‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 21 sur 134 · I. Ibid., p. Liv · texte numérisé non relu

I. Ibid., p. Liv

INI RODUCTION

mon estime pour vous. La plaisanterie que vous ave:; faite est un des bons tours dont on se soit avise; et cela seul serait auprès de moi un grand mérite. Mais vous en avez d'autre que celui d'attrapper le monde. Vous ave^ celui de plaire, soit en homme, soit en femme. Vous êtes actuellement sur les bords du Lignon, et de Nymplie de la mer vous voilà devenu berger d'Astrée. Si ce pays-là vous inspire quelques vers, je vous prie de m'en faire part. Pour moi j'ai un ptu abandonne' la poésie, dans la campagne où je suis. A présent, je songe à vivre:

Duco sollicitai jucunda oblivia vitce.

« Cette vie sera plus heureuse encore, si vous me donne:; part des fruits de votre loisir. Je suis fâché que la Champagne soit si loin du Lignon. Mais c'est véritablement vivre ensemble que de se communiquer les fruits de son esprit et les sentiments de son âme '. »

Impossible d'exprimer d'une façon plus cordiale une estime plus entière du talent et du caractère d'un honnête homme. Cette prose familière, intime, a certainement plus de portée, plus de valeur sérieuse que les hyperboles plus ou moins poétiques de l'Epître à M'i'^de Malcrais citée plus haut (ci-dessus, p. xxviii-xxix), et nous ferons voir un peu plus loin que, dix ans plus tard (en 1745), Voltaire avait pour Des Forges les mêmes sentiments.

I. Ibid., p. XXXII. — Dans toutes les éditions de la correspondance de Voltaire, cette lettre figure avec cette date : « Le ... (1 février lySS. » Dans la n Préface ou Mémoires historiques » de Des Forges, elle est datée : n A Vassy en Champagne, ce 23 juil- « let, » sans indication d'année. Elle est en réalité du 23 juillet 1735, car nous avons entre les mains une lettre inédite de Des Forges Maillard du 1 1 août 1735, où il écrit à Titon du Tillet : « J'ay reçu un lettre pleine d'amitié de M. de Voltaire ; il est à M Vassy en Champagne; voici comme sa lettre finit : Cette vie sera (I plus heureuse encore... [etc. jusqu'à la fin de la lettre ci-dessus]. • Vous voyez qu'on ne sçauroit témoigner plus d'amitié. »

Ainsi, dans le monde des beaux-esprits, des poètes, des écrivains et des lettrés, parmi ceux du premier rang comme parmi ceux du second, la métamorphose de M"" de Malcrais en Des Forges Maillard ne nuisit aucunement à celui-ci, qui — abstraction faite des déclarations et hyperboles galantes que nul n'avait pu prendre au sérieux — hérita de toute l'estime et de la renommée littéraire acquise à son pseudonyme féminin.

Des Forges eut-il même fortune du côté du public, ou faut-il croire, sur la foi des Biographies, que malgré l'opinion des beaux-esprits qui lui restait favorable, notre auteur, quand il eut repris son sexe, soit devenu la bête noire du public proprement dit, qui, brûlant ce qu'il avait adoré, n'eût plus vu en lui qu'un poète plat, ennuyeux et ridicule ?

Là-dessus nous avons un témoignage excellent, émanant d'un témoin oculaire, très bien renseigné, très compétent et très impartial, le célèbre poète Piron.

Piron n'eut jamais avec Des Forges de relations personnelles ; mais il était à Paris lors de l'histoire de M"" de Malcrais ; très lancé dans les lettres, fréquentant tous les mondes, il suivit de près ce curieux épisode littéraire, dont il fit peu de temps après (en lySS) l'un des ressorts de la grande comédie où il avait mis son âme, la Métromanie. Plus tard, en réimprimant ce chef-d'œuvre (en 1758), il y joignit une longue préface très curieuse, où il explique comment il a fait cette pièce, et voici comme il y parle de l'histoire de M"" de Malcrais :

INTRODUCTION

Il Un homme d'esprit, de talent et de mérite s'e'toit diverti pendant deux ou trois ans au fond de la Bretagne à nous donner le change, en publiant tous les mois, dans les Mercures, des pièces fugitives en vers sous le nom supposé d'une M"" de Malcrais de la Vigne. La mascarade avoit parfaitement réussi. Ces pièces ingénieuses et joliment versifiées, en droit par conséquent de plaire déjà par elles-mêmes, ne perdoient rien, comme on peut croire, à se produire sous l'enveloppe d'un sexe dont la seule et charmante idée suffit pour disposer les cœurs à la complaisance, et les esprits à l'admiration. La Sapho supposée fit donc honneur et profit à ses Mercures. Elle triompha au point que la galanterie mit pour elle en jeu la plume de plus d'un bel esprit qui vit encore, et qui, s'il écrivoît jamais son histoire amoureuse, nous souffleroit cette anecdote. Ils rimèrent des fadeurs à M"" de Malcrais. Elle de riposter ; l'intrigue se noue ; les galans prennent feu de plus en plus. Tout alloit le mieux du monde au gré du public amusé, et la comédie n'étoit pas pour finir sitôt, si notre poète breton, ayant ri ce qu'il en vouloit et désirant jouir de sa gloire à visage découvert, n'eût précipité le dénoûment en venant mettre le masque bas à Paris. Il y perdit peu sous les yeux du public, qui, désabusé sur le .':exe, ne rabattit presque rien de ses éloges '. »

Ainsi — à part les galantes hyperboles — le public, comme les lettrés grands et petits, maintint au talent de Des Forges l'estime qu'il avait montrée pour celui de Malcrais.

En veut-on d'autres preuves ? En voici d'un autre genre et d'irrécusables.

Notre poète voulut profiter de la vogue acquise à son

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