‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 28 sur 134 · Lettres de Des Forges, Supplément inédit, n" xivi · texte numérisé non relu

Lettres de Des Forges, Supplément inédit, n" xivi

tant pas le seul à qui il ait joué de pareils tours. Je trouverais bien de quoi me venger de lui ; mais il a toujours la plume à la main, et je suis chargé d'affaires. Si la fortune m'avoit donné, comme à lui, la faculté de vivre dans un loisir doux et commode, j'eusse porté mon vol peut-être aussi loin que lui... « »

On a vu là l'expression d'un orgueil ridicule 2 ; en réalité, c'est simplement la saillie d'un honnête homme outré de se voir injurié par l'objet de sa constante admiration, auquel il avait voué — littérairement au moins — un vrai culte. En tel cas il est permis sans doute, dans ses lettres intimes, de lâcher la bride à son émotion, à son indignation douloureuse, sans prendre soin d'atténuer les hyperboles et les crudités de langage par lesquelles se soulagent naturellement les impressions vives. La réflexion, la raison n'étant pour rien là dedans, tout cela ne peut tirer à conséquence.

Dans les deux lettres de Des Forges que nous venons de citer, il n'y a pas autre chose. Jamais il n'eût imprimé rien de pareil à ce qu'il écrivait là ; s'il eût pu relire ces deux lettres (mais sans doute il ne les relut jamais), la prétention éventuelle d'égaler le génie littéraire de Voltaire lui aurait paru un sacrilège. La preuve, c'est l'admiration qu'il ne cessa — après comme avant la note de 1753 — de professer en toute occasion pour le grand écrivain ; c'est la façon même dont quelques années plus tard — dans la préface de son édition de 1759 — il traita de toute cette affaire, non seulement de l'histoire de Malcrais, mais de ses relations amicales avec Voltaire, et de la

1. Catalogue des autographes de M. de La Jarriette (Paris, Charavay, 1860, in-8*), p. 106, no 949.

2. Voir Poésies diverses de Des Forges Maillard, édit. Quantin (Paris, 1881), p. xxvii.

INTRODUCTION LXZIII

note méprisante par laquelle celui-ci, au bout de vingt ans, sans provocation aucune (au contraire I) y avait mis fin.

Il proteste dignement, fermement contre cette insulte, il montre la vilenie du procédé ; mais en gardant constamment le plus grand calme, la plus grande modération, on peut même dire les plus grands égards vis-à-vis de son adversaire. Quant à la comparaison de son talent avec celui de Voltaire, voici ce qu'il en dit, et c'est même la conclusion de sa préface ou — comme il l'appelle aussi — de ses Mémoires historiques ♦ :

(( J'espère que M. de Voltaire, que je ne cesserai jamais d'estimer et dont l'ancienne amitié' me sera toujours bien chère, ne s'offensera ni de ma sensibilité à son indiff'e'rence marquée, ni de ma résistance à souscrire à son apostille. S'il étoit possible qu'il en conçût quelque ressentiment, la supériorité de son génie l'étoufFeroit bientôt, content de dire avec noblesse comme Alexandre dans Quinte-Curce : Bellum cum fœminis gerere non soleo ; armatus sit oportet quem oderim '. »

Dans cette lutte si inégale, Des Forges l'emporta hautement par la dignité du caractère.

Victoire trop aisée, d'ailleurs. Car en Voltaire — qui l'ignore ? — trois points surtout sont incomparables et n'ont pu jusqu'ici être égalés : son style, son esprit, sa canaillerie.

Ses contemporains lui rendaient parfaite justice sous ce

1. VoirCE'Hvresde Des Forges Maillard, édit. lySg, I, p. lviii.

2. « Je ne fais point la guerre aux femmes : pour que je puisse hair quelqu'un, il faut qu'il ait des armes. »

LXXIV DES FORGES MAILLARD

rapport. Aussi firent-ils de sa méchante note le cas qu'elle méritait. Le malin Piron se donna le plaisir de le notifier à Voltaire quelques années après, dans cette curieuse préface de sa Métromanie, dont nous avons déjà cité un passage relatif à l'histoire de Malcrais (ci-dessus, p. lv), passage qui continue ainsi :

« Le public, désabusé sur le sexe (de M'" de Malcrais), ne rabattit presque rien de ses éloges : en cela plus sage et plus équitable que nos beaux esprits, chez qui la chose se passa bien diôeremment, lorsqu'en leurs cabinets, où peut-être ils étaient à polir encore un madrigal pour M"« de Malcrais, on vint la leur annoncer. Grand cri de joie ! la plume leur tombe des mains, les portes s'ouvrent à deux battans, on vole au devant de la Muse les bras en l'air, que... d'ici l'on voit s'abaisser brusquement à l'aspect de M. Des Forges Maillard. La politesse, après un court éclaircissement, eut beau les relever pour en venir à une froide accolade ; la barbe du poète y piqua si fort qu'on ne la lui pardonna point. Il faut dire aussi la vérité : certaine espérance frustrée met de bien mauvaise humeur. On ne se souvint pas que M. Des Forges Maillard eût seulement fait un bon vers dans sa vie. Lestalens et les éloges tombèrent avec le cotillon *. »

La scène est plaisante, bien dessinée, comme elle le devait être par un grand comique. Si elle est trop généralisée dans la forme, chacun savait bien alors — Piron mieux que personne — que cette raillerie s'adresse au seul Voltaire : car seul, absolument seul de tous les beaux esprits, il avait laissé (longtemps après, il est vrai) percer la mauvaise humeur causée par sa déception, en essayant de rabaisser la valeur du talent de l'ex-Muse. C'est donc bien

I. Œuvres d'Alexis Piron (Paris, Duchesne, 1758, in- 12), t. m, p. 268-268.

INTRODUCTION

de lui, de lui seul, que se moque ici Piron, et ce qui est plus sérieux, c'est qu'il lui signifie très nettement que dans sa rancune et dans sa palinodie il n'est suivi par personne : « Le public, désabusé sur le sexe, ne rabattit « presque rien de ses éloges : en cela plus sage et plus <■ équitable que nos beaux esprits, » c'est-à-dire, que le seul des beaux esprits qui eût remplacé ses éloges par une note méprisante, — Voltaire.

A l'étranger, le sentiment fut le même, et l'on ne se gêna pas plus pour l'exprimer. Le cardinal Quirini, évêque de Brescia, bibliothécaire du Vatican, savant estimé dans toute l'Europe, membre, en France, de l'Académie des Inscriptions, avait reçu des coquetteries et des vers de Voltaire. Malgré sa science il aimait les « Muses, » et bien que son érudition qualifiât de babioles les poésies légères du genre de celles de Des Forges, il se complaisait si bien aux rimes de notre auteur, qu'il mit en beaux vers latins une grande pièce de lui intitulée les Arbres ' et fit imprimer sa traduction à Florence, en lySi, avec une note, dont l'intention est parfaitement évidente :

« L'auteur de l'idylle françoise {les Arbres) est un gentilhomme breton, Des Forges Maillard, qui pendant plusieurs années a garde' un modeste incognito, faisant paroître ses babioles sous le nom de Malcrais de la Vigne. Quand il a e'té sûr de l'approbation de ses compatriotes, il a quitté le rôle de pseudonyme et a paru au grand jour. Messieurs les poètes ont voulu se rétracter, modifier leurs éloges; mais on les a équitablement déboutés de leur appel *. •

Comme on ne peut citer qu'un seul des poètes panégy-

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