ODE
A M. des Landes, contrôleur général de la Marine à Brest, et de l'Académie royale des Sciences, par M"'' de Malcrais de la Vigne, sur la mort de son père\ inaire doyen de la ville du Croisic en Bretagne.
ON père est mort... O jour! ô déplorable aurore D'un soleil malheureux !
Il n'est plus... Sort barbare! Et je respire encore Après ce coup affreux !
* Comment puis-je survivre à sa perte subite ?
Oh, souvenir cuisant !
Je le vois..., je lui parle... et son rare mérite
Nuit et jour m'est présent !
* Mercure de 1732, février, p. 265-274.
Sçavant, ingénieux, l'agrément et la gloire
De la société ; Il citoit à propos et- la fable et l'histoire,
Avec fruit écouté.
Il possédoit des loix la connoissance utile,
Mais, désintéressé, C'étoit pour secourir la veuve et le pupille
Et le pauvre oppressé.
Aux devoirs d'honnête homme il fut toujours fidèle;
Excellent citoyen.
Il aima sa patrie et prodigua pour elle
Et son temps et son bien.
Il laisse à treize enfans, quatre sœurs et neuf frères,
De petits revenus :
Heureux s'ils héritoient des talens non vulgaires
Qu'ils ont en lui connus !
* La plupart de ses fils sont en butte à Neptune
Sur les flots en courroux, Sans être encore instruits de la dure infortune Qui nous accable tous.
* Combien, à leur retour, tu paroîtras déserte,
Maison de nos ayeux I Quel déluge de pleurs, apprenant notre perte. Coulera de leurs yeux I
* Je les vois, les voilà... Quel abord !... Quel silence
A l'aspect de ce deuil !
Quels regards ! quels baisers ! Mon père!... Ah! leur présence Nous rouvre ton cercueil.
Mais quel autre accident de vos larmes amères
Fait grossir le torrent?
Je languis. Prononcez... Ah, mes sœurs I Ah, mes frères!
Tout mon cœur le pressent.
Qu'ai-je entendu ! Mon frère aux côtes libyennes *
A trouvé le trépas.
Faut-il, malheur fatal, que jamais tu ne viennes
Sans un autre ici-bas ?
Sur les eau.\ il voloit aux pénibles richesses :
Projet flatteur et vain!
La Fortune et la Mort, ces aveugles dées- s,
Se tcnoient par la main.
* De la Mort en fureur, rentre, terrible épée,
Dans ton sanglant fourreau !
D'un sang chéri ta lame étoit assez trempée Sans ce meurtre nouveau.
Hâte-toi, Dieu puissant, ma mère est foudroyée
Si bientôt tu n'accours ; Elle use en soupirant, dans ses larmes noyée,
Et les nuits et les jours '.
S& DïTs Borges maillard
Son seizième printemps sous le joug d'hyménée
Vit son cœur captivé ; Du plus fidèle époux sa cinquantième année
L'a pour toujours privé *.
Son amour maternel détacha sa jeunesse
Des différens plaisirs ; Notre éducation anima sa tendresse
Et borna ses désirs.
Depuis, elle a vécu dévote et séparée
Des terrestres mortels, Ou dans son domestique humblement retirée,
Ou priant aux autels.
' Mortj veux-tu la ravir? tout notre espoir succombe Sous tes coups triomphans.
Enferme donc encore en une même tombe La mère et les enfans !
NOTES
I. Malgré la tournure un peu amphibologique de ce titre (que nous reproduisons textuellement comme il est dans le Mercure), il s'agit bien ici du père de M"» de Malcrais, c'est-à-dire du père de Des Forges Maillard. Les Poésies de /rfn» de Malcrais, publie'es en 1735, conlicr.nent une version de cette
pièce (p. 28-33), reproduite en 1759 dans les Œuvres en vers et en prose de notre auteur (I, p. 106-1 10) ; mais dans ces deux éditions elle est réduite à 27 stances, au lieu que la version du Mercure de 1732 en a 41, et les 14 stances ainsi retranchées sont de celles qui offrent le plus de renseignements curieux sur la famille de notre poète. — Nous imprimons ici les stances 4, et 20 à 36, de la version du Mercure, répondant aux stances 4, et i5 à 21, des éditions de 1735 et de 1759. Parmi ces 18 stances, la suite du sens nous oblige à en reproduire ici sept qui figurent dans ces deux éditions; nous les donnons d'après la version du Mercure, ditîérente en quelques points de colle de 1735 et 1739; nous ne notons pas ces variantes; les curieux les relèveront, s'ils le veulent, en comparant les textes. Ces sept stances sont la première imprimée ici et les six autres en tûte desquelles nous avons placé un astérisque.
Si nous avons cru devoir comprendre dans les Œuvres nouvelles de Des Forges Maillard les stances non recueillies de cette Ode, ainsi que les trois Chansons qui composent notre n* XXXI, ce n'est point pour leur valeur littéraire, mais à cause des curieux renseignements fournis par elles sur l'histoire personnelle de notre poète, de sa famille et de ses amis.
2. 11 étoit capitaine en second sur la frégate {'Entreprenante, de Bayonne. (Note du Mercure de février 1732.)
3. Les éditions de 1735 (p. 32) et de I75g ([, p. 109) ont une strophe, la 21" de leur version, qui répond évidemment à celleci, mais avec un texte tout différent, sauf le premier hémistiche du premier vers.
4. D'après un passage des Mémoires de Des Forges Maillard {Œuvres, édit. 1759, 1, préf. p. xvi) indiqué ci-dessus dans notre Introduction (i» partie, § V), la mort du père de notre poète devait remonter à octobre 173 i. Sa femme, Marie Audet, étant alors dans sa cinquantième année, avait dû naître en 1682 et se marier en 1698, puisque son premier-né (notre poète) vint au monde le 24 avril 1C99.
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