‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 19 sur 134 · Jbid., I, Préface et mémoires, p. xxni · texte numérisé non relu

Jbid., I, Préface et mémoires, p. xxni

3. Ibid., p. XXI, et Lettres nouvelles de Des Forges Maillard, p. 33.

INTRODUCTION

jours d'août 1736 pour revenir en Bretagne». Cela met son arrivée en Forez au commencement de février i735. Avec la difficulté des routes, la lenteur des communications à cette époque, surtout au cœur de l'hiver, il dut mettre au moins quinze jours à s'y rendre : il avait donc dû quitter Paris peu de temps après le premier jour 4e l'an, vers le 10 ou le i5 janvier 1735. Cette époque marque le terme de son séjour chezTiton : pour en trouver le début, il faut remonter de quatorze ou quinze mois en arrière, ce qui nous mène précisément à la seconde moitié d'octobre 1733, date du premier voyage de Des Forges à Paris.

Voyons les conséquences de ce voyage, les incidents de ce séjour, en prenant soin d'écarter les faits imaginaires dont on l'a quelquefois surchargé et qui en altèrent la physionomie.

Dans une intéressante notice sur notre poète, qui ouvre l'édition de ses Poésies diverses publiée en 1880 chez Quantin à Paris, M. Honoré Bonhomme dit que, peu de jours après l'arrivée de Des Forges chez Titon du Tillet, celui-ci donna un « grand dîner » d'hommes de lettres, € parmi lesquels il eut la malice de comprendre Néricault- « Destouches, La Motte-Houdart et quelques autres beaux « esprits qui, comme eux, avaient été personnellement

I. Lettre de Des Forges à René' Chevayedu 9 novembre lySS, dans Iss Lettres nouvelles de Des Forges, p. 19, 20, et p. 22, notes 2 et 5.

DES FORCES MAILLARD

" mystifiés par Des Forges, » — et qu'au beau milieu du repas il présenta solennellement ce dernier à ses convives comme étant l'original de Mii= de Malcrais. — M. Bonhomme donne du fait un détail précis, circonstancié, que l'on croirait volontiers émané d'un témoin oculaire, et comme conséquence de ce dîner il ajoute : c Ce ne fut « pour Des Forges, pendant les premiers jours de sa pré- « sence à Paris, qu'une suite non interrompue de fêtes o et de festins » (p. xiv et xv).

Mais à l'appui de ce récit il ne cite aucune source, aucune autorité. Tous ces faits — dont le détail est fort agréable — nous sommes réduits, malheureusement, à les croire imaginaires et même, nous le craignons, inconciliables avec des dates et des renseignements certains.

Si cette histoire de dîner était vraie, dès le lendemain, nécessairement, tout Paris aurait su la présence de Des Forges dans la capitale et son identité avec M"= de Malcrais. Or, Des Forges lui-même publia dès ij36 un récit de son séjour chez Titon du Tillet, où il dit nettement : « Je demeurai six viois à Paris, sans être connu que de <> très peu de personnes '. » Ajoutez à cela que des deux convives nommés comme ayant pris part à ce festin (qui aurait eu lieu, forcément, à la fin d'octobre ou au commencement de novembre i733), l'un, La Motte-Houdart, était mort depuis deux ans (le 26 décembre lySi) ; et l'autre, Néricault Des Touches, plus de trois mois après la date de ce prétendu dîner, croyait encore fermement à l'existence de Mlle de Malcrais, puisque l'épître qu'il lui adressa et qu'on cite partout parut seulement dans le Mercure de février 1734 (p. 219).

I. Lettres nouvelles de Des Forges Maillard, p. 3o ; et X musemeiis du cœur et de l'esprit, t. X, p. i33.

INTRODUCTION XLI

Nous regrettons d'avoir à contredire un aimable écrivain ; et s'il s'agissait seulement de quelques détails de mise en scène dont on eût orné le récit d'un fait réel ou au moins probable, nous nous garderions de contester. Mais, outre que le fait en lui-même est, comme on vient de le voir, impossible, il a l'inconvénient assez grave de donner une couleur fausse au caractère de Des Forges dans son voyage à Paris et de lui prêter une sorte d'attitude tapageuse — ou, si l'on veut, théâtrale, — par laquelle il eût semblé braver les victimes de sa mystification et provoquer leur mécontentement, leurs représailles. Or, c'est là ce que notre poète s'attacha soigneusement à éviter. Il garda, avec grande convenance, un modeste incognito et ne révéla que par occasion, ou par des démarches de politesse personnelle, le fait de son séjour à Paris et le secret de son pseudonyme féminin : en sorte qu'après six mois et plus de ce séjour, ce secret (il vient de nous le dire et nous en verrons d'autres preuves plus loin) « n'était encore connu que de « très peu de personnes. >>

Une des premières personnes (la première, ce semble, après Titon) que Des Forges prit soin de détromper, ce fut Voltaire. On n'a pas fait figurer celui-ci parmi les convives du prétendu dîner de bienvenue où Titon aurait présenté notre poète aux hommes de lettres et dévoilé en même temps le secret du pseudonyme de Malcrais. C'est après ce dîner, même après toute la « série de fêtes et de festins » dont il fut suivi, — alors donc que tout Paris devait déjà connaître et le secret de Malcrais et le séjour de Des Forges dans la capitale; — c'est alors seulement que ce dernier (suivant le récit de M. Bonhomme) Des Forges serait allé avec Titon du Tillet faire visite à Voltaire pour lui apprendre... ce que tout le monde

savait déjà. Si les choses s'étaient passées ainsi, Voltaire eût eu lieu d'être mécontent, et ce procédé médiocre venant aggraver la petite mystification dont il avait été la victime,on comprendrait un peu mieux le ressentiment dont le grand écrivain ajourna pendant quinze ans (c'est là ce qui est drôle) l'injurieuse explosion. Mais ici encore ce récit ne s'appuie d'aucune preuve, et il a contre lui le témoignage précis de Des Forges, qui raconte comme suit son arrivée à Paris :

(I Je pris la messagerie à Nantes, d'où j'informai M. Titon du Tiilet du jour que je devois arriver à Paris. J'y trouvai, dans le lieu où descend le messager, son valet de chambre qui m'attendoit avec un carrosse. Je fus donc conduit chez mon ami, je devrois dire chez mon père, puisqu'il me re'généra par sa tendre amitié et ses sages instructions. — Nous allâmes faire visite ensemble à M. de Voltaire. Il fut à l'abord étonné de cette apparition. Mais revenu de sa surprise, il m'accueillit avec gaité et m'honora d'autant de marques d'estime et d'araitié que j'en pouvois attendre du plus bel esprit de l'Europe. Il plaisanta luimême sur son erreur amoureuse avec grâce et légèreté. Il me dit même que, sans s'égarer dans le/ormoi«iH pastor Coridon, sa tendresse pour moi alloit se changer en amitié. — Ma métamorphose, dont le secret n'étoit pas encore publiquement dévoilé, occasionna plusieurs scènes ' , etc. »

Ainsi, la première visite de Des Forges à Paris fut pour Voltaire et elle eut lieu avant que l'histoire du pseudonyme de notre poète eût transpiré dans le public.

Les deux premiers personnages que l'on détrompa après Voltaire, sur l'existence de M"« de Malcrais, furent Fontenellc et Destouches le comique (Néricault des Touches) : c'est Bouguer, le célèbre mathématicien, le grand ami de

!. Œuvres JeD. F. M., édit. lySy, t. I, préface, p. xxiii-.xxiv.

INTRODUCTION

Des Forges qui, en leur « révélant le mystère, » commit envers notre poète et à son insu ce que celui-ci appelle « une infidélité ' >> : tellement, dans les premiers mois de son séjour à Paris, Des Forges avait à cœur de ne voir trahir en public ni son incognito personnel, ni le secret de M"= de Malcrais.

Destouches lui-même n'en fut pas instruit de bonne heure, puisque (comme je l'ai dit plus haut) en février 1734, c'est-à-dire quatre mois après l'arrivée de Des Forges à Paris, non seulement il croyait encore à l'existence de la dixième Muse, mais il lui adressait, en plein Mercure, un des plus ardents, des plus convaincus et des plus complets hommages qu'elle eût reçus jusque-là, vraiment digne — nous allons le voir — de clore la série. — Destouches, dans cette pièce, se reproche d'abord d'avoir tant tardé ; il dit à Malcrais :

Jusques ici, dans le silence Content d'admirer vos e'crits Et charmé que toute la France Vous en donnât le juste prix, J'ai sçu résister à l'envie, A l'ardeur de vous exalter ; Mais enfin mon âme ravie Ne sçauroit plus y résister.

Il brûle de rattraper le temps perdu, et il va y réussir:

Je veux d'une Muse nouvelle

Chanter les admirables traits,

Et la déesse la plus belle

Pour mon cœur auroit moins d'attraits

Que n'en a l'illustre immortelle

Qui porte le nom de Malcrais.

I. Lettres nouvelles de D. F. M., p. 3o, et Amus. du cœur et de l'esprit, t. i, p. i33.

Il ne l'a pas vue, hélas ! Il n'en va pas moins faire son portrait :

Son esprit me la représente Vive, gracieuse, amusante.

De ses beaux yeux le feu charmant Pénètre jusqu'au fond de l'âme.

Qui la voit, l'entend un moment, Ressent la plus ardente flamme Et fait en soi-même serment De l'aimer éternellement.

Oui, telle est l'admirable idée Que je me fais de vous, Malcrais...

Quelque sujet que vous traitiez, Partout on vous trouve admirable, Et quelque ton que vous preniez, Vous paroissez toujours aimable.

Que l'on célèbre vos talens, Du Couchant jusques à l'Aurore; Qu'on vous admire, j'y consens.

Moi, je fais plus : je vous adore ' !

Pris de pitié sans doute pour une passion qui éclatait avec une telle violence, et afin d'y couper court, Bouguer instruisit Destouches du véritable sexe de la Musc du Croisic, ce qui n'empêcha point celle-ci de répondre'd'un ton obligeant mais assez calme, toujours sous son nom de Malcrais, aux brûlante^ déclarations de Destouches dans le Mercure du mois de mai 1734 '.

1. n A Mademoiselle de Malcrais. Epître » signée N. D., dans le Mercure de février 1734, p. 219-222 ; et dans les Poésies de M'" de Malcrais, p. 244-247, avec le nom de Ncricault-Destouches.

2. Voir dans le Mercure de mai 1734 (p. 870-S71) la n Ré- « ponse à l'Epître de M. Néricaull-Destouches, de l'Académie

INTRODUCTION XLV

Connue ainsi d'abord de quelques personnes seulement, la vérité sur Malcrais perça peu à peu, de proche en proche parmi les gens de lettres, sans se répandre encore dans le public. Mais un certain jour Des Forges étant au café Gradot, voisin du Pont-Neuf et très fréquenté alors des lettrés, y rencontra M. Melon', ancien secrétaire du Régent, économiste distingué et surtout homme d'esprit, avec qui il avait eu récemment quelques relations d'affaires et qui était au courant de l'histoire de MU« de Malcrais. « Il me demanda (dit Des Forges dans <( une relation écrite en lySô) si je voulois qu'il m'annon- « çât (dans le café Gradot) sous mon nom de fille.

— « Gardez-vous-en bien, lui répondis-je ; vous défria seriez mon chignon en me décoiffant, et cette catas- « trophe feroit tort à mon établissement. »

« Quelque prière que je pusse lui faire, il refusa de s'y rendre et m'annonça pour M"" de Malcrais de la Vigne. Cette manière de me démasquer me déconcerta ; je pris la fuite et je fusa peine remarqué. Comme il badina et qu'il

« Françoise, insérée dans le Mercure du mois de février der- « nier, p. 219, par M"* de Malcrais de la Vigne, du Croisic en « Bretagne. » Celte Réponse est reproduite dans les Poésies de Malcrais, p. 247-248.

I. Melon (Jean-François), né à Tulle dans la seconde moitié du xvn" siècle, mort en 1738; lettré, savant, économiste et administrateur fort distingué; d'abord avocat au Parlement de Bordeaux et l'un des fondateurs de l'Académie de cette ville en 1712 ; plus tard inspecteur des fermes à Bordeaux, puis secrétaire et conseiller intime du régent Philippe d'Orléans; auteur d'un Essai politique sur le commerce, imprimé en 1754 et fort estimé. Dans la préface des Œuvres de Des Forges Maillard, édit. 1759 (I, p. XXV), on lui donne à tort le nom de Melmt et la qualité de conseiller au Parlement de Bordeaux : erreur répétée dans les Lettres nouvelles de Des Forges Maillard (p. 35, note 8), et que la note présente doit rectifier.

DES FORGKS MAILLARD

eut la précaution de ne point avouer franchement qui j'étois, le bruit courut aussitôt que Mie Malcrais de la Vigne étoit â Paris déguisée en homme ». »

Ce bruit vint jusqu'au lieutenant de police Hérault, à qui l'on représenta Malcrais comme une gourgandine courant le monde en culotte, pour se livrer plus commodément « à ses inclinations débauchées. » Hérault jugea nécessaire d'arrêter les exploits de la donzelle et de la mettre au Fort-Lévêque. Ayant su que, la veille de son apparition au café Gradot, elle avait dîné chez Prault le libraire, avec quelques beaux esprits dont l'un, Beauchamps, auteur des Recherches sur le théâtre français, était fort connu du lieutenant de police, ce magistrat le fit appeler et sut de lui que, si Malcrais était fille dans le Mercure de France, partout ailleurs elle était homme et répondait au nom de Des Forges Maillard, ce qui réduisait à néant tous les mauvais bruits débités sur son compte. Cette aventurc qui amusa beaucoup le lieutenant de police, ne tarda point à devenir publique, et dès lors tout Paris sut que Mil" de Malcrais était purement un ingénieux pseudonyme inventé par le poète du Croisic.

Cela eut lieu, suivant le récit de Des Forges, six mois après son arrivée à Paris, c'est-à-dire dans le courant de mai 1734. Ce qui — notons-le — n'empêcha pas le Mercure d'insérer encore en juin, juillet, aoiît 1734, et même dans les premiers mois de 1735, des pièces de divers auteurs adressées à MUc de Malcrais, et même des poésies de Des Forges signées de ce nom féminin '.

1. Lettres nouvelles de D. F. M., p. 3i-32, — et Œuvres de D. F. M., édit 1759, I, préf., p. xxv-xxvi.

2. Voir à l'Appendice du pre'sent volume, l'article intitulé Collaboration de M"e de Malcrais au Mercure de France, cidessous, p. 123.

INTRODUCTION XLVII

Le sdjour de Des Forges à Paris fut égayé de plusieurs scènes plaisantes dues à la double équivoque de son vrai et de son faux nom, de son vrai et de son faux sexe, parfois même aux habits de femme dont il s'affubla en'quelques rencontres pour l'amusement de ses hôtes, et qui, grâce à la finesse de ses traits et de sa taille, lui seyaient fort '.

Nous n'insisterons pas sur ces épisodes, mais nous rechercherons si notre poète atteignit son but ; si, après avoir tué Mlle de Malcrais, il réussit à en hériter, c'està-dire, à conserver pour lui-même, sous son propre nom, la brillante réputation acquise à son galant pseudonyme. Evidemment il dut y avoir du déchet; dans ce tas de louanges la galanterie entrait pour beaucoup, elle était au moins coupable de toutes les hyperboles, qui montaient haut. Comme, au demeurant, il y avait dans les vers attribués à Malcrais pas mal d'esprit et de talent, surtout au goût du temps, - ôtant du tas l'hyperbole et les menus suffrages de la galanterie, il devait rester encore un joli lot à Des Forges Maillard.

I. Dans ses Mémoires historiques (dont il a fait la Préface de l'édition de ses Œuvres de ij5g). Des Forges raconte l'histoire plaisante d'un sou^^er où, grâce à des atours féminins que lui avait fournis son amphitryon, il se fit, à la grande jubilation de l'ass.siance, conter fleurette pendant tout le repas par un brave capitaine de dragons, ravi de pouvoir faire la cour à l'illustre Malcrais (Œuures, I, p. xxvii,-xxx). Si notre poète avait ete « un grand gaillard de cinq pieds six pouces » avec des « yeux pétillant d'ardeur virile », comme le dit M. H. Bonhomme {Poésies diverses de D. F. M., édit. Quantin, iSSo, p. xii et xv), la méprise du galant capitaine eût été impossible.

Cependant, à en croire toutes les Biographies générales (sauf la Biographie bretonne) et la presque totalité des historiens et histoires littéraires qui concernent cette époque, il aurait été sifflé par tout le monde comme poète ridicule dès le lendemain de sa métamorphose, et serait tombé depuis lors dans un mépris et dans un oubli complet.

C'est là à peu près le contraire du vrai. Mais les Biographies, les histoires sont excusables : elles se bornent à répéter un mensonge tout fait, sorti de la plume de Voltaire. Nous parlerons bientôt de ce mensonge, nous en pèserons la valeur historique et morale. Mais il nous faut d'abord rechercher et établir, par des témoignages précis, irréfutables, quelles conséquences eut en réalité, pour la situation littéraire de Des Forges, la divulgation de son identité avec la prétendue Muse du Croisic.

Il convient peut-être de distinguer ici le public et les beaux-esprits. Ceux-ci, dupes d'un stratagème qui n'était pas dirigé contre eux, pouvaient cependant en garder quelque rancune. Le public, qui avait eu double spectacle — d'abord la comédie jouée par Malcrais, ensuite la déconvenue de ses adorateurs, — et qui s'était amusé de l'un et de l'autre, était, ce semble, dans une meilleure condition pour juger impartialement.

Dans les beaux-esprits, il faut aussi distinguer deux rangs : le premier, composé de l'état-major, des chefs de colonnes, des auteurs les plus célèbres du temps, que leur célébrité même rendait plus sensibles aux piqûres de l'amour-propre ; parmi les adorateurs déçus ou ex-adorateurs de Malcrais, on en comptait au moins trois, Voltaire, Destouches et Fontenelle, dont le dernier, sans avoir affiché ses sentiments dans le Mercure, n'en avait pas moins publiquement exprimé son estime admirative pour la Muse du Croisic.

INTRODUCTION

Après ceux-là venait le second rang, soldats et sousofficiers de l'armée du Parnasse, le moyen et le menu fretin des beaux esprits, — les Pesselier, les Tanevot, les Carrelet d'Hautefcuille, et Frigot, et Claville, et Sommevesle, et Servin, et Gresland, et Seréde Rieux, et les chevaliers de Leucotèce et les bergers de Lutèce, etc., etc., — qui tous s'étaient à l'envi rués sur la divine Malcrais, non comme sur une proie, mais comme aux pieds d'une idole, luttant entre eux de louanges, de flatteries, d'hyperboles, d'adorations, jonchant à qui mieux mieux, sans arrêt el sans fatigue, les pages du Mercure de leurs interminables pièces de rimes adulatrices, comme d'immenses tapis de fleurs étendus respectueusement sur le chemin où doit passer la divinité. Ah ! ceux-là ne renièrent pas leur culte. Le secret de Malcrais était connu de tous, que Servin, Claville, Pesselier, etc., n'en continuaient pas moins de faire fumer devant son autel, sur les colonnes du Mercure, leurs petites cassolettes '.

Au mois d'avril ijSS, — alors que, depuis près d'un an, au vu et su de tout le monde, le jupon de la chaste demoiselle s'était changé en culotte à l'usage de Des Forges Maillard, — l'un d'eux venait encore offrir à la dixième Muse un fioi/ji/e/ poétique et lui disait :

Mais quel bouquet t'offrir ? Des vers .' c'est être fou ; Un semblable présent seroit-il à sa place Pour qui sçait disposer des trésors du Parnasse ? Ce seroit envoyer un lingot au Pérou;

Ce seroit porter à Neptune

Le don ridicule et nouveau

I. Voir ci-dessus, ii VAppenJice, la table de la Collaboration de Mlle de Materais au Mercure de France, juin 1734, février, mars et avril 1735.

VH

De quelques gouttes d'eau.

Des fleurs ? Offrir les dons de Flore A celle qu'Apollon couronne de lauriers ' ! Eic

Un autre, pour concilier à la fois les talents et les sexes, déclare reconnaître dans les vers de la Muse croisicaise les génies combinés de MUe de Scudéry, de M™« Des Houlières, de Pavillon et de Segrais :

Ce sont eux, je les vois, je reconnois leurs traits ;

Ils sont bien sûrs de nos suffrages, Lorsque, pour s'illustrer par de nouveaux ouvrages.

Ils prennent le nom de Malcrais *.

Ainsi, dans le gros de l'armée parnassienne, parmi les beaux esprits du second rang, de beaucoup les plus nombreux et qui formaient ce qu'on appelait dès lors la classe des gens de lettres, la transformation de Malcrais en Des Forges ne porta aucun tort à celui-ci, qui hérita en nom propre de toute la réputation, de toute l'estime littéraire acquise à son pseudonyme féminin.

En fut-il de même dans le premier rang, dans l'étatmajor de la <• république des lettres ? » Comment, en particulier, cette transformation fut-elle prise par les trois

1. (i Lettre et bouquet à M"" de Malcrais par M. Pesselier, » dans le Mercure de lySS, avril, p. 710.

2 . « Remerciement de M. de Claville à M'" de Malcrais de la Vigne, sur ce qu'elle lui a fait présent du recueil de ses Poésies » dans le Mercure de lySS, mars, p- 487-

INTRODUCTION r,l

célèbres écrivains spécialement intéressés à l'évcneraent, Voltaire, Fontenelle, Destouches ?

Le dernier pouvait avoir quelque droit d'être mécontent. On l'avait laissé s'embourber jusqu'au cou et jusqu'au dernier moment dans le culte de la fausse Muse. Quand Des Forges était depuis quatre mois à Paris, quand Voltaire et les amis de Titon du Tillet étaient déjà détrompés sur l'existence de Malcrais, quand il était facile d'aviser aussi Destouches par l'intermédiaire de Bouguer, on le laissa au contraire afficher solennellement sa foi dans cette bourde et brûler un encens enthousiaste sur l'autel de la déesse, la veille du jour où elle allait rentrer dans le néant. Malgré cela, loin de garder rancune â Des Forges, Destouches lia avec lui d'excellentes relations et ne cessa de professer pour son caractère et son talent une très grande estime, comme le prouve la lettre suivante, écrite quelques années après :

• Je suis ravi, Monsieur, que vous vous soyez souvenu de moi, et je vous en remercie de tout mon cœur. Votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir que je commençois à me persuader que vous m'aviez tout à fait oublie'. En quelque lieu que votre fortune vous conduise ou vous fixe, comptez que vous aurez toujours en moi un ami très dévoué et prêt par conséquent à vous en donner les preuves les plus essentielles, si elles sont en mon pouvoir. Ne m'épargnez point, je vous prie, quand vous aurez l'occasion de me mettre à l'e'preuve, et croyez qu'on ne peut être plus sensible que je le suis aux vœux que vous faites en ma faveur. Si les miens pouvoient Être exaucés, la fortune ne vous conduiroit pas loin de nous. Elle vous établiroit à Paris, commevoiis le mérite^, et je jouirais du plaisir tant désiré d'y avoir un illustre et excellent ami, avec qui je serais charmé dépasser une partie de ma vie. Voilà très sincèrement comme je pense sur votre sujet '. »

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