PREMIERE PARTIE
Mademoiselle de Malcrais
N suivant !a route actuelle de Saint-Nazaire à Guérande, une demi-lieue avant le bourg d'Escoublac, si l'on s'écarte un peu sur la gauche, on aperçoit à travers les arbres une maison modeste, bâtie sur le dernier rang de collines qui domine la ligne des dunes et se prolonge jusqu'au Vicux-Escoublac.
Pour soustraire cette maison aux vents du large, on l'a mise, non sur le sommet de la colline, mais un peu audessous du côté de la terre, en sorte que de ses fe-
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nêtres la mer ne se soupçonne même pas. Faites cent pas dans la direction du Sud : du pied de la croix de Kerlarai vous verrez onduler à l'horizon, au-dessus des herbes, une mince ligne bleuâtre. Quelques pas encore, vous touchez à un vieux moulin à vent, qui tourne ses ailes en haut des dunes au-dessus de la petite gare de Pornichet : de là, comme par enchantement, toute la vue se découvre.
A gauche — regardant vers l'Ouest — on a la grande mer houleuse, à ses pieds la baie paisible du Pouliguen, en face de soi cette villette avec son quai, sa plage aux chalets de briques et sa côte peuplée de villas jusqu'à la pointe de Penchâteau. A droite du Pouliguen, le dôme élégant du clocher de Batz se dresse comme un obélisque, et plus loin au fond celui du Croisic. Par places brillent au soleil des flaques d'eau qui sont des marais salants, de gros points blancs qui sont des tas de sel. Pays salin, ras et nu, déployé entre la grande mer qui monte en brume bleuâtre au delà du Croisic, et les dernières pentes du Sillon de Bretagne qui descendent chargées de pins vers Escoublac, dont l'église découpe sur cette verdure son toit d'ardoise et son petit clocher pointu.
Il y a un siècle et demi, la case champêtre mentionnée plus haut, sur la gauche de la route de Saint-Nazaire à Guérande, existait déjà. C'était un petit manoir appelé Brederac, duquel dépendaient quelques champs, quelques quartiers de vigne, et qui appartenait alors à une vieille famille de bourgeoisie croisicaise.
En lySo, par une belle journée d'avril, on eiît pu voir sortir de ce manoir un homme d'une trentaine d'années, qui n'en paraissait guère que vingt-deux, teint rosé, oeil vif, taille élancée, vêtu modestement et proprement à la mode bourgeoise d'alors. Il fit quelques tours
d'allée dans le petit jardin, se promena un peu sous le bouquet d'ormes qui abritait la maison, puis se mit à descendre vers la mer en traversant les cultures qui le séparaient des dunes.
Il marchait à pas lents, sans rien voir, soucieux, absorbé dans ses pensées, dont l'objet devait lui être peu agréable. Arrivé à un point qui dominait complètement la baie et où se découvrait, nageant dans la douce lumière du soleil printanier, le tableau que nous esquissions tout à l'heure, ce beau spectacle le saisit et le força de regarder. Son œil eut un éclair d'admiration, mais ce fut un instant. Il rentra bientôt dans ses préoccupations, tira de sa poche une lettre qu'il se mit à lire, hochant la tête, fronçant les sourcils, levant les épaules. Puis, la froissant avec humeur, il la replongea brusquement dans la poche de son habit, s'éloigna de la côte et coupa à travers champs dans la direction de l'Est. Il allait machinalement, sans voir, comme un somnambule. Tout à coup, s'éveillant en sursaut :
— Où donc suis-je ? Le nom de ce clos ? dit-il à un paysan qui bêchait la terre à quelques pas de là.
— Quoi, Monsieur, vous ne le reconnaissez pas ! Mais c'est votre vigne de Malcrais.
Ace nom, sa figure soudain s'illumina d'une joie rayonnante :
— Malcrais ! Malcrais ! cria-t-il. Ah ! parbleu, c'est une inspiration, l'idée est parfaite... En vérité, mons La Roque, rira bien qui rira le dernier.
Et il riait, dansait, sautait... Le paysan le crut fou.
— Pas de retard, reprit-il, agissons de suite. Assuronsnous de iria complice ; car sans elle, rien !
Et partant d'une course folle, il franchit en quelques minutes le quart de lieue qui le séparait de Brederac. Il sella vivement un petit bidet qui lisait la gazette dans l'écu-
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rie, sauta sur son dos, piqua des deux : unu heure après il était au Croisic.
Il souleva le marteau d'un vieil hôtel à portail gothique, et sitôt la porte ouverte, il s'y jeta. Au bout d'une heure environ il en sortit, tenant à la main un paquet assez volumineux, qu'il porta à la poste et remit, après une conférence secrète, au maître du bureau.
A ces mystérieuses allures, on eût pu croire à un complot politique.
C'était une mystification littéraire, et l'une des mieux réussies qu'on ait vues en France dans la république des lettres.
Le jeune homme dont on vient de parler était l'un des treize enfants (neuf garçons et quatre filles), plus tard réduits à neuf, de Marie Audet et de Paul Maillard, sieur des Forges - ou Des Forges Maillard, - représentant d'une vieille famille du Croisic.
Notre héros, nommé Paul comme son père, et né au Croisic le 24 avril 1699 S fit ses humanités aux Jésuites
I. Son acte de baptême, aux registres de la paroisse du Croisic, est ainsi conçu : « Le 26* avril 1699. a été batisé Pciul, né « le 24 de ce mois, fils de n. h. (noble homme) Paul Maillard, « sieur Des Forges, et de demoiselle Marie Audet, son épouse! i( Ont été parrain et marraine n. h. Gabriel Maillard, sieur « d'Amezeul, et damoiselle Olive Toussaint, épouse de n. h. « Louis Audet, sieur de Pradel. Ledit batême administré par n moy soussigné (Maillard) recteur d'Herbignac. .. - Cet acte, comme les autres du même genre que nous aurons lieu de citer^
de Vannes, sa philosophie et son d roit à Nantes, et fut reçu ensuite à Rennes avocat au Parlement.
L'aisance de la famille était assez large ; mais le grand nombre d'enfants devait rendre la part de chacun étroite, il y fallait suppléer par une profession. Les frères du jeune Paul ayant pris la marine ou le commerce, on le destina au barreau, où sa vive et précoce intelligence semblait lui présager de grands succès. Mais la vivacité de son imagination et le tour de son esprit lui donnèrent pour la chicane une horreur qu'il ne réussit pas à dominer. Il revint au foyer paternel, cherchant une autre profession qui ne venait pas, et composant entre temps force pièces de vers, écrivant des études littéraires, remportant des prix aux Jeux Floraux, faisant fréquemment admettre sa prose et ses vers dans le Mercure de France, — la Revue des Deux Mondes d'alors.
La plus ancienne trace de lui qu'on y rencontre (en décembre 1724) est une lettre en prose d'une demi-douzaine de pages, où il prend contre certains critiques la défense de la Henriade de Voltaire, récemment publiée sous le titre de Poëme de la Ligue. Cette apologie est un dithyrambe : « Fiction mesurée, imagination réglée, juste pro- « portion des parties, unité d'action, richesse d'expressions, « justesse de pensées, finesses de la langue, toutes ces « bcautez se trouvent réunies dans le poème de M. de
nous a été communiqué par M. Augustin Maillard, maire actuel du Croisic, an-ière-petit-nevcu du poète Des Forges ; il prouve l'erreur des biographes (M. Bizeul et M. H. Bonhomme) qui ont attribue à notre poètedcux prénoms (Paul-Brian^f), tandis qu'il n'en avait qu'un (Paul) ; l'erreuraussi de ceux qui lui reprochent d'avoir changé ou allongé le nom paternel en y ajoutant le surnom des Forges, que son père, dit-on, n'aurait pas porté : ce qui, on le voit, est inexact.
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€ Voltaire!. « L'escuse de notre auteur, c'est qu'il était bien jeune... Puis il racheta cette erreur peu de temps après en prenant la défense de Boileau ». — Toutefois il ne se contenta point de défendre en prose les beautés de la Henriade, il les célébra aussi en vers dans une épître restée manuscrite, mais qu'il fit parvenir à Voltaire en avril 1725 et dont celui-ci le remercia avec effusion (en juin de la même année), par une lettre où on lit, entre autres :
•■ De longues et cruelles maladies, dont je suis depuis longtemps accablé, Monsieur, m'ont privé jusqu'à présent du plaisir devous remercier des vers que vous me fîtes l'honneur de m'envoyer au mois d'avril dernier. Les louanges que vous me donnez mont inspiré de la jalousie et en même temps *,>« rfe \ estime et de V amitié pouv V auteur. Je souhaite. Monsieur que vous veniez à Paris perfectionner Vheureux talent que la nature vous a donne. Je vousaimerois mieux avocat à Paris qu'à Rennes Il faut de grands théâtres pour de grands talens, et la capitale est le séjour des gens de lettres... Au reste, Monsieur, si je suis lamais a portée de vous rendre quelque service dans ce pays-ci je vous pr.e de ne me pas épargner ; vous me trouvère^ toujours dispose a vous donner toutes les marques de Pestime et de la reconnaissance, avec lesquelles je suis, Monsieur, votre, etc.
0 \'0LTAIRE 3. »
Dans les cinq années suivantes (1725-1729), le Mercure publia de Des Forges Maillard, une douzaine de pièces dont neuf en vers ; quoiqu'il en ait recueilli plusieurs