tirant à moi cette corde , je la mets hors de l'état où le ban* dément l'oblige d'être ; et lorsque je la quitte , vous voyez bien , sans qu'il soit nécessaire de vous le prouver, qu'elle se remue quelque temps deçà et delà, et qu'ainsi elle fait un grand nombre de vibrations , et par conséquent beaucoup d'autres petites secousses imperceptibles à nos sens; car, la ligne droite étant plus courte que la courbe, une corde ne peut pas faire ses vibrations ou devenir alternativement droite et courbe, sans que les pallies qui la composent s'allongent et se raccourcissent fort promptement. Or, je vous prie, un corps mû n'est-il pas capable de mouvoir celui qu'il rencontre? Cette corde peut donc ébranler l'air qui l'environne , et même le subtil qui en pénètre les pores, et celui-ci un autre jusqu'à votre oreille et à la mienne ?
Ariste. — 11 est vrai. Mais c'est un son que j'entends, un son répandu dans l'air, une qualité qui est bien différente des vibrations d'une corde ou des secousses d'un air ébranlé.
Théodore. — Doucement, Ariste. Ne consultez point vos sens , et ne jugez point sur leur témoignage. 11 est vrai que le son est tout autre chose qu'un air ébranlé; mais c'est justement pour cela que vous dites sans fondement que le son se répand dans l'air. Car, prenez-y garde, en touchant cette corde je ne fais que l'ébranler, et une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui l'environne.
Ariste. — Une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui l'environne! Quoi! n'entendez-vous pas qu'elle produit un son dans l'air?
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Théodore. — Apparemment j'entends ce que vous entendez. Mais, lorsque je veux m'instruire de quelque vérité , je ne consulte pas mes oreilles , et vous consultez les vôtres, nonobstant toutes les bonnes résolutions que vous aviez' prises. Rentrez donc en vous-même, et consultez les idées claires que renferme la raison. Concevez-vous bien que de l'air, que de petits corps de telle figure qu'il vous plaira, et agités de telle et telle manière, soient capables de contenir ce son que vous entendez, et qu'une corde le puisse produire?' Encore un coup, ne consultez point vos oreilles; et, pour plus de sûreté, imaginez- vous que vous êtes sourd. Considérez avec attention l'idée claire de l'étendue; c'est l'archétype des corps : elle en représente la nature et les propriétés. N'est-il pas évident que toutes les propriétés possibles de l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance? Pensez-y sérieusement.
Ariste.— Cela est évident. Toutes les propriétés de 1 étendue» ne peuvent consister que dans ses diverses manières d'être. Ce ne sont que des rapports de distance.
Théodore. — Donc toutes les propriétés ou modalités possibles de l'étendue ne sont que des figures, ou des rapports de distance stables et permanents , et des mouvements ou des rapports de distance successifs et toujours changeants. Donc, Ariste, le son, que vous convenez être autre chose que du mouvement, n'est point répandu dans l'air, et une corde ne l'y peut produire. Ce ne sera donc qu'un sentiment ou une modalité de rame.
Ariste. — Je vois bien qu'il faut se rendre, ou nier "ce principe , que l'idée de l'étendue représente la nature des corps. Peut-être ne représente-t-elle qu'une de ses propriétés. En effet, qui vous a dit que les corps ne sont que de l'étendue? L'essence de la matière consiste peut-être dans quelque autre chose; et cette autre chose sera capable de contenir les sons, et même de les produire. Prouvez-moi le contraire.
Théodore. — Mais prouvez-moi vous-même que cette autre chose, en quoi vous faites consister l'essence de la matière, ne sera pas capable de penser, de vouloir, de raisonner. Je vous soutiens que les cordes de votre luth pensent aussi justeque vous, ou du moins qu'elles se plaignent de ce que vous troublez leur repos. Prouvez-moi le contraire, et je vous convaincrai qu'elles ne répandent aucun son.
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Ariste. — Il est vrai que si la nature du corps consiste dans quelque autre chose que de l'étendue 9 n'ayant nulle idée de cette chose, je ne puis pas vous prouver qu'elle ne pense point. Mais, je vous prie , prouvez-moi que la matière n'est rien autre chose que de l'étendue, et qu'ainsi elle est incapable de penser ; car cela me paraît nécessaire pour faire taire les libertins, qui confondent l'âme avec le corps et qui soutiennent qu'elle est mortelle aussi bien que lui; à cause que selon eux toutes nos pensées ne sont que des modalités de cette chose inconnue qu'on appelle corps, et que toutes les modalités peuvent cesser d'être.
Théodore. — J'ai déjà répondu à la question que vous me faites 1 ; mais elle est si importante, que, bien qu'elle soit hors de propos , je suis bien aise de vous faire remarquer que sa résolution dépend, aussi bien que toutes les autres vérités, de ce grand principe, que la raison universelle renferme les idées qui nous éclairent , et que les ouvrages de Dieu ayant été formés sur ces idées , on ne peut mieux faire que de les contempler pour découvrir la nature ou les propriétés des êtres créés. Prenez donc garde : nous pouvons penser à de l'étendue sans penser à autre chose. C'est donc un être ou une substance, et non une manière d'être; car on ne peut penser à une manière d'être sans penser à l'être qu'elle modifie , puisque les manières d'être ne sont que l'être même de telle et telle façon. On ne peut penser à des figures et à des mouvements sans penser à l'étendue, parce que les figures et les mouvements ne sont que des manières d'être de l'étendue. Cela est clair, si je ne me trompe ; et si cela ne vous paraît pas tel , je vous soutiens que vous n'avez plus aucun moyen de distinguer les modalités des substances d'avec les substances mêmes. Si cela ne vous paraît pas évident, ne philosophons pas davantage ; car
Ariste. — Philosophons, je vous prie.
Théodore.-— Philosophons. L'idée ou l'archétype de l'étendue est éternelle et nécessaire. Nous voyons cette idée, comme je vous l'ai déjà prouvé; et Dieu la voit aussi, puisqu'il n'y a rien en lui qu'il ne découvre. Nous la voyons dis-je, clairement et distinctement, sans penser à autre chose. Nous pouvons l'apercevoir seule, ou plutôt nous ne
1 Entretien /, n° 2.
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pouvons pas l'aperce voir comme la manière d'être de quelque autre chose , car elle ne renferme aucun rapport nécessaire aux autres idées. Or Dieu peut faire ce qu'il voit , et qu'il nous fait voir dans sa lumière clairement et distinctement. 11 peut faire tout ce qui ne renferme point de contradiction, car il est tout-puissant. Donc il peut faire de l'étendue toute seule. Cette étendue sera donc un être ou une substance ; et Tidée que nous en avons nous représentera sa nature. Supposé donc que Dieu ait créé de cette étendue, assurément il y aura de la matière. Car quel genre d'être serait-ce que cette étendue? Or je crois que vous voyez bien que cette matière est incapable de penser, de sentir, de raisonner.
Ariste. — Je vous avoue que nos idées étant nécessaires et éternelles, et les mêmes que Dieu consulte, s'il agit, il sera ce que ces idées représentent, et que nous ne nous tromperons point si nous n'attribuons à la matière que ce que nous voyons dans son archétype. Mais vous ne voyez peut-être pas cet archétype tout entier. Les modalités de rétendue ne pouvant être que des rapports de distance, l'étendue est incapable de penser. J'en conviens. Mais le sujet de l'étendue , cette autre chose qui est peut-être renfermée dans l'archétype de la matière, et qui nous est inconnue, cela pourra bien penser.
Xlï. Théodore. — Cela pourra bien davantage, car cela pourra tout ce que vous voudrez, sans que personne vous le puisse contester. Cela pourra avoir mille et mille facultés, vertus, propriétés admirables. Cela pourra agir dans votre âme, l'éclairer, la rendre heureuse et malheureuse : en un mot, il y aura autant de puissances , et, si vous poussez la chose, autant de divinités qu'il y a de différents corps ; car, en effet, que sais-je si cette autre chose, que vous prenez pour l'essence de la matière, n'a point toutes les qualités qu'il vous plaira de lui attribuer, puisque je n'en ai nulle connaissance! Vous voyez peut-être par là que, pour connaître les ouvrages de Dieu, il faut consulter les idées qu'il nous en donne , celles qui sont claires, celles sur lesquelles il les a formés ; et qu'on court de très-grands dangers si on suit une autre voie. Car si nous consultons nos sens, si nous nous rendons aveuglément à leur témoignage, ils nous persuaderont qu'il y a du moins certains corps dont la puissance et l'intelligence sont merveilleuses.
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Nos sens nous disent que le feu répand la chaleur et la lumière. Ils nous persuadent que les animaux et les plantes travaillent à la conservation de leur être et de leur espèce, avec une espèce d'intelligence. Or nous voyons bien que ces facultés sont autre chose que des ligures et des mouvements. Nous jugeons donc, sur ces témoignages obscurs et confus de nos sens , qu'il faut qu'il y ait dans les corps quelque autre chose que de l'étendue, puisque toutes les modalités de rétendue ne peuvent être que des mouvements et des figures. Mais consultons attentivement la raison. Arrêtons-nous à l'idée claire que nous avons des corps. Ne les confondons pas avec notre être propre, et nous découvrirons peut-être que nous leur attribuons des qualités et des propriétés qu'ils n'ont pas, et qui nous appartiennent uniquement.
Il se peut faire , dites-vous , que nous ne voyions pas tout entier l'archétype ou Fidée de la matière. Quand cela serait ainsi , nous ne devrions lui attribuer que ce que cette idée nous en représente; car il ne faut point juger de ce qu'on ne •connaît pas. Assurément, si les libertins croient qu'il leur est permis de raisonner sur des chimères dont ils n'ont aucune idée , ils doivent souffrir qu'on raisonne des choses par les idées qu'on en a. Mais pour leur ôter tout sujet de chute et de confiance dans leurs étranges erreurs , encore un coup, prenez garde que nous pouvons penser à l'étendue sans penser à autre chose, car c'est là le principe. Donc Dieu peut faire de l'étendue sans faire autre chose. Donc cette étendue subsistera sans cette chose inconnue qu'ils attribuent à la matière. Cette étendue sera donc une substance, et non une modalité de substance. Et voilà ce que je crois devoir appeler corps ou matière pour bien des raisons : non-seulement parce qu'on ne peut penser aux modalités des êtres sans penser aux êtres mêmes dont elles' sont des modalités , et qu'il n'y a point d'autre voie pour distinguer les êtres de leurs modalités que de voir si on peut penser à ceux-là sans penser à celles-ci ; mais encore parce que, par l'étendue toute seule et les propriétés que tout le monde lui attribue, on peut expliquer suffisamment tous les effets naturels, je veux dire qu'on ne remarque aucun effet de la matière dont on ne puisse découvrir la cause naturelle dans l'idée de l'étendue.
Ariste. — Ce que vous dites là me paraît convaincant. Je comprends plus clairement que jamais que, pour connaître
les ouvrages de Dieu , il faut consulter attentivement les idées qu'il renferme dans sa sagesse, et faire taire nos sens et surtout notre imagination. Mais cette voie de découvrir la vérité est si rude et si pénible, qu'il n'y a presque personne qui la suive. Pour juger si le son est dans l'air; il suffit de faire du bruit. Rien n'est plus commode. Mais l'esprit travaille furieusement dans l'attention qu'il donne aux idées qui ne frappent point les sens. On se lasse bientôt : je le sais par expérience. Que vous êtes heureux de pouvoir méditer sur les matières métaphysiques !
Théodore. — Je suis fait comme les autres, mon cher Ariste. Jugez de moi par vous-même, et vous me ferez honneur, vous ne vous tromperez qu'à mon avantage. Que voulez-vous? Cette difficulté que nous trouvons tous à nous unir à la raisou est une peine et une preuve du péché, et la rébellion du corps en est le principe. Nous sommes condamnés à gagner notre Aie à la sueur de notre front. 11 faut maintenant que l'esprit travaille pour se nourrir de la vérité. Cela est commun à tous les hommes. Mais, croyez-moi, cette viande des esprits est si délicieuse, et donne à l'âme tant d'ardeur lorsqu'on en a goûté, que, quoiqu'on se lasse de la rechercher, on ne se lasse jamais de la désirer et de recommencer ses recherches ; car c'est pour elle que nous sommes faits. Mais si je vous ai trop fatigué, donnez-moi cet instrument, afin que je soulage votre attention , et que je rende sensibles , autant que cela se peut, les vérités que je veux vous faire comprendre.
Ariste. — Que voulez-vous faire? Je comprends clairement que le son n'est point répandu dans l'air, et qu'une corde ne peut le produire. Les raisons que vous venez de me dire me paraissent convaincantes ; car enfin le son ni le pouvoir de le produire n'est point renfermé dans l'idée de la matière , puisque toutes les modalités des corps ne consistent que dans des rapports de distance. Cela me suffit. Néanmoins voici encore une preuve qui me frappe et qui me convainc : c'est que, dans une fiè'vre que jeus il y a quelque temps, j'entendais sans cesse le hurlement d'un animal qui sans doute ne hurlait plus, car il était mort. Je pense aussi que dans le sommeil il vous arrive comme à moi d'entendre un concert , ou du moins le son de la trompette ou du tambour, quoiqu 'alors tout soit dans un grand silence. J'entendais donc, étant malade, des cris et des hurlements ; car je me souviens encore
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aujourd'hui qu'ils me faisaient beaucoup de peine. Or ces sons désagréables n'étaient point dans l'air, quoique je les y entendisse aussi bien que celui que fait cet instrument. Donc, quoiqu'on entende les sons comme répandus dans l'air, il ne s'ensuit pas qu'ils y soient. Ils ne se trouvent effectivement que dans l'âme, car ce ne sont que des sentiments qui la louchent, que des modalités qui lui appartiennent. Je pousse même les choses plus loin ; car tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici me porte à croire qu'il n'y a rien dans les objets de nos sens qui soit semblable aux sentiments que nous en avons. Ces objets ont rapport avec leurs idées, mais il me semble qu'ils n'ont nul rapport avec nos sentiments. Les corps ne sont que l'étendue capable de mouvement et de diverses figures. Cela est évident lorsque Ton consulte l'idée qui les représente.
Théodore. — Les corps, dites-vous, n'ont rien de semblable aux sentiments que nous avons ; et pour en connaître les propriétés il ne faut pas consulter les sens, mais l'idée claire de l'étendue qui représente leur nature. Retenez bien celte importante vérité.
Ariste.— Cela est évident, et je ne l'oublierai jamais.
XIII. Théodore. — Jamais! Bien donc, dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une octave et une quinte ; ou plutôt enseignez-moi ce qu'il faut faire pour entendre ces consonnances.
Ariste. — Cela est bien facile. Touchez cette corde entière, et ensuite mettez là votre doigt, et touchez l'une ou l'autre partie de la corde, et vous entendrez l'octave.
Théodore.— Pourquoi là mon doigt, et non pas ici?
Ariste. — C'est qu'ici vous feriez une quinte, et non une octave. Regardez, regardez. Voilà tous les tons marqués. Vous riez?
Théodore. — Me voilà bien savant 3 Ariste. Je puis vous faire entendre tous les tons que je voudrai. Mais si nous avions brisé notre instrument, toute notre science serait en morceaux.
Ariste. — Point du tout. J'en referais bien un autre. Ce n'est qu'une corde sur un ais. Tout le monde en peut faire autant.
Théodore. — • Oui ; mais cela ne suffit pas. 11 faut marquer exactement les consonnances sur cet ais. Comment le diviseriez-vous donc pour marquer où il faut mettre le doigt afin d'entendre l'octave, la quinte, et les autres consonnances?
SUR LA METAPHYSIQUE
Ariste. — Je toucherais la corde entière, et en glissant le doigt je prendrais le ton que je voudrais marquer; car je sais môme assez la musique pour accorder les instruments.
Théodore. — Votre méthode n'est guère exacte, puisque ce n'est qu'en tâtonnant que vous trouvez ce que vous cherchez. Mais si vous deveniez sourd, ou plutôt si le petit nerf qui bande le tambour de votre oreille , et qui l'accorde avec votre instrument, menait à se relâcher, que deviendrait votre science? Ne pourriez-vous plus marquer exactement les différents tons? Est-ce qu'on ne peut devenir sourd sans oublier la musique? Si cela est, votre science n'est point fondée suides idées claires. La raison n'y a point de part, car la raison est immuable et nécessaire.
Ariste, — Ah! Théodore ! j'avais déjà oublié ce que je viens de vous dire, que je n'oublierais jamais. A quoi est-ce que je pense? Je vous ai fait de plaisantes réponses. Vous aviez sujet d'en rire. C'est que naturellement j'écoute plus mes sens que ma raison. Je suis si accoutumé à consulter mes oreilles, que je ne pensais pas bien à ce que vous me demandiez. Voici une autre réponse dont vous serez plus content. Pour marquer l'octave sur cet instrument, il faut diviser en deux parties égales l'espace qui répond à la corde; car si l'ayant touchée entière, on touche ensuite l'une ou l'autre de ses parties, on aura l'octave. Si on la touche entière, et ensuite les deux, tiers, on aura la quinte. Et enfin, si on la touche entière, et ensuite les trois quarts , on aura la quarte, et ces deux dernières consonnances monteront à l'octave.
XIV. Théodore. — Cette réponse m'instruit. Je la comprends directement. Je vois bien par là que l'octave , ou plutôt la cause naturelle qui la produit, est comme 2 al, la quinte comme 3 à 2, la quarte comme 4 à 3. Ces rapports des nombres sont clairs. Et puisque vous me dites qu'une corde divisée et touchée selon la grandeur qu'expriment ces nombres rend ces consonnances ; quand je deviendrais sourd, je pourrais les marquer sur le monocorde. Voilà ce que c'est que de raisonner sur des idées claires, ou instruit solidement les gens. Mais pourquoi une quinte et une quarte valent-elles une octave?
Ariste. — C'est que le son est au sou comme la corde à la corde. Ainsi, puisque l'octave se fait entendre lorsqu'on touche une corde et ensuite sa moitié, l'octave est comme 2
ENTRETIENS
à 1 , ou, ce qui est la même chose , comme 4 à 2. Or le rapport de 4 à 2 est composé du rapport de 4 à 3, qui est la quarte, et de 3 à 2, qui est la quinte ; car vous savez bien que le rapport d'un nombre à un autre est composé de tous les rapports qui sont entre tous les nombres que ces deux nombres renferment. Le rapport de 3 à 6, par exemple, qui est celui de 1 à 2, est composé des rapports de 3 à 4, de 4 à 5, et de 5 à 6 ; et par là vous voyez que le diton et la tierce mineure valent une quinte; car la raison ou le rapport de 4 à 6S qui est égal à celui de 2 à 3, est composé de ceux de 4 à 5, qui fait le diton, et de 5 à 6, qui est la tierce mineure.
Théodore. — Je conçois clairement tout ceci , en supposant que le son soit au son comme la corde à la corde. Mais je ne comprends pas bien ce principe. Pensez-vous qu'il soit appuyé sur des idées claires ?
Ariste. — Oui, je le crois ; car la corde et ses divers tremblements sont la cause des divers sons. Or la cause entière est à sa moitié comme 2 à \3 et les effets répondent exactement a leurs causes. Donc l'effet de la cause entière est double de l'effet de sa moitié. Donc le son de la corde entière est au son de sa moitié comme 2 à 1 .
Théodore. — Concevez-vous distinctement ce que vous me dites ? Pour moi, j'y trouve de l'obscurité ; et autant que je le puis, je ne me rends qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires.
Ariste. — Que trouvez-vous à redire dans mon raisonnement?
XV. Théodore. — 11 y a beaucoup d'esprit; car vous ne manquez pas de ce côté-là. Mais le principe en est obscur. Il n'est point appuyé sur des idées claires. Prenez-y garde. Vous croyez connaître ce que vous ne faites que sentir, et vous prenez pour principe un préjugé dont vous aviez reconnu la fausseté auparavant. Mais, pour vous faire sentir la fausseté de votre preuve , souffrez que je fasse sur vous un petite expérience. Donnez-moi votre main : je ne vous ferai pas grand mal. Présentement que je vous trotte le creux de la main avec le bout de ma manche, ne sentez-vous rien?
Ariste.— Je sens un peu de chaleur, ou une espèce de chatouillement assez agréable.
Théodore. — Et maintenant ?
Ariste. Ah ! Théodore î vous me faites mal. Vous me frottez
SLR LA MÉTAPHYSIQUE .
trop rudement. Je sens une douleur qui m'incommode.
Théodore. — Vous vous trompez, Ariste. Laissez-moi faire. Vous sentez un plaisir deux ou trois fois plus grand que celui que vous sentiez tout à l'heure. Je m'en vas vous le prouver par votre même raisonnement. Prenez garde. Le fl ottement que je fais dans votre main est la cause de ce que vous y sentez. Or la cause entière est à sa moitié comme 2 à 1, et les effets répondent exactement à Faction de leurs causes. Donc l'effet de la cause entière ou de l'action entière de la cause est double de l'effet de sa moitié. Donc, en frottant une fois plus fort ou plus vite, ce mouvement redoublé doit produire une fois plus de plaisir. Donc je ne vous ai point fait de douleur, si ce n'est que vous prétendiez que la douleur soit au plaisir comme 2 à 1 .
Ariste. — Me voilà bien puni d'avoir raisonné sur un principe obscur. Vous m'avez fait du mal. et pour toute excuse vous me prouvez que vous m'avez fait un double plaisir. Cela n'est point agréable. *
Théodore. — Vous en êtes quitte à bon marché; car, si nous eussions été auprès du feu, j'eusse peut-être fait bien pis.
Ariste. — Que m'eussiez- vous fait ?
Théodore. — Apparemment j'eusse pris un charbon ardent, et je l'eusse d'abord approché un peu de votre main ; et si vous m'eussiez dit que cela vous faisait plaisir, je l'y aurais appliqué, afin de vous en donner davantage; et puis je vous aurais prouvé par votre raisonnement que vous auriez tort de vous plaindre.
Ariste. — Vraiment , je l'ai échappé belle ! Est-ce ainsi que vous instruisez les gens?
Théodore. — Comment voulez-vous que je fasse? Quand je vous donne des preuves métaphysiques , vous les oubliez incontinent. 11 faut bien que je les rende sensibles, afin que vous les compreniez sans peine et que vous vous en souveniez toujours. Pourquoi avez-vous oublié sitôt qu'il ne faut raisonner que sur des idées claires; qu'une corde ébranlée ne peut au plus qu'agiter Tair qui l'environne , et qu'elle ne peut produire les divers sous que vous entendez?
Ariste. — C'est que dès que je touche la corde j'entends le son.
Théodore. — Je le vois bien; mais vous ne concevez pas clairement que les vibrations d'une corde puissent répandre
ENTRETIENS
ou produire le son. Vous en êtes demeuré d'accord; car le son n'est point renfermé dans l'idée de la matière , encore moins le pouvoir d'agir dans rame et de le lui faire entendre. De ce que les tremblements d'une corde ou de l'air sont suivis d'un son et de tel son, jugez-en que, les choses étant comme elles sont, cela est nécessaire afin qu'on l'entende. Mais ne vous imaginez pas qu'il y a un rapport nécessaire entre ces choses. Apparemment je n'entend^ pas les mêmes sons que vous, quoique j'entende peut-être les mêmes tons ou les mêmes consonnances ; car si le tambour de mon oreille est plus petit ou moins épais que le vôtre d'une certaine quantité qui fasse qu'il s'accorde plus facilement en prenant un autre ton qu'en prenant le même, ce qui est fort vraisemblable, assurément, tout le reste étant égal, j'entends un son plus haut que vous lorsqu'on touche cette corde. Enfin je ne vois nul rapport de grandeur entre les consonnances. 11 n'est point clair que la différence des sons qui les composent soit du plus au moins, comme les cordes qui les rendent. Gela me paraît évident.
Ariste. — Cela me parait tel. Mais, puisque les tremblements d'une corde ne sont point la cause du son , d'où vient que j'entends le son lorsqu'on touche la corde?
Théodore. — 11 n'est pas temps, Ariste, de résoudre cette question. Lorsque nous aurons traité de l'efficace des causes, elle se résoudra sans peine. Je ne pense présentement qu'à tous faire remarquer la différence qu'il y a entre connaître clairement et sentir confusément. Je ne pense qu'à vous bien convaincre de cette importante vérité, que pour connaître les ouvrages de Dieu il ne faut pas s'arrêter aux sentiments qu'on en a, mais aux idées qui les représentent; car, je ne puis trop vous le répéter, il ne faut pas consulter ses sens, ses propres modalités, qui ne sont que ténèbres, mais la raison qui nous éclaire par ses divines idées, par des idées immuables, nécessaires, éternelles.
Ariste. — J'en demeure d'accord. J'en suis pleinement convaincu. Passons outre, car je me lasse de vous entendre incessamment redire les mêmes choses.
XVI. Théodore. — Nous passerons à ce qu'il vous plaira. Mais, croyez-moi, il ne suffit pas de voir un principe, il faut le bien voir; car entre voir et voir il y a des différences infinies , et le principe que je vous inculque est si nécessaire et d'un si grand usage, qu'il faut l'avoir toujours présent à Tes-
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
prit, et ne pas l'oublier comme vous faites. Mais voyous si vous en êtes bien convaincu, et si vous savez bien vous en servir. Dites-moi pourquoi, deux cordes étant en unisson, on ne peut en toucher une sans ébranler l'autre,
Ariste.— Cette question me parait bien difficile ; car j'en ai lu dans certains auteurs beaucoup d'explications qui ne me satisfont guère. J'appréhende que ma réponse ne m'attire encore quelque petite raillerie , ou que vous ne fassiez quelque expérience à mes dépens.
Théodore. — Non, non, Ariste, ne craignez rien. Mais n'oubliez pas le principe des idées claires. Je ne devrais pas vous en avertir si souvent. Mais j'ai peur que la sympathie, ou quelque autre chimère , ne vous empêche de le suivre.
Ariste. — Voyons un peu. Lorsque je touche cette corde, elle ébranle l'air par ses vibrations. Or cet air agité peut communiquer quelque mouvement aux autres cordes qu'il rencontre.
Théodore. — Fort bien! mais les dissonantes, aussi bien que celles qui rendent le même son, seront ébranlées.
Ariste. — C'est à quoi je pensais. Un peu de sympathie viendrait assez bien ici , mais vous n'en voulez pas.
Théodore. — Je reçois volontiers ce mot pour ce qu'il vaut. 11 y a sympathie entre les cordes de même son. Cela est certain , puisqu'elles agissent les unes sur les autres ; car c'est ce que ce mot signifie. Mais d'où vient cette sympathie? C'est ce qui fait la difficulté.
Ariste. — Ce n'est point à cause de leur longueur ou de leur grosseur; car il y a sympathie entre des cordes inégales, et il n'y a point de sympathie entre des cordes égales si elles ne rendent le même son. Il faut donc que tout dépende du son. Mais, à propos, le son n'est point une modalité de la corde, et elle ne peut le produire. D'où viendra donc cette sympathie? Me voici bien embarrassé.
Théodore. — Vous vous embarrassez de peu de chose. Il y a sympathie entre les cordes de même son. Voilà le fait que vous voulez expliquer. Voyez donc ce qui fait que deux cordes rendent un même son, et vous aurez tout ce qui est nécessaire pour découvrir ce que vous cherchez.
Ariste. — Si deux cordes sont égales en longueur et en grosseur 9 ce sera l'égalité de leur tension qui fera qu'elles rendront le même son; et si elles sont inégales, cela dépendra
so
ENTRETIENS
de la proportion réciproque de leur longueur et de leur grosseur avec leur tension.
Théodore. — Que fait donc dans des cordes égales une tension plus ou moins grande?
Ariste. — Elle les rend capables d'un son plus ou moins aigu.
Théodore. — Oui,, mais ce n'est pas ce qu'il nous faut. Nous n'avons que faire de la différence des sons; nul son ne peut ébranler cette corde; car le son est plutôt l'effet que la cause du mouvement. Dites-moi donc, comment la tension fait-elle que le son devient plus aigu ?
Ariste. — C'est apparemment parce quelle fait quela corde a des tremblements plus prompts.
Théodore. — Bon, voilà tout ce qu'il nous faut ; car le tremblement, et non le son de ma corde, pourra faire trembler la vôtre. Deux cordes égales en longueur et en grosseur, et également tendues, rendent un même son, par cette raison qu'elles ont des tremblements également prompts; et si Tune monte plus baut que l'autre, c'est une marque qu'elle est plus tendue, et qu'elle fait plus promptement cbacune de ses vibrations. Or une corde n'en ébranle une autre que par le moyen de ses vibrations; car un corps n'en meut un autre que parle moyen de son mouvement. Cela étant, dites moi maintenant pourquoi les cordes de même son se communiquent leur tremblement , et pourquoi les dissonantes ne le font point, du moins d'une manière qui soit sensible? * XVII. Ariste. — J'en vois clairement la raison. Voici deux cordes de même son. Voilà la vôtre, voici la mienne. Quand je lâche ma corde, elle pousse l'air vers vous, et cet air poussé ébranle quelque peu votre corde. La mienne fait encore en fort peu de temps quantité de semblables vibrations , dont chacune ébranle l'air, et pousse votre corde comme a fait la première secousse. Voilà ce qui la fait trembler; car plusieurs petites secousses données à propos peuvent produire un ébranlement sensible. Mais lorsque ces petites secousses viennent à contre-temps, elles se nuisent les unes aux autres. Ainsi, lorsque deux cordes sont dissonantes, ou ne peuvent faire leur vibration en temps égal ou multiple, à cause qu'elles sont inégalement bandées, ou de longueur ou grosseur inégale et incommensurable, elles ne peuvent s'ébranler l'une l'autre; car si la première se meut, et pousse l'air vers vous , la se-
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conde ayant un mouvement contraire , et revenant vers moi, son mouvement sera empêché au lieu d'être augmenté. Jl faut donc que les vibrations des cordes se fassent en même temps égal ou multiple , afin qu'elles se communiquent mutuellement un mouvement assez grand pour être sensible; et leur mouvement est d'autant plus sensible, que la consonnance qu'elles rendent approche davantage de l'unisson, (//est pourquoi dans l'octave elles s'ébranlent plus que dans la quinte, et dans la quinte plus que dans la quarte, parce que les deux cordes recommencent plus souvent leurs vibrations dans le même instant. Êtes- vous satisfait de cette raison?
Théodore. — Tout à fait , Ariste ; car vous avez suivi le principe des idées claires. Je comprends fort bien que les cordes de même son s'ébranlent mutuellement, non par la sympathie de leur son, car le son ne peut être la cause du mouvement, mais par l'accord de leurs vibrations, qui ébranlent ou secouent l'air dans lequel elles sont tendues. Tant que vous raisonnerez des propriétés des corps sur les idées des ligures et des mouvements, je serai content de vous ; car vous avez l'esprit si juste, qu'il est difficile que vous fassiez un méchant raisonnement en suivant un principe clair. En effet, si nous tombons si soin eut dans F erreur, cela vient plutôt de la fausseté ou de l'obscurité de nos idées que de la faiblesse de notre esprit. Les géomètres se trompent rarement, et les physiciens presque toujours. Pourquoi cela? C'est que ceux-ci raisonnent or dinairement sur des idées confuses , et ceux-là sur les plus claires que nous ayons.
àriste. — Je vois mieux que jamais la nécessité de votre principe. Vous avez bien fait de me le répéter souvent, et de me le rendre sensible. Je tâcherai de m'en souvenir. 11 ne faut point juger des objets sensibles sur les sentiments dont ils nous frappent, mais suivies idées qui les représentent. Nos sentiments sont confus ; ce ne sont que des modalités de notre âme qui ne peuvent nous éclaire]*. Mais les idées que la raison nous découvre sont lumineuses : l'évidence les accompagne 11 suffit de les considérer avec attention pour en découvrir les rapports et s'instruire solidement de la vérité. [Test-ce pas là, Théodore, ce que vous voulez que je me mette bien dans l'esprit ?
Théodore. — Oui, Ariste; et si vous le faites, vous voyagerez san« crainte dans le pays des intelligences. Vous en éviterez
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prudemment les lieux inaccessibles ou trop dangereux , et vous n'appréhenderez plus ces fantômes caressants qui engagent insensiblement dans Terreur les nouveaux voyageurs de ces contrées. Mais ne vous imaginez pas de bien savoir ce que je viens de vous dire, et ce que vous avez répété vousmême. Vous ne le saurez exactement que lorsque vous y aurez médité souvent; car on n'apprend jamais bien ce qu'on entend dire aux hommes, si la vérité intérieure ne nous le répète dans le silence de toutes les créatures. Adieu donc, Ariste. Je vous laisse seul avec la raison. Consultez-la sérieusement, et oubliez tout le reste.