‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 106 sur 134 · BIAS ET LES PASSAGERS · texte numérisé non relu

BIAS ET LES PASSAGERS

Conte.

)ANS un vaisseau battu des flots et de l'orage Bias', assis tranquillement, D'un cœur et d'un œil ferme attendoit le moment Où la barque et sa vie alloient faire naufrage- Maints passagers tremblants, et criant tous merci, Faisoient, pour adoucir la céleste colère. Mille vœux à crédit, comme il est ordinaire

En cas pareils à celui-ci.

Lors Bias s'émouvant : — n Brigands, veuillez vous taire I N'apprenez pas aux dieux que vous êtes ici. »

» Journal de Verdun de \^i6, t. Il, octobre, p. 29?.

94 DES forgï:s maillard

NOTE

I. Tout le monde sait, en gros, que Bias fut un des sept Sages de la Grèce et vécut dans le vr siècle avant l'ère chrétienne (vers l'an 570 avant J.-C). 11 y a aussi un mot de lui qui est resté célèbre: quand il fut obligé de fuir sa patrie (la ville de Priène dans l'Ionie) devant l'invasion triomphante du grand Cyrus, tous ses concitoyens, chargés de leurs effets les plus précieux, s'étant étonnés de voir Bias s'en aller le dos libre et les mains vides sans rien emporter, il leur répondit, en montrant sa tète et sa poitrine : Otnnia mea mecum porto. Réponse peut-être très philosophique, mais aussi pas mal hautaine. Le voyage sur mer et le joli mot rimé par Des Forges dans le petit conte ci-dessus furent du nombre des conséquences de l'invasion de Cyrus dans l'Ionie. — Mais voici ce qu'on connaît beaucoup moins : c'est que Bias fut avocat et un avocat modèle, qui se dévoua à sa profession jusqu'à la mort. Je passe là-dessus la parole à Savérien, l'historien attitré des philosophes anciens et modernes :

« Il s'acquit (dit-il), une si grande réputation que, pour louer l'éloquence d'un avocat, on disoit qu'il plaidoit comme Bias. Cette profession d'avocat lui parut si noble qu'il l'exerça toute sa vie ; mais il ne se chargea jamais d'une mauvaise cause... Il mourut au champ d'honneur, c'est-à-dire en plaidant. » Son grand âge l'avait beaucoup affaibli. « Un dé ses amis l'ayant prié néanmoins de soutenir son droit, il plaida avec tant de feu que les forces lui manquèrent tout d'un coup. Il se tut pour se reposer et appuya sa tête sur son petit-tîls, tandis que son adversaire plaidoit. Les juges, ayant pesé les raisons des deux parties, prononcèrent en faveur de Bias. L'assemblée se leva, et comme on voulut en avertir notre philosophe, on le trouva mort. Sa ville lui ht de magnifiques funérailles.» (Savérien, Histoire des philosophes anciens, l.\, p. 121 et i3o ; Paris, Didot, 1771, ini2).

N'y a-t-il pas dans cette mort l'étoffe d'un tableau .' et dans Bias celle d'un patron des avocats, que je recommande à nos laîcisateurs hydrophobes, si jamais (ce qu'à Dieu ne plaise) ils préiendaient couronner la longue série de leurs absurdités en essayant de donner congé àsaint'Vves.

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