‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 26 sur 134 · Au t. IV, p. aSo. Ce tome porte la date de · texte numérisé non relu

Au t. IV, p. aSo. Ce tome porte la date de

INTRODUCTION LXV

dame ou soi-disant telle'. C'est encore assez inoffensif. Et comment s'en étonner, puisque Voltaire était toujours au mieux avec Des Forges Maillard, à qui il écrivait en 1745 la lettre rapportée ci-dessus (p. lxi), et de qui il recevait sans cesse mille et mille louanges ?

De 1745 à 1748, que se passa-t-il ? Rien certainement de la part de Des Forges, qui persista dans son culte pour le talent de Voltaire. Et cependant celui-ci, réimprimant en 1748 son épître à Malcrais dans une nouvelle édition de ses œuvres publiée à Dresde, ne se borne pas à reproduire le texte mutilé de 1789 avec le titre de 1740 (A une dame ou soi-disant telle) ; sous prétexte d'expliquer ce titre, en bas de la page il ajoute ces mots :

" En 1732, il y eut un homme de Bretagne, qui s'avisa « d'écrire des lettres à plusieurs gens d'esprit de Paris, <■ sous le nom d'une femme. Chacun y fut attrappé, et <• cette méprise attira cette réponse 2. n

Les termes de cette note sont combinés pour faire croire que Des Forges s'était rendu coupable vis-à-vis de plusieurs des beaux-esprits parisiens d'une mystification frauduleuse, visant directement leur personne et consistant à leur adresser par la poste des lettres signées d'un nom de femme, pour tirer d'eux des réponses louangeuses. Cela est absolument faux. Des Forges n'écrivit de lettres de ce genre, signées Malcrais, qu'au directeur du Mercière, avec les pièces dont il demandait l'impression dans le journal. Quant aux auteurs, quant à Voltaire spécialement, jamais il ne lui adressa sous le nom de Malcrais une seule lettre ;

1. Voir M. Bengesco, Voltaire, bibliographie de ses œuvres, 1. 1" (Paris, Rouveyre, 1882), p. 219.

2. Voira Œuvres de M. de Voltaire, nouvelle édition. A Dresde, 1748, chez George-Conrad Walther, libraire du Roi. u Tome III. p. 23o.

iz

Malcrais ne communiqua avec Voltaire que par ses pièces de vers imprimées dans le Mercure : ce qui réduit cette supercherie aux proportions d'un simple pseudonyme littéraire, dont l'emploi a toujours été admis dans la république des lettres comme parfaitement licite.

La note de Voltaire est fausse par un autre endroit. Elle donne la pièce imprimée dans son édition de Dresde de 1748 comme la réponse qu'il adressa en 1/32 à cet e homme de Bretagne » déguisé en femme. Il n'en est rien. Car Voltaire, comme nous l'avons déjà dit, avait justement retranché de cette épître les dix-sept vers qui, seuls, concernaient la « dame soi-disant telle ", et dans ce qu'il a laissé, rien n'indique même si cette épître est adressée à un homme ou à une femme, comme on le peut voir par ce début, très différent de celui de 1732 :

Tu commences par me louer, Tu veux finir par rae connaître.

Tu me loueras bien moins ; mais il faut t'avouer Ce que je suis, ce que je voudrois être.

J'aurai vu, dans trois ans, passer quarante hivers;

Apollon présidoit au jour qui m'a vu naître,

Au sortir du berceau j'ai bégayé des vers.

Etc

Ce qu'il y a surtout de répugnant dans la note de Voltaire, c'est le ton méprisant dont il use à l'égard de Des Forges, affectant de ne pas le connaître, de ne pas le nommer, de ne voir en lui qu'un plat et indélicat mystificateur.

Si encore Voltaire avait pris cette attitude au lendemain de la découverte du vrai sexe de Malcrais ; si dès lors il avait protesté contre cette mystification et accablé Des Forges de son mépris, il eût pu donner par là une

INTRODUCTION LXVII

médiocre idée de son caractère, mais en ce qui touche l'honnêteté et la rectitude des procédés, il n'y eût eu rien à dire.

Malheureusement — ou plutôt heureusement — Voltaire avait fait tout le contraire. Il avait pris le mieux du monde la « plaisanterie » de M'ie de Malcrais; il l'avait proclamée « l'un des bons tours dont on se soit avisé ; » il avait comblé Des Forges de marques d'estime, d'amitié, d'offres de services ; Des Forges l'avait, de son côté, comblé d'éloges ; bref, pendant les quinze années écoulées depuis l'histoire de Malcrais jusqu'en 1748, les relations entre eux étaient toujours restées excellentes. Aussi, cette attaque sans provocation, cette palinodie tout à fait gratuite, sont tellement étranges qu'on ne sait où en aller chercher, je ne dis pas le motif sérieux, mais le prétexte quelconque.

Des Forges, il est vrai, avait plus d'une accointance avec des gens que Voltaire détestait. Il avait été très loué par J.-B. Rousseau ; il avait, — involontairement — fourni à Piron le moyen d'égayer le public aux dépens de Voltaire; mais, en 1748, dix ans s'étaient déjà écoulés depuis la Métromame, et sept depuis la mort de Rousseau.

Toutefois Des Forges, en 1748, avait sur la conscience un autre crime, toujours à l'état actuel, dans lequel il se plaisait même à s'endurcir. Il était le protégé, l'ami fidèle et fervent d'un homme coupable de ne point rendre au génie poétique du dieu Voltaire un culte pur de tout alliage, des adorations assez complètes, assez prosternées. Il s'agit de Titon du Tillet qui, dans son Parnasse François donnant à Voltaire une fort belle place, ne lui avait pas cependant donné la première, qui même avait, disaiton, laissé entendre (horresco referens) que, pour l'ode, il lui préférait Rousseau !

DES FOUGES MAILLARD

Ces blasphèmes avaient déjà reçu leur châtiment, Voltaire avait aigrement tancé Titon. Malgré cela Des Forges continuait à bourrer le Mercure de compliments en vers et en prose à l'adresse de Titon; sur la fin de 1747 et le commencement de 1748, il avait même redoublé la dose '. Voltaire n'y put tenir : Des Forges, ami et panégyriste de Titon, et par conséquent son complice, devait en bonne justice partager son sort et être par tout moyen mulcté, condamné, exécuté.

Telle est la plus vraisemblable explication (justification ? on en jugera) qu'on puisse trouver de la méchante et méprisante note de Voltaire.

Des Forges ne connut cette note que plusieurs années après sa publication. Elle fut reproduite au tome III d'une nouvelle édition des Œuvres de Voltaire imprimée à Paris en 1751, et, chose singulière. Des Forges, qui eut entre les mains le tome VIII de cette édition, ne vit pas le tome III et n'eut pas notion de la note. Il n'en soupçonnait pas encore l'existence quatre ans après sa première apparition, alors que, au mois de septembre 1752, il faisait imprimer dans le Mercure une lettre de lui à Voltaire, dont le début — que voici — est un véritable dithyrambe en l'honneur de l'illustre écrivain :

Lettre à M. de Voltaire.

« S'il vous reste. Monsieur, quelque étincelle de cette amitié' dont vous m'avez prodigué de si précieux témoignages dans vos lettres, non seulement pendant qu'un hasard (dont je crois vous avoir rendu compte) me fit jouer sur la scène littéraire le

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