XXXIV
EPITRE
A M. Bonamy, docteur-médecin, de plusieurs Aca~ démies royales des Sciences et Belles-Lettres et des Sociétés royales d'Agriculture de la province de Bretagne et du pays d'Aunis '.
AVANT disciple d'EscuIapCj Toi qui connois tous les chemins Par où le mal se glisse et sape L'étui de l'âme des humains ; Toi qui la vois marcher dans sa frêle clôture, Et quij fouillant tout l'univers Pour secourir notre infirme nature, Lui ravis cent secrets divers...
Docte et cher Bonamy, que j'aime Plus que mes yeux et que moi-même.
Journal de Verdun de 177-, I, p- 36o, Mai-
Te ferai-je un remercîment
Composé, guindé, long d'une aune,
Pareil à ceux que mixtionne De fard, d'ambre et de musc, plus d'un rimeur qui ment ? Ce n'est pas là mon ton : je te dis simplement,
Mon cher, que je te remercie Du don que tu m'as fait d'un malaga divin,
— Du nectar plutôt que du vin ! —
Liqueur que ton goût a choisie.
Quand, dans mon champêtre manoir, Cédant à mon impatience, Cher ami, me viendras-tu voir?
Toujours prêt à t'y recevoir
Sans maigre économie et sans magnificence ! Dans ce solitaire séjour, D'où l'amitié, qui rit à table.
Bannit l'humeur insociable Et les sottises de l'amour.
Tu ne verras que gens dont, par expérience. Le moelleux commerce m'apprit Quelle est l'extrême différence Du vrai bon cœur au bel esprit
Enfîé de ses talens et fou d'outrecuidance.
Il8 DES FORGES MAILLARD
Ici, loin du tumulte et de la vanité, Nous amusant des grandes choses, De leurs effets et de leurs causes.
Censeurs de bonne foi, sans partialité.
Railleurs sans passion, sans personnalité,
Nous parlerons de la Régence ', Du commerce, la gloire et l'appui des Etats, Du luxe ruineux, de l'avide finance.
Des intérêts des potentats, Des flatteurs, gouffres d'opulence.
Des impôts et de l'indigence
Qui meurt de faim, qui crie et qu'on n'écoute pas !
Nous y mesurerons les superbes fantômes
De ces grands qui, couverts d'un éclat passager. Ne sont tous que ce que nous sommes.
Et nous oserons les juger Comme on Juge les autres hommes.
Dans ce réduit secret, sans crainte et sans danger, Nous passerons par l'étamine Les incrédules, les bigots :
Heureux le mortel qui chemine
Entre ces deux écueils sans périr dans les flots !
Egayant les propos d'une critique exacte, Avec nous en chorus tu chanteras — entr'acte ! — En l'honneur de Bacchus de joyeuses chansons. C'est ainsi qu'éloignant le terme de la vie,
Par la douce gaîté notre âme rajeunie Saura même de l'âge échauffer les glaçons.
Cependant, pour partir attends que les orages Qui couvrent nos rochers du débris des naufrages Cessent de tourmenter les ondes et les airs,
Et que la frileuse hirondelle, Voyageant au-dessus de l'empire des mers, Par ses gazouillements et ses battements d'aile Annonce sur nos bords la fuite des hyvers. Ami, corrige alors par quelques jours d'absence Les dures fonctions de ton utile emploi. Et viens dompter par ta présence L'insurmontable ennui qui me tient sous sa loi.
Rends-toi donc à mes vœux — au moins par complaisance Viens de ton malaga t'embaumer avec moi. Dans ma case — déjà bien que tout fût à toi — Ton écot est payé d'avance.
DIÎS FORGES MAILLARD
NOTES
1. François Bonamy, savant médecin, passionné spécialement pour l'étude de la botanique ; né à Nantes le lo mai 1710, mort dans cette ville en 1786. Voir ce qui en est dit dans la Biographie bretonne, I, p. iSg, et dans les Lettres nouvelles de Des Forges Maillard, p. 226.
2. L'époque de la Régence et le commencement du règne de Louis XV (lyiS à lySo) représentaient, pour Bonamy et pour Des Forges, le temps de leur jeunesse, vers lequel ils reportaient leur souvenir avec prédilection.
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