QUATRIÈME ENTRETIEN
En général de la nature et des propriétés des sens. De la sagesse des lois de l'union de l'âme et du corps. Cette union changée en dépendance par le péché du premier homme.
Ariste. — D'où venez-vous, Théodore? J'étais dans l'impatience de ne point vous rencontrer.
h Théodore. — Quoi donc ! est-ce que la raison ne vous suffit pas, et que vous ne pouvez passer agréablement le temps avec elle , si Théodore n'est de la partie? La raison suffit pour une éternité aux bienheureuses intelligences ; et quoique je ne vous aie laissé avec elle que quelques heures, l'impatience vous prend de ne me point voir. A quoi pensez-vous? Prétendez-vous que je souffre que vous ayez pour moi un attachement aveugle et déréglé ? Aimez la raison, consultez-la, suivez-la; car je vous déclare que je renonce à l'amitié de ceux qui la négligent et qui refusent de se soumettre à ses lois.
Ariste. — Doucement, Théodore. Écoutez un peu.
II. Théodore. — Il ne peut y avoir d'amitié durable et sincère,, si elle n'est appuyée sur la raison, sur un bien immuable, sur un bien que tous puissent posséder sans le diviser. Car les amitiés fondées sur les biens qui se partagent, et qui se dissipent par l'usage, ont toujours de fâcheuses suites et ne durent que peu de temps : fausses et dangereuses amitiés !
Ariste. — - D'accord. Tout cela est vrai , rien n'est plus certain. Ah î Théodore !
Théodore. — Que voulez-vous dire ?
III. Ariste. — Qu'il y a de différence entre voir et voir; entre savoir ce que nous disent les hommes, dans le temps
qu'ils nous le disent, et savoir ee que nous dit la raison, dans le temps qu'elle nous répond! Qu'il y a de différence entre connaître et sentir, entre les idées qui nous éclairent et les sentiments confus qui nous agitent et qui nous troublent ! Que ce principe est fécond, qu'il répand de lumières! Que d'erreurs , que de préjugés il dissipe! J'ai médité, Théodore, sur ce principe. J'en ai suivi les conséquences, et j'étais dans l'impatience de vous voir, pour vous remercier de me l'avoir appris. Souffrez que je vous dise ce que les fidèles de Samarie disaient à la Samaritaine, après qu'ils eurent aussi bien qu'elle écouté notre maître commun : Jam iionpropter tuam loquelam credimus, disaient-ils à cette femme ; ipsi enirn audïvimus et scimus*. Oui, maintenant je suis convaincu, non par la force de vos discours, mais par les réponses évidentes de la vérité intérieure. Je comprends ce que vous m'avez dit ; mais que j'ai compris bien d'autres choses dont vous ne m'aviez point parlé ! Je les ai clairement comprises ; et ce qui m'en reste de plus profondément gravé dans la mémoire, c'est que j'ai vécu toute ma vie dans l'illusion , toujours séduit par le témoignage de mes sens, toujours corrompu par leurs attraits. Que les biens sensibles sont méprisables! Que les corps me paraissent impuissants! Non, ce soleil . quelque éclatant qu'il paraisse à mes yeux, il ne possède ni ne répand point cette lumière qui m'éclaire. Toutes ces couleurs qui me réjouissent par leur variété et parleur vivacité , toutes ces beautés qui me charment lorsque je tourne les yeux sur tout ce qui m'en vironne, m'appartiennent à moi. Tout cela ne vient point des corps, n'est point dans les corps; car rien de cela n'est enfermé dans l'idée de la matière. Et je suis persuadé qu'il ne faut point juger des ouvrages de Dieu par les divers sentiments qu'on en a, mais par les idées immuables, nécessaires, éternelles qui les représentent, par l'archétype sur lequel ils ont tous été formés.
Théodore. — Que je sens de plaisir à vous entendre! Je vois bien que vous avez consulté la raison dans le silence des créatures, car vous en êtes encore tout éclairé, tout animé, tout pénétré. Ah! que nous serons bons amis si la raison est toujours notre bien commun , et le lien de notre société! Nous jouirons l'un et l'autre des mêmes plaisirs, nous posséderons les mêmes richesses; car la vérité se donne tout entière à
1 Joann., 4.
ENTRETIENS
tous, et tout entière à chacun de nous. Tous les esprits s'en nourrissent, sans rien diminuer de son abondance. Que j'ai de joie, encore un coup, de vous voir tout pénétré des vérités que vous me dites !
IV. Ariste. — Je suis aussi tout pénétré de reconnaissance de l'obligation que je vous ai. C'était là le sujet de mon impatience. Oui, vous m'avez enseigné cet arbre du Paradis terrestre, qui donne aux esprits la vie et l'immortalité. Vous m'avez montré la manne céleste dont je dois me nourrir dans le désert de la vie présente. Vous m'avez conduit insensiblement au maître intérieur qui seul éclaire toutes les intelligences. Un quart d'heure d'attention sérieuse aux idées claires et lumineuses qu'il répand dans l'esprit m'a plus appris de vérités, m'a délivré de plus de préjugés que tout ce que j'avais lu dans les livres des philosophes , que tout ce que j'avais ouï dire à mes maîtres , et à vous-même , Théodore; car, quelque justes que soient vos- expressions quand vous me parlez et que je consulte le raison, il se (ait en même temps un bruit confus de deux réponses différentes, Tune sensible et l'autre intelligible. Et le moindre inconvénient qui en arrive, c'est que la réponse qui me frappe l'oreille partage la capacité démon esprit, et en diminue la vivacité et la pénétration ; car il vous faut du temps pour prononcer vos paroles. Mais toutes les réponses de la raison sont éternelles et immuables ; elles ont toujours été dites, ou plutôt elles se disent toujours sans aucune succession de temps; et quoiqu'il nous faille quelques moments pour les entendre, il ne lui en faut point pour les faire, parce qu'effectivement elles ne sont point faites. Elles sont éternelles , immuables , nécessaires. Souffrez que j'aie le plaisir de vous déclarer une partie de ce que je crois avoir appris de notre maître commun, chez qui vous avez eu la charité de m'introduire.
V. Dès que vous m'eûtes quitté, Théodore, je rentrai en moi-même pour consulter la raison, et je reconnus tout d'une antre manière que lorsque vous me parliez, et que je me rendais à vos preuves, que les idées des créatures sont éternelles, que Dieu a formé les corps sur celle de l'étendue, que cette idée doit donc représenter leur nature, et qu'ainsi je devais la considérer attentivement pour découvrir leurs propriétés. Je compris clairement que de consulter mes sens et chercher la vérité dans mes propres modalités ,
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
c'était préférer les ténèbres à la lumière et renoncer à la raison. D'abord mes sens s'opposèrent à mes conclusions , comme s'ils eussent été jaloux contre les idées de se voir exclus par elles d'une prérogative qu'ils possèdent depuis longtemps dans mon esprit. Mais je trouvai tant de faussetés et de contradictions dans l'opposition qu'ils avaient formée, que je les condamnai comme des trompeurs et des faux témoins. En effet , je ne voyais nulle évidence dans leur témoignage, et je remarquais au contraire une clarté merveilleuse dans les idées qu'ils tâchaient d'obscurcir. Ainsi, quoiqu'ils me parlassent encore avec confiance, avec hauteur, avec la dernière importunité , je les obligeai au silence ; et je rappelai les idées qui me quittaient , à cause qu'elles ne peuvent souffrir ce bruit confus et ce tumulte des sens révoltés.
11 faut, Théodore, que je vous avoue que les preuves sensibles que vous veniez de me donner contre l'autorité des sens m'ont été d'un merveilleux usage , car c'est par elles que je faisais taire ces importuns. Je les convainquais de fausseté par leur propre témoignage. Ils se coupaient à tous moments ; car , outre qu'ils ne disaient rien qui ne fut incompréhensible et tout à fait incroyable, ils me faisaient les mêmes rapports de choses toutes différentes, et des rapports tout opposés des mêmes choses, selon l'intérêt qu'ils y prenaient. Je les lis donc taire , bien résolu de ne plus juger des ouvrages de Dieu sur leur témoignage, mais sur les idées qui représentent ces ouvrages et sur lesquelles ils ont été formés.
C'est en suivant ce principe que j'ai compris que la lumière n'était ni dans le soleil, ni dans l'air où nous la voyons, ni les couleurs sur la surface des corps ; que le soleil pouvait peut-être remuer les parties subtiles de l'air, et celles-ci faire la même impression de mouvement sur le nerf optique, et de là jusqu'à la partie du cerveau où l'âme réside ; et que ces petits corps agités, en rencontrant de solides, pouvaient réfléchir différemment selon la diversité des surfaces qui les faisaient rejaillir. Voilà leur lumière et la variété de leurs couleurs prétendues.
VI. J'ai compris de même que la chaleur que je sens n'était nullement dans le feu, ni le froid dans la glace , que dis-je î ni la douleur même dans mon propre corps, où j'en ai senti souvent de si \ives et de si cruelles; ni la douceur dans le sucre, ni l'amertume dans i'aloès, ni l'acidité dans le
ENTRETIENS
verjus, ni l'aigreur dans le vinaigre, ni dans le vin cette douceur et cette force qui trompe et qui abrutit tant d'ivrognes. Tout cela par la même raison que le son n'est point dans rah-, et qu'il y a une différence infinie entre les tremblements des cordes et le bruit qu'elles rendent, entre les. proportions de ces tremblements et la variété des consonnances.
Je serais trop long, Théodore, si j'entrais dans le détail des preuves qui m'ont convaincu 1 que les corps n'ont point d'autres qualités que celles qui résultent de leurs figures, ni d'autre action que leurs mouvements divers. Mais je ne puis vous celer une difficulté que je n'ai pu vaincre, quelque effort d'esprit que j'aie fait pour m'en délivrer. Je suis sans peine faction du soleil, par exemple, par tous les espaces qu'il y a entre lui et moi : car, supposé que tout soit plein , je conçois bien qu'il ne peut faire d'impression où il est, qu'elle ne se communique jusqu'au lieu où je suis , jusque sur mes yeux, et par mes yeux jusqu'à mon cerveau. Mais, en suivant l'idée claire du mouvement , je n'ai pu comprendre d'où nous venait le sentiment de la lumière. Je voyais bien que le seul mouvement du nerf optique me la faisait sentir ; car en me pressant avec le doigt le coin de l'œil sur l'endroit où je sais que s'étend ce nerf, je voyais une grande lumière dans un lieu obscur, du côté opposé à celui où mon œil était pressé. Mais ce changement de mouvement en lumière me paraissait et me paraît encore tout à fait incompréhensible. Quelle étrange métamorphose d'un ébranlement ou d'une pression de mon œil en un éclat de lumière! Eclat de plus que je ne vois point dans mon âme dont il est la modalité , ni dans mon cerveau où l'ébranlement se termine, ni dans mon œil où se fait la pression, ni du côté où je presse mon œil, mais dans l'air; dans l'air, dis-je, qui est incapable d'une telle modalité, et vers le côté opposé à celui de l'œil que je comprime. Quelle merveille î
VIL Je croyais d'abord que mon âme, étant avertie de l'ébranlement qui se faisait dans mon corps, était la cause du sentiment qu'elle avait de ceux qui l'environnent. Mais un peu de réflexion m'a détrompé de cette pensée; car il n'est pas vrai, ce me semble, que l'âme soit avertie que le soleil ébranle les fibres du cerveau. Je voyais la lumière avant que je susse rien de cet ébranlement ; car les enfants, qui ne
1 Vny. le liv. 1 de la Jiech. de la Vérité, ch. 6 et ceux qui le suivent.
SUR LA METAPHYSIQUE
savent pas même s'ils ont un cerveau , sont frappés de l'éclat de la lumière aussi bien que les philosophes. De plus , quel rapport entre les ébranlements d'un corps et les divers sentiments qui les suivent? Comment puis-je voir la lumière dans les corps, puisqu'elle est une modalité de mon esprit; et la voir dans des corps qui m'environnent , puisque l'ébranlement n'est que dans le mien ? Je me presse le coin de l'œil du côté droit, pourquoi vois-je la lumière du côté gauche, nonobstant la connaissance certaine que j'ai que ce n'est pas de ce côté-là qu'il est pressé?
J'ai reconnu de tout cela, et de quantité d'autres choses que je serais trop long à vous dire, que les sentiments étaient en moi, que je n'en étais nullement la cause ; et que si les corps étaient capables d'agir en moi , et de se faire sentir de la même manière que je les sens , il fallait qu'ils fussent d'une nature plus excellente que la mienne, doués d'une puissance terrible, et même quelques-uns d'une sagesse merveilleuse, toujours uniformes dans leur conduite, toujours efficaces dans leur action , toujours incompréhensibles dans les effets surprenants de leur puissance , ce qui me paraissait monstrueux et horrible à penser, quoique mes sens appuyassent cette folie et qu'ils s'en accommodassent tout à fait. Mais je vous prie, Théodore, de m'éclairai* cette matière.
Théodore. — - Il n'est pas temps, Ariste, de résoudre vos difficultés, si vous ne voulez que nous quittions les vérités générales de la métaphysique pour entrer dans l'explication des principes de la physique et des lois de l'union de l'àme et du corps.
Ariste. — Deux mots ^ je vous prie, là-dessus. Je me plais beaucoup à méditer sur cette matière. Mon esprit y est tout préparé.
VIII. Théodore. — Ecoutez donc; mais souvenez-vous de méditer ce que je m'en vas vous dire. Lorsqu'on cherche la raison de quelques effets, et qu'en remontant des effets aux causes on vient entin à une cause générale ou à une cause qu'on voit bien qu'il n'y a nul rapport entre elle et l'effet qu'elle produit, ou plutôt qu'elle parait produire, alors, au lieu de se former des chimères, il faut avoir recours à l'auteur des lois de lanature. Par exemple, si vous me demandiez la cause de la douleur qu'on sent lorsqu'on est piqué, j'aurais tort de vous répoudre d'abord que c'est une des lois de l'auteur de la
EINTRETIEiNS
nature que la piqûre soit suivie de la douleur. Je dois \ous dire que la piqûre ne peut séparer les fibres de ma chair, sans ébranler les nerfs qui répondent au cerveau, et sans rébranler lui-même. Mais si vous vouliez savoir d'où vient que certaine partie de mon cerveau étant ébranlée, de telle manière je sens la douleur de la piqûre ; comme cette question regarde un effet général, et qu'on ne peut plus en remontant trouver quelque cause naturelle ou particulière, il faut avoir recours à la cause générale, car c'est comme si vous demandiez qui est l'auteur des lois générales, de l'union de l'âme et du corps. Puisque vous voyez clairement qu'il ne peut y avoir de rapport ou de liaison nécessaire entre les ébranlements du cerveau et tels et tels sentiments de l'âme, il est évident qu'il faut avoir recours à une puissance qui ne se rencontre point dans ces deux êtres. 11 ne suffit pas de dire que c'est la piqûre blessant le corps, il faut que l'âme en soit avertie parla douleur, atin qu'elle s'applique à le conserver. Ce serait apporter la cause finale pour la cause efficiente, et la difficulté subsisterait toujours; car elle consiste à savoir la cause qui fait que, le corps étant blessé, l'âme en souffre, et souffre telle et telle douleur de telle et telle blessure.
IX. De dire aussi, comme quelques philosophes, que l'âme est la cause de sa douleur, parce que, disent-ils, la douleur n'est que la tristesse que Pâme conçoit de ce qu'il arrive dans le corps qu'elle aime, quelque dérèglement, dont elle est avertie par la difficulté qu'elle trouve dans l'exercice de ses fonctions, c'est assurément ne pas faire attention au sentiment intérieur qu'on a de ce qui se passe en soi-même ; car chacun sent bien quand on le saigne, par exemple, ou quand il se brûle , qu'il n'est point la cause de sa douleur. Il la sent malgré qu'il en ait, et il ne peut douter qu'elle ne lui vienne d'une cause étrangère. De plus, l'âme n'attend point à sentir la douleur et telle douleur, qu'elle ait appris qu'il y a dans le cerveau quelque ébranlement et tel ébranlement. Rien n'est plus certain. Enfin la douleur et la tristesse sont bien différentes. La douleur précède la connaissance du mal, et la tristesse la suit. La douleur n'a rien d'agréable, et la tristesse nous plaît si fort, que ceux qui veulent la chasser de notre esprit, sans nous délivrer en même temps du mal qui la cause, se rendent aussi fâcheux et aussi incommodes que s'ils troublaient notre joie : parce qu'effectivement la tristesse est l'état
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
de lame qui nous est le plus convenable lorsque nous souffrons actuellement quelque mal ou que nous sommes privés du bien ; et le sentiment qui accompagne cette passion est le plus doux que nous puissions goûter dans la disposition où nous nous trouvons. La douleur est donc bien différente de la tristesse. Mais de plus je prétends que ce n'est point Tàme qui est la cause de sa tristesse, et que la pensée que nous avons de la perte de quelque bien ne produit cette passion qu'en conséquence du mouvement naturel et nécessaire que Dieu seul nous imprime sans cesse pour le bien. Mais revenons aux difficultés que vous avez sur Faction et les qualités de la lumière.
X. 1 . 11 n'y a nulle métamorphose. L'ébranlement du cerveau ne peut se changer en lumière ni en couleurs; caries modalités des corps n'étant que les corps mêmes de telle et telle façon, elles ne peuvent se transformer en celles des esprits. Cela est évident.
2. Vous vous pressez le coin de l'œil, et vous avez un certain sentiment. C'est que celui qui seul peut agir sur les esprits a établi certaines lois par l'efficace desquelles l'àme et le corps agissent et souffrent réciproquement 1 .
3. En vous pressant l'œil, vous voyez de la lumière quoiqu'alors il n'y ait point de corps lumineux : parce que c'est par une pression semblable à celle que votre doigt fait dans votre œil, et de là dans votre cerveau, que les corps que nous appelons lumineux agissent sur ceux qui les environnent, et par eux sur nos yeux et sur notre cerveau. Tout cela en conséquence des lois naturelles ; car c'est une des lois de l'union de l'âme et du corps selon lesquelles Dieu agit sans cesse dans ces deux substances, que telle pression ou tel ébranlement soit suivi de tel sentiment.
4. Vous voyez la lumière qui est une modalité de votre esprit, et qui par conséquent ne se peut trouver qu'en lui; car il y a contradiction que la modalité d'un être soit où cet être n'est pas. Vous la voyez, dis-je, dans de grands espaces que votre esprit ne remplit pas, car l'esprit n'occupe aucun lieu. C'est que ces grands espaces que vous voyez ne sont que des espaces intelligibles qui ne remplissent aucun lieu 2 ; car les espaces que vous voyez sont bien différents des espaces maté-
1 Voy. Y Entretien XII.
1 Première Lettre touchant la défense de M. Jrnauld.
riels que vous regardez. Il ne faut pas confondre les idées des choses avec les choses mêmes. Souvenez- vous qu'on ne voit point les corps en eux-mêmes , et que ce n'est que par leurs idées qu'ils sont visibles. Souvent on en voit, quoiqu'il n'y en ait point : preuve certaine que ceux qu'on voit sont intelligibles et bien différents de ceux qu'on regarde.
5. Vous voyez enfin la lumière, non du côlé que vous pressez votre œil , mais du côté opposé ; parce que le nerf étant construit et préparé pour recevoir l'impression des corps lumineux au travers de la prunelle, et non autrement, la pression de votre doigt à gauche fait le même effet dans votre œil qu'un corps lumineux qui serait à droite, et dont les rayons passeraient par la prunelle et les parties transparentes de l'œil; car, en pressant l'œil en dehors, vous pressez en dedans le nerf optique contre une humeur qu'on appelle vitrée, qui fait quelque résistance. Ainsi Dieu vous fait sentir la lumière du côté où vous la voyez, parce qu'il suit constamment les lois qu'il a établies pour conserver dans sa conduite une parfaite uniformité. Dieu ne fait jamais de miracles, il n'agit jamais par des volontés particulières contre ses propres lois, que l'ordre ne le demande ou ne le permette. Sa conduite porte toujours lé caractère de ses attributs; elle demeure toujours la même, si ce qu'il doit à son immutabilité n'est de moindre considération que ce qu'il doit à quelque autre de ses perfections, ainsi que je vous le prouverai dans la suite. Voilà, je crois, le dénoûment de vos difficultés. J'ai recours à Dieu et à ses attributs pour les dissiper. Mais c'est, Ariste, que Dieu ne demeure pas les bras croisés, comme le veulent quelques philosophes. Certainement si Dieu agit encore mainte^ nant , quand pourra-t-on dire qu'il est cause de quelques effets, s'il n'est pas permis de recourir à lui dans ceux qui sont généraux, dans ceux qu'on voit clairement n'avoir nul rapport essentiel et nécessaire avec leurs causes naturelles? Conservez donc chèrement dans votre mémoire, mon cher Ariste, rangez-y avec ce que vous possédez ce plus précieux ce que je viens de vous dire. Et quoique vous le compreniez bien, souffrez que je vous répète en peu de mots ce qu'il y a d'essentiel, afin que vous le retrouviez sans peine lorsque vous serez en état de le méditer.
XI. Il n'y a point de rapport nécessaire entre les deux substances dont nous sommes composés. Les modalités de
SUR LA METAPHYSIQUE
notre corps ne peuvent par leur eflieace propre changer celles de notre esprit. Néanmoins les modalités d'une certaine partie du cerveau , que je ne vous déterminerai pas, sont toujours suivies des modalités ou des sentiments de notre àme; et cela uniquement en conséquence des lois toujours efficaces de l'union de ces deux substances, c'est-à-dire, pour parler plus clairement, en conséquence des volontés constantes et toujours efficaces de Fauteur de notre être. 11 n'y a nul rapport de causalité d'un corps à un esprit. Que dis-je! il n'y en a aucun d'un esprit à un corps. Je dis plus, il n'y en a aucun d'un corps à un corps, ni d'un esprit à un autre esprit. Nulle créature, en un mot, ne peut agir sur aucune autre par une efficace qui lui soit propre. C'est ce que je vous prouverai bientôt Mais du moins est-il évident qu'un corps, que de l'étendue, substance purement passive, ne peut agir par son efficace propre sur un esprit , sur un être d'une autre nature et infiniment plus excellente que lui. Ainsi il est clair que dans l'union de l'âme et du corps il n'y a point d'autre lien que l'efficace des décrets divins, décrets immuables, efficace qui n'est jamais privée de son effet. Dieu a donc voulu, et il veut sans cesse, que les divers ébranlements du cerveau soient toujours suivis des diverses pensées de l'esprit qui lui est uni; et c'est cette volonté constante et efficace du Créateur qui fait proprement l'union de ces deux substances ; car il n'y a point d'autre nature, je veux dire d'autres lois naturelles que les volontés efficaces du Tout-Puissant.
XII. Ne demandez pas, Ariste, pourquoi Dieu \eut unir des esprits à des corps. C'est un fait constant, mais dont les principales raisons ont été jusqu'ici inconnues à la philosophie, et que peut-être la religion même ne nous apprend pas. En voici une néanmoins qu'il est bon que je vous propose. C'est apparemment que Dieu a voulu nous donner, comme à son Fils, une victime que nous pussions lui offrir. C'est qu'il a voulu nous faire mériter, par une espèce de sacrifice et d'anéantissement de nous-mêmes, la possession des biens éternels. Assurément cela paraît juste et conforme à l'ordre. Maintenant nous sommes en épreuve dans notre corps. C'est par lui J comme cause occasionnelle , que nous recevons de Dieu mille et mille sentiments divers qui sont la matière de
I Entretien Vit*
ENTRETIENS
nos mérites par la grâce de Jésus-Christ. 11 fallait effectivement une cause occasionnelle à une cause générale, comme je vous le prouverai bientôt, afin que cette cause générale agissant toujours d'une manière uniforme et constante, elle pût produire dans son ouvrage, par des moyens très-simples et des lois générales toujours les mêmes, une infinité d'effets différents. Ce n'est pas néanmoins que Dieu ne pût trouver d'autres causes occasionnelles que les corps pour donner à sa conduite la simplicité et l'uniformité qui y régnent. Il y en a effectivement d'autres dans la nature angélique. Ces esprits bienheureux sont peut-être réciproquement les uns aux autres, et à eux-mêmes, par les divers mouvements de leur volonté, la cause occasionnelle de l'action de Dieu qui les éclaire et qui les gouverne. Mais ne parlons point de ce qui nous passe. Voici ce que je ne crains point de vous assurer, ce qui est absolument nécessaire pour éclaircir le sujet de notre entretien, et que je vous prie de bien retenir pour le méditer à loisir.
XIII. Dieu aime l'ordre inviolablement et par la nécessité de son être. 11 aime, il estime toutes choses à proportion qu'elles sont estimables et aimables. 11 hait nécessairement le désordre. Cela est peut-être plus clairet plus incontestable que la preuve que je vous en donnerai quelque jour *, et que je passe maintenant. Or, c'est visiblement un désordre qu'un esprit capable de connaître et d'aimer Dieu, et par conséquent fait pour cela, soit obligé de s'occuper des besoins du corps. Donc, l'âme étant unie au corps et devant s'intéresser dans sa conservation, il a fallu qu'elle fût avertie par des preuves d'instinct, je veux dire par des preuves courtes, mais convaincantes, du rapport que les corps qui nous environnent ont avec celui que nous animons.
XIV. Dieu seul est notre lumière et la cause de notre félicité. Il possède les perfections de tous les êtres. 11 en a toutes les idées. 11 renferme donc dans sa sagesse toutes les vérités spéculatives et pratiques; car toutes ces vérités ne sont que des rapports de grandeur et de perfection qui sont entre les idées, ainsi que je vous le prouverai bientôt 2. Lui seul doit donc être l'objet de l'attention de notre esprit, comme étant lui seul capable de l'éclairer et d'en régler tous les mouve-
• Dans Y Entretien rttt, 2 Ibid.
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
ments, comme étant lui seul au-dessus de nous. Assurément un esprit occupé des créatures, tourné vers les créatures, quelque excellentes qu'elles puissent être, n'est pas dans l'ordre où Dieu le demande, ni dans l'état où Dieu Ta mis. Or, s'il fallait examiner tous les rapports qu'ont les corps qui nous environnent avec les dispositions actuelles du nôtre, pour juger si nous devons, comment nous devons , combien nous devons avoir de commerce avec eux, cela partagerait, que dis-je ! cela remplirait entièrement la capacité de notre esprit. Et assurément notre corps n'en serait pas mieux. 11 serait bientôt détruit par quelque distraction involontaire; car nos besoins changent si souvent et quelquefois si promptement, que, pour n'être pas surpris de quelque accident fâcheux , il faudrait une vigilance dont nous ne sommes pas capables. Quand s'aviserait-on de manger, par exemple? de quoi mangerait-on ? quand cesserait-on de le faire ? La belle occupation à un esprit qui promène et qui exerce son corps, de connaître à chaque pas qu'il lui fait faire qu'il est dans un airfluidequi ne peut le blesser ni l'incommoder par le froid ou le chaud, par le vent ou la pluie, ou par quelque vapeur maligne et corrompue; qu'il n'y a point sur chaque endroit où il va poser le pied quelque corps dur et piquant capable de le blesser; qu'il faut promptement baisser la tête pour éviter une pierre, et bien garder l'équilibre de peur de se laisser choir! Un homme toujours occupé de ce qui se passe dans tous les ressorts dont son corps est composé, et dans une infinité d'objets qui l'environnent, ne peut donc penser aux vrais biens, ou du moins il n'y peut penser autant que les vrais biens le demandent, et par conséquent autant qu'il le doit, puisque notre esprit n'est fait et ne peut être fait que pour s'occuper de ces biens qui peuvent l'éclairer et le rendre heureux.
XV. Ainsi il est évident que Dieu, voulant unir des esprits à des corps, a dû établir pour cause occasionnelle de la connaissance confuse que nous avons de la présence des objets et de leurs propriétés par rapport à nous, non notre attention, qui en mérite une claire et distincte, mais les divers ébranlements de ces mêmes corps. 11 a dû nous donner des preuves distinctes, non de la nature et des propriétés de ceux qui nous environnent, mais du rapport qu'ils ont a\ec le nôtre, afin que nous puissions travailler avec succès à la conservation de la vie, sans être incessamment attentifs à nos besoins. Il a dû,
ENTRETIENS
pour ainsi dire, se charger de nous avertir en temps et lieu par des sentiments prévenants de ce qui regarde le bien du corps, pour nous laisser tout entiers occupés à la recherche des vrais biens. 11 a dû nous donner des preuves courtes de ce qui a rapport au corps, pour nous convaincre promptement, des preuves vives pour nous déterminer efficacement, des preuves certaines et qu'on ne s'avisât pas de contredire, pour nous conserver plus sûrement; mais preuves confuses , prenez-y garde ! preuves certaines, non du rapport que les objets ont entre eux, en quoi consiste l'évidence de la vérité, mais du rapport qu'ils ont à notre corps selon les dispositions où il est actuellement. Je dis selon les dispositions où il est; car, par exemple, nous trouvons et nous devons trouver chaude l'eau tiède, si nous la touchons d'une main froide, et froide, si nous la touchons d'une main qui soit chaude. Nous la trouvons et nous la devons trouver agréable lorsque la soif nous presse; mais, dès que nous sommes désaltérés, nous la trouvons fade et dégoûtante. Admirons donc, Ariste, la sagesse des lois de l'union de l'âme et du corps; et, quoique tous nos sens nous disent que les qualités sensibles sont répandues sur les objets, n'attribuons*aux corps que ce que nous voyons clairement leur appartenir, après avoir consulté sérieusement l'idée qui les représente; car, puisque les sens nous parlent différemment des mêmes choses selon l'intérêt qu'ils y trouvent, puisqu'ils se coupent immanquablement, lorsque le bien du corps le demande, regardons-les comme des faux témoins par rapport à la vérité, mais comme des moniteurs fidèles par rapport à la conservation et à la commodité de la vie.
XVI. Ariste. — Ah ! Théodore, que je suis pénétré de ce que vous me dites, et que je suis confus d'avoir été toute ma vie la dupe de ces faux témoins ! Mais c'est qu'ils parlent avec tant de confiance et de force, qu'ils répandent, pour ainsi dire, dans les esprits la conviction et la certitude. Us commandent avec tant de hauteur et d'empressement, qu'on se rend sans examiner. Quel moyen de rentrer en soi-même quand ils nous appellent et nous tirent au dehors; et peut-on entendre les réponses de la vérité intérieure durant le bruit et le tumulte qu'ils excitent? Vous m'avez fait comprendre que la lumière ne peut être une modalité des corps. Mais, dès que j'ouvre les yeux, je commence à en douter. Le soleil qui me frappe m'éblouit et trouble toutes mes idées. Je conçois main-
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
tenant que si j'appuyais sur ma main la pointe de cette, ëpingte, elle n'y pourrait faire qu'un fort petit trou. Mais si je l'appuyais effectivement, il me semble qu'elle y verserait une très-grande douleur. Je n'en douterais pas assurément dans le moment de la piqûre. Que nos sens ont de puissance et de force pour nous jeter dans l'erreur! Quel désordre, Théodore! Et cependant dans ce désordre même la sagesse du Créateur éclate admirablement. 11 fallait que la lumière et les couleurs fussent répandues sur les objets , afin qu'on les distinguât sans peine. 11 fallait que les fruits fussent comme pénétrés des saveurs, afin qu'on les mangeât avec plaisir, il fallait que la douleur se rapportât au doigt piqué, afin que la vivacité du sentiment nous appliquât à nous retirer. 11 y a donc dans cet ordre établi de Dieu une sagesse infinie, J'y consens, je n'en puis douter. Mais j'y trouve en même temps un très-grand désordre, et qui me paraît indigne de la sagesse et de la bonté de notre Dieu ; car enfin cet ordre est pour nous malheureuses créatures une source féconde d'erreurs, et la cause inévitable des plus grands maux qui accompagnent la vie. On me pique le bout du doigt, et je souffre : je suis malheureux; je suis incapable de penser aux vrais biens; mon âme ne peut s'appliquer qu'à mon doigt offensé, et elle est toute pénétrée de douleur. Quelle étrange misère ! Un esprit dépendre d'un corps, et à cause de lui perdre de vue la vérité ! Être partagé, que dis-je ! être plus occupé de son doigt que de son vrai bien! Quel désordre, Théodore ! 11 y a là assurément quelque mystère. Je vous prie de me le développer.
X\1I. Théodore. — Oui, sans doute, il y a là du mystère. Que les philosophes, mon cher Ariste , sont obligés à la religion ; car il n'y a qu'elle qui les puisse tirer de l'embarras où ils se trouvent ! Tout parait se contredire dans la conduite de Dieu, et rien n'est plus uniforme. Le bien et le mal, je parle du mal physique, n'ont point deux principes différents. C'est le même Dieu qui fait tout par les mêmes lois. Mais le péché fait que Dieu, sans rien changer de ses lois, devient pour les pécheurs le juste vengeur de leurs crimes. Je ne puis vous dire présentement tout ce qui serait nécessaire pour éclaircir à fond cette matière. Mais voici en peu de mots le dénoùment de votre difficulté. „
Dieu est sage. 11 juge bien de toutes choses. Il les estime à proportion qu'elles sont estimables. Il les aime à proportion
ENTRETIENS
qu'elles sont aimables. En un mot, Dieu aime Tordre invinciblement. 11 le suit hrviolablement. Il ne peut se démentir. Il ne peut pécher. Or les esprits sont plus estimables que les corps ; donc (prenez garde à ceci) , quoique Dieu puisse unir les esprits aux corps , il ne peut les y assujettir. Que la piqûre me prévienne et m'avertisse, cela est juste et conforme à l'odre ; mais qu'elle m'afflige et me rende malheureux . qu'elle m'occupe malgré moi, qu'elle trouble mes idées, qu'elle m'empêche de penser aux vrais biens , certainement c'est un désordre. Cela est indigne de la sagesse et de la bonté du Créateur. C'est ce que la raison me fait voir évidemment. Cependant l'expérience me convainc que mon esprit dépend de mon corps. Je souffre, je suis malheureux, je suis incapable de penser quand on me pique. Il m'est impossible d'en douter. Voilà donc une contradiction manifeste entre la certitude de l'expérience et l'évidence de la raison. Mais en voici le dénoûment ; c'est que l'esprit de l'homme a perdu devant Dieu sa dignité et son excellence. C'est que nous ne sommes plus tels que Dieu nous a faits. C'est que nous naissons pécheurs et corrompus, dignes de la colère divine, et tout à fait indignes de penser à Dieu, de l'aimer, de l'adorer, de jouir de lui. 11 ne veut plus être notre bien ou la cause de notre félicité; et s'il est encore la cause de notre être, s'il ne nous anéantit pas, c'est que sa clémence nous prépare un réparateur par qui nous aurons accès auprès de lui, société avec lui, communion des vraies biens avec lui , selon le décret éternel par lequel il a résolu de réunir toutes choses dans notre divin chef, l'Homme-Dieu , prédestiné avant tous les temps pour être le fondement, l'architecte, la victime, et le souverain prêtre du temple spirituel que la majesté divine habitera éternellement. Ainsi la raison dissipe cette contradiction terrible et qui vous a si fort ému. Elle nous fait clairement comprendre les vérités les plus sublimes. Mais c'est parce que la foi nous conduit à l'intelligence, et que par son autorité elle change nos doutes et nos soupçons incertains et embarrassants en conviction et en certitude.
XVIII. Demeurez donc ferme, Ariste, dans cette pensée que la raison fait naître en vous, que l'Être infiniment parfait suit toujours l'ordre immuable comme sa loi, et qu'ainsi il peut bien unir le plus noble au moins noble, l'esprit au corps;
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
mais qu'il ne peut l'y assujettir, qu'il ne peut le priver de la liberté et de l'exercice de ses plus excellentes fonctions, pour l'occuper malgré lui, et par la plus cruelle des peines, à perdre de vue son souverain bien pour la plus vile des créatures. Et concluez de tout cela qu'avant le péché il y avait en faveur de l'homme des exceptions dans les lois de l'union de l'âme et du corps. Ou plutôt concluez-en qu'il y avait une loi, qui a été abolie , par laquelle la volonté de l'homme était la cause occasionnelle de cette disposition du cerveau, dans laquelle l'àme est à couvert de l'action des objets, quoique le corps en soit frappé, et qu'ainsi elle n'était jamais interrompue malgré elle dans ses méditations et dans ses extases. Ne sentez-vous pas en vous-même quelques restes de cette puissance, lorsque vous êtes fortement appliqué, et que la lumière de la vérité vous pénètre et vous réjouit? Apparemment le bruit, les couleurs, les odeurs, et les autres sentiments moins pressants et moins vifs, ne v ous interrompent presque plus. Mais vous n'êtes pas supérieur à la douleur : vous la trouvez incommode malgré tous vos efforts d'esprit. Je parle de vous, Ariste, par moi même. Mais, pour parler juste de l'homme innocent et fait à l'image de Dieu, il faut consulter les idées divines de l'ordre immuable. C'est là que se trouve le modèle de l'homme parfait, tel qu'était notre père avant son péché. Nos sens troublent nos idées et fatiguent notre attention. Mais en Adam ils l'avertissaient avec respect. Ils se taisaient au moindre signe. Ils cessaient même de l'avertir à l'approche de certains objets, lorsqu'il le souhaitait ainsi. 11 pouvait manger sans plaisir, regarder sans voir, dormir sans rêver à tous ces vains fantômes qui nous inquiètent l'esprit et qui troublent notre repos 4. Ne regardez point cela comme des paradoxes. Consultez la raison, et ne jugez point sur ce que vous sentez dans un corps déréglé, de l'état du premier homme, en qui tout était conforme à l'ordre immuable que Dieu suit inviolablement. Nous sommes pécheurs, et je parle de l'homme innocent. L'ordre ne permet pas que l'esprit soit privé de la liberté de ses pensées lorsque le corps répare ses forces dans le sommeil. L'homme juste pensait donc en ce temps, et en tout autre, à ce qu'il voulait. Mais l'homme devenu pécheur n'est plus digne qu'il y ait à cause de lui des
1 Van-Hdmont, Imago Dei.
ENTRETIENS
exceptions dans les lois de la nature. 11 mérite d'être dépouillé de sa puissance sur une nature inférieure , s'étant rendu par sa rébellion la plus méprisable des créatures, non-seulement digne d'être égalé au néant , mais d'être réduit dans un état qui soit pour lui pire que le néant.
XIX. Ne cessez donc point d'admirer la sagesse, et l'ordre merveilleux des lois de l'union de l'âme et du corps , par lesquelles nous avons tant de di\ ers sentiments des objets qui nous environnent. Elles sont très-sages. Elles nous étaient même avantageuses en tous sens en les considérant dans leur institution ; et il est très juste qu'elles subsistent après le péché, quoiqu'elles aient des suites fâcheuses ; car l'uniformité de la conduite de Dieu ne doit pas dépendre de l'irrégularité de la nôtre. Mais il n'est pas juste, après la rébellion de l'homme, que son corps lui soit par faitement soumis. Il ne le doit être qu'autant que cela est nécessaire au pécheur pour conserver quelque temps sa misérable vie, et pour perpétuer le genre humain jusqu'à la consommation de l'ouvrage, dans lequel sa postérité doit entrer par les mérites et la puissance du réparateur à venir ; car toutes ces générations qui s'entresuivent, toutes ces terres qui se peuplent d'idolâtres, tout l'ordre naturel de l'univers qui se conserve , n'est que pour fournir abondamment à Jésus-Christ les matériaux nécessaires à la construction du temple éternel. Un jour viendra que les descendants des peuples les plus barbares seront éclairés de la lumière de l'Évangile, et qu'ils entreront en foule dans l'Église des prédestinés. Nos pères sont morts dans l'idolâtrie , et nous connaissons le vrai Dieu et notre adorable Sauveur. Le bras du Seigneur n'est point raccourci. Sa puissance s'étendra sur les nations les plus éloignées ; et peutêtre que nos neveux retomberont dans les ténèbres lorsque la lumière éclairera le nouveau monde. Mais recueillons, Ariste, en peu de mots les principales choses que je viens de vous dire, afin que vous les reteniez sans peine, et que vous en fassiez le snjet de vos méditations.
XX. L'homme est composé de deux substances, esprit et corps. Ainsi il a deux sortes de biens tout différents à distinguer et à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. Dieu lui a aussi donné deux moyens très-sûrs pour discerner ces différents biens, la raison pour le bien de l'esprit, les sens pour le bien du corps, l'évidence et la lumière pour les vrais
SUR LA MÉTAPHYSIQUE
biens, l'instinct confus pour les faux biens. J'appelle les biens du corps de faux biens , ou des biens trompeurs, parce qu'ils ne sont point tels qu'ils paraissent à nos sens , et que, quoiqu'ils soient bons par rapport à la conservation de la vie, ils n'ont point en propre l'efficace de leur bonté : ils ne Font qu'en conséquence des volontés divines ou des lois naturelles, dont ils sont les causes occasionnelles. Je ne puis maintenant m'expliquer plus clairement. Or il était à propos que l'esprit sentît comme dans les corps les qualités qu'ils n'ont pas, afin qu'il voulût bien, non les aimer ou les craindre , mais s'y unir ou s'en séparer selon les besoins pressants de la machine , dont les ressorts délicats demandent un gardien vigilant et prompt. Il fallait que l'esprit reçût une espèce de récompense du service qu'il rend à un corps que Dieu lui ordonne de conserver, afin de l'intéresser dans sa conservation. Cela est cause maintenant de nos erreurs et de nos préjugés. Cela est cause que, non contents de nous unir à certains corps et de nous séparer des autres , nous sommes assez stupides pour les aimer ou les craindre. En un mot, cela est cause de la corruption de notre cœur, dont tous les mouvemenls doivent tendre vers Dieu , et de l'aveuglement de notre esprit , dont tous les jugements ne se doivent arrêter qu'à la lumière. Mais prenons-y garde, et nous verrons que c'est parce que nous ne faisons pas de ces deux moyens dont je viens de parler l'usage pour lequel Dieu nous les a donnés ; et qu'au lieu de consulter la raison pour découvrir la vérité , au lieu de ne nous rendre qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires, nous nous rendons à un instinct confus et trompeur, qui ne parle juste que pour le bien du corps. Or, c'est ce que le premier homme ne faisait pas avant son péché; car sans doute il ne confondait pas les modalités dont l'esprit est capable avec celles de l'étendue. Ses idées alors n'étaient point confuses , et ses sens parfaitement soumis ne l'empêchaient point de consulter la raison.
XXL L'esprit maintenant est aussi bien puni que récompensé par rapport au corps. Si on nous pique, nous en souffrons , quelque effort que nous fassions pour n'y point penser. l 'Â la esl v rai. Mais , comme je vous ai dit, c'est qu'il n'est pas juste qu'il y ait en faveur d'un rebelle des exceptions dans les lois de la nature , ou plutôt que nous ayons sur notre corps un pouvoir que nous ne méritons pas. Qu'il nous suffise que,
parla grâce de Jésus-Christ, les misères auxquelles nous sommes assujettis aujourd'hui seront demain le sujet de notre triomphe et de notre gloire. Nous ne sentons point les vrais biens. La méditation nous rebute. Nous ne sommes point naturellement touchés de quelque plaisir prévenant dans ce qui perfectionne notre esprit. C'est que le vrai bien mérite d'être aimé uniquement par raison. 11 doit être aimé d'un amour de choix , d'un amour éclairé /et non de cet amour aveugle qu'inspire l'instinct. 11 mérite bien notre application et nos soins. 11 n'a pas besoin, comme les corps, de qualités empruntées pour se rendre aimable à ceux qui le connaissent parfaitement ; et s'il faut maintenant, pour l'aimer , que nous soyons prévenus de la délectation spirituelle, c'est que nous sommes faibles et corrompus, c'est que la concupiscence nous dérègle, et que pour la vaincre il faut que Dieu nous inspire une autre concupiscence toute sainte ; c'est que pour acquérir l'équilibre d'une liberté parfaite, puisque nous avons un poids qui nous porte vers la terre, il nous faut un poids contraire qui nous relève vers le ciel.
XXU. Rentrons donc incessamment en nous-mêmes, mon cher Ariste , et tâchons de faire taire non-seulement nos sens, mais encore notre imagination et nos passions. Je ne vous ai parlé que des sens, parce que c'est d'eux que l'imagination et les passions tirent tout ce qu'elles ont de malignité et de force. Généralement tout ce qui vient à l'esprit par le corps uniquement en conséquence des lois naturelles n'est que pour le corps. N'y ayons donc point d'égard. Mais suivons la lumière de la raison, qui doit conduire les jugements de notre esprit et régler les mouvements de notre cœur. Distinguons l'âme et le corps , et les modalités toutes différentes dont ces deux substances sont capables, et faisons souvent quelque réflexion sur l'ordre et la sagesse admirables des lois générales de leur union. C'est par de telles réflexions qu'on acquiert la connaissance de soi-même, et qu'on se délivre d'une infinité de préjugés. C'est par là qu'on apprend à connaître l'homme ; et nous avons à vivre parmi les hommes et avec nous-mêmes. C'est par là que tout l'univers paraît à notre esprit tel qu'il est, qu'il paraît, dis-je, dépouillé de mille beautés qui nous appartiennent uniquement, mais avec des ressorts et des mouvements qui nous font admirer la sagesse de son auteur. Enfin c'est par là , ainsi que vous venez de voir, qu'on recon-
naît sensiblement , non-seulement la corruption de k nature et la nécessité d'un médiateur, deux grands principes de notre foi , mais encore une infinité d'autres vérités essentielles à la religion et à la morale. Continuez donc, Ariste , de méditer comme vous avez déjà commencé, et vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Vous verrez que le métier des méditatifs devrait être celui de toutes les personnes raisonnables.
Ariste. — Que ce mot de méditatifs me donne maintenant de confusion , maintenant que je comprends en partie ce que vous venez de me dire, et que j'en suis tout pénétré! Je vous ai cru, Théodore, dans une espèce d'illusion, parle mépris aveugle que j'avais pour la raison. Il faut que je vous aie traité de méditatif, et quelques-uns de vos amis. Je trouvais de l'esprit et de la finesse dans cette sotte raillerie ; et je pense que vous sentez bien ce qu'on prétend dire par là. Je vous proteste néanmoins que je ne voulais pas qu'on le crût de vous, et que j'ai bien empêché le mauvais effet de ce terme de raillerie par des éloges sérieux, et que j'ai toujours crus trèsvéritables.
Théodore. — J'en suis persuadé, Ariste. Vous vous êtes un peu diverti à mes dépens. Je m'en réjouis. Mais je pense qu'aujourd'hui vous ne serez pas fort fâché d'apprendre qu'il vous en a plus coûté qu'à moi. Savez-vous bien qu'il y avait dans la compagnie un de ces méditatifs , qui dès que vous fûtes sorti se crut obligé, non de me défendre moi, mais l'honneur de la raison universelle que vous aviez offensée en détournant les esprits de la consulter? D'abord que parla le méditatif, tout le monde se souleva en votre faveur. Mais après qu'il eut essuyé quelques railleries et les airs méprisants qu'inspire l'imagination révoltée contre la raison, il plaida si bien sa cause, que l'imagination succomba. On ne vous railla point, Ariste. Le méditatif parut affligé de votre aveuglement. Pour les autres, ils furent émus de quelque indignation. De sorte que si vous étiez encore dans Je même esprit, vous en êtes fort éloigné , je ne vous conseillerais pas d'aller chez Philandre débiter des plaisanteries et des lieux communs contre la raison , pour rendre méprisables les taciturnes méditatifs.
Ariste. — Le croiriez-vous, Théodore! je sens une secrète joie de ce que vous m'apprenez là. On a remédié bientôt au mal que je craignais d'avoir fait. xMais à qui est-ce que j'en ai l'obligation ? N'est-ce pas à Théotime?
Entretiens
Théodore. — Vous le saurez lorsque je serai bien convaincu que votre amour pour la vérité sera assez grand pour s'étendre jusqu'à ceux à qui vous avez une obligation un peu ambiguë.
Ariste. — Cette obligation n'est point ambiguë. Je vous proteste que si c'est Théotime, je l'en aimerai et je l'en estimerai davantage ; car , à mesure que je médite, je sens augmenter l'inclination que j'ai pour ceux qui recherchent la vérité, pour ceux que j'appelais méditatifs lorsque j'étais assez insensé pour traiter de visionnaires ceux qui rendent à la raison les assiduités qui lui sont dues. Obligez-moi donc de me dire qui est cet honnête homme qui voulut bien m'épargner la confusion qtie je méritais , et qui soutint si bien l'honneur de la raison sans me tourner en ridicule. Je le veux avoir pour ami. Je veux mériter ses bonnes grâces ; et si je n'en puis venir à bout, je veux du moins qu'il sache que je ne suis plus ce que j'étais.
Théodore. — Bien donc, Ariste, il le saura. Et si vous voulez être du nombre des méditatifs, je vous promets qu'il sera aussi du nombre de vos bons amis. Méditez, et tout ira bien. Vous le gagnerez bientôt lorsqu'il vous verra de l'ardeur pour la vérité , de la soumission pour la foi , et un profond respect pour notre maître commun.