CINQUIÈME ENTRETIEN
De l'usage des sens dans les sciences. Il y a dans nos sentiments idée claire et sentiment confus. L'idée n'appartient point au sentiment. C'est l'idée qui éclaire l'esprit, et le sentiment qui l'applique et le rend attentif ; car c'est par le sentiment que l'idée intelligible devient sensible.
Ariste. — J'ai bien fait du chemin. Théodore, depuis que vous m'avez quitté. J'ai bien découvert du pays. J'ai parcouru en général tous les objets de mes sens, conduit, ce me semble , uniquement par ma raison. Je ne fus jamais plus surpris, quoique déjà un peu accoutumé à ces nouvelles découvertes. Bon Dieu! que j'ai reconnu de pauvretés dans ce qui me paraissait il y a deux jours d'une magnificence achevée; mais que de sagesse , que de grandeur, que de merveilles dans tout ce que le monde méprise! L'homme qui ne voit que par les yeux est assurément un étranger au milieu de son pays. 11 admire tout, et ne connaît rien : trop heureux si ce qui le frappe ne lui donne point la mort. Perpétuelles illusions
SUR LÀ MÉTAPHYSIQUE
de la part des objets sensibles : tout nous trompe, tout nous empoisonne, tout ne parle à Fâme que pour le corps. La raison seule ne déguise rien. Que je suis content d'elle, et que je le suis de vous , de m'avoir appris à la consulter, de m'avoir élevé au-dessus de mes sens et de moi-même pour contempler sa lumière! J'ai reconnu très-clairement, ce me semble , la vérité de tout ce que vous m'avez dit. Oui, Théodore, que j'aie le plaisir de vous le dire , l'esprit de l'homme n'est que ténèbres; ses propres modalités ne l'éclairent point; sa substance, toute spirituelle qu'elle est, n'a rien d'intelligible; ses sens , son imagination , ses passions le séduisent à tous moments. C'est aujourd'hui que je crois pouvoir vous assure)* que je suis pleinement convaincu. Je vous parle avec la confiance que me donne la vue de la vérité. Eprouvez-moi, et voyez s'il n'y a point dans mon fait un peu trop de témérité.
I. Théodore. — Je crois, Ariste, ce que vous me dites; car je suis persuadé qu'une heure de méditation sérieuse peut mener bien loin un esprit tel que le vôtre. Néanmoins, pour m'assurer davantage du progrès que vous avez fait, répondez-moi. Vous voyez cette ligne A B. Qu'elle soit divisée en deux parties au point G, ou ailleurs. Je vous prouve que le carré de la toute est égal aux carrés de chaque partie, et à deux parallélogrammes faits sur ces deux parties.
Ariste. — Que prétendez-vous par là? Qui ne sait que c'est la même chose de multiplier un tout , ou toutes les parties de ce tout ?
Théodore. — Vous le savez. Mais supposons que vous ne le sachiez pas. Je prétends le démontrer à vos yeux, et vous prouver par là que vos sens vous découvrent clairement la vérité.
Ariste. — Voyons.
Théodore. — Voyez fixement : c'est tout ce que je vous demande. Sans que vous rentriez en vous-même pour consulter la raison, vous allez découvrir une vérité évidente. A B D E est le carré de A B. Or ce carré est égal à tout ce qu'il renferme. 11 est égal à lui-même. Donc il est égal aux 3&1X autres carrés de chaque partie, m et n, et aux deux parallélogrammes faits sur ces parties A C etC B.
ENTRETIENS
Ariste. — Cela saute aux yeux.
Théodore. — Fort bien. Mais, de plus, cela est évident.' Donc il y a des vérités évidentes qui sautent aux yeux. Ainsi nos sens nous apprennent évidemment des vérités.
Ariste. — Voilà une belle vérité, et bien difficile à découvrir! N'avez-vous que cela à dire pour défondre l'honneur des sens ?
Théodore. — Vous ne répondez pas, Ariste. Ce n'est pas la raison qui vous inspire cette défaite ; car , je vous prie, n'estce pas une vérité évidente que vos sens viennent de vous apprendre ?
Ariste. — Rien n'est plus facile.
Théodore. — C'est que nos sens sont d'excellents maîtres. Ils ont des manières aisées de nous apprendre la vérité. Mais la raison avec ses idées claires nous laisse dans les ténèbres. Voilà, Ariste, ce qu'on vous répondra. Prouvez à un ignorant, vous dira-t-on , que le carré , par exemple , de î 0 est égal aux carrés de 4 et de 6 et à deux fois le produit de 4 par 6. Ces idées-là de nombres sont claires ; et cette vérité à prouver est la même en nombres intelligibles que s'il était question d'une ligne exposée à vos yeux qui aurait dix pouces , par exemple, et divisée entre 4 et 6. Et cependant vous verrez qu'il y aura quelque difficulté à la faire comprendre, parce que ce principe , que c'est la même chose de multiplier un nombre par lui-même, ou d'en multiplier toutes les parties séparément par elles-mêmes , n'est pas si évident qu'un carré est égal à toutes les figures qu'il contient. Et c'est ce que vos yeux vous apprennent, comme vous venez de le voir.
SUll LA MÉTAPHYSIQUE.
II. Mais si vous trouvez que le théorème que vos yeux vous ont appris est trop facile, en voici un autre plus difficile.* Je vous prouve que le carré de la diagonale d'un carré est double de celui des côtés. Ouvrez les yeux, c'est tout ce que je vous demande.
Regardez la figure que je trace sur ce papier. Vos yeux, Ariste, ne vous disent-ils pas que tous ses triangles a, 6, d,
f* g, h, ir que je suppose, et que vous voyez avoir chacun un angle droit et deux lignes égales, sont égaux entre eux? Or vous voyez que le carré fait sur la diagonale A B a quatre de ces triangles, et que les carrés faits sur les côtés n'en ont que deux. Donc le grand carré est double des autres.
Ariste. — Oui, Théodore. Mais vous raisonnez.
Théodore. —Je raisonne! Je regarde, et je vois ce que je vous dis. Je raisonne, si vous voulez, mais c'est sur le témoignage fidèle de mes sens. Ouvrez seulement les yeux, et regardez ce que je vous montre. Ce triangle d égal à e, et e égal à h; et de l'autre part d égal à f, et / égal à g. Donc le petit carré est égal à la moitié du grand. C'est la même chose de l'autre côté. Cela saute aux yeux, comme vous dites. 11 suffit, pour découvrir cette vérité, de regarder fixement cette figure, en comparant par le mouvement des yeux les parties qui la composent. Donc nos sens peuvent nous apprendre la vérité.
Ariste. — Je vous nie cette conséquence, Théodore. Ce ne sont point nos sens, mais la raison jointe à nos sens, qui nous éclaire, et qui nous découvre la vérité. N'apercevez-vous pas que, dans la vue sensible que nous avons de cette figure, il se trouve en môme temps que l'idée claire de l'étendue est jointe
EM RETIENS
au sentiment confus de couleur qui nous touche? Or, c'est de" Tidée claire de l'étendue, et non du blanc et du noir qui la rendent sensible , que nous découvrons les rapports en quoi consiste la vérité; de Tidée claire, dis-je, de l'étendue que renferme la raison, et non du blanc et du noir, qui ne sont que des sentiments ou des modalités confuses de nos sens, dont iJ n'est pas possible de découvrir les rapports. 11 y a toujours idée claire et sentiment confus dans la vue que nous avons des objets sensibles : l'idée qui représente leur essence, et le sentiment qui nous avertit de leur existence; l'idée qui nous fait connaître leur nature, leurs propriétés, les rapports qu'ils ont ou qu'ils peuvent avoir entre eux; en un mot, la vérité, et le sentiment qui nous fait sentir leur différence et le rapport qu'ils ont à la commodité et à la conservation de la vie.
111. Théodore. — Je reconnais à cette réponse que vous avez bien couru du pays depuis hier. Je suis content de vous, Ariste. Mais, je vous prie, cette couleur que voici sur ce papier n'estelle pas étendue elle-même ? Certainement je la vois telle. Or, si cela est, je pourrai clairement découvrir les rapports de ses parties, sans penser à cette étendue que renferme la raison. L'étendue de la couleur me suffira pour apprendre la physique et la géométrie.
Ariste. — Je vous nie, Théodore , que la couleur soit étendue. Nous la voyons étendue, mais nos yeux nous trompent, car l'esprit ne comprendra jamais que l'étendue appartienne à la couleur. Nous voyons comme étendue cette blancheur, mais c'est que nous la rapportons à de l'étendue, à cause que c'est par ce sentiment de l'âme que nous voyons ce papier; ou plutôt c'est que l'étendue intelligible touche l'âme et la modifie de telle façon, et par là cette étendue intelligible lui devient sensible. Quoi, Théodore! direz-vous que la douleur est étendue, à cause que lorsqu'on a la goutte ou quelque rhumatisme, on la sent comme étendue? Direz-vous que le sou est étendu, à cause qu'on l'entend remplir tout l'air? Direzvous que la lumière est répandue dans ces grands espaces, à cause que nous les voyons tout lumineux ? Puisque ce ne sont là que des modalités ou des sentiments de l'âme, et que l'âme ne tire point de son fonds l'idée qu'elle a de l'étendue, toutes ces qualités se rapportent à l'étendue et la font sentir à l'âme, mais elles ne sont nullement étendues.