Année littéraire de 1759, t. VIII, p. 3i i-3t
place parmi les poètes du second ordre, que par conséquent l'arrêt sommaire porté contre lui par Voltaire dans sa note méprisante était resté non avenu, sans effet sur l'opinion publique.
L'exactitude des Mémoires historiques de Des Forges, en ce qui touche ses relations avec Voltaire, ne fut contestée par personne, pas même par les amis de ce dernier, car nous venons de voir le Journal des Savants avouer que ce récit < inspire de l'estime pour l'humeur et le <( caractère de l'auteur. » En revanche, pour l'humeur et le caractère de Voltaire il inspire un tout autre sentiment : le Journal ne le dit pas, bien entendu, et Des Forges encore moins, qui garde vis-à-vis de son adversaire de grands ménagements. Mais la conséquence s'impose, et la mauvaise impression est irrésistible.
Ce récit fut bientôt connu partout, car cette aventure piquait toujours la curiosité publique ; et l'effet ne put manquer d'en être tout à la fois avantageux pour Des Forges et peu agréable pour Voltaire. Aussi, tandis que notre poète, qui était sans rancune, recommençait à couvrir d'éloges l'auteur de Zaïre, celui-ci guettait le moment de lancer à cet obstiné louangeur une nouvelle ruade.
Des Forges, en 1766, se rendit d'ailleurs coupable d'un crime irrémissible : Fréron, étant venu à Nantes, y a fut € accueilli avec toute la distinction due à un savant et bel f esprit qui fait honneur à sa province. » Non seulement Des Forges prit part à cet accueil, mais il le fit connaître
INTRODUCTION
au public dans une note imprimée au Journal de Verdun ', et de son côté Fréron se chargea de remettre à l'ambassadeur de Danemark des vers de Des Forges adressés à Sa Majesté danoise et qui valurent à leur auteur de flatteurs témoignages dedistinction^. Tout cela fit du bruit; Voltaire qui avait — on le sait — pour Fréron une haine enragée, fut outré de le voir fêté à Nantes, loué et complimenté par Des Forges. Il résolut de se venger de celui-ci à la première occasion.
L'année suivante, 1767, un bas-bleu dont nous dirons l'histoire tout à l'heure, voulant s'assurer la protection du c" dictateur du Parnasse >, eut l'idée d'adresser à Voltaire une pièce de vers et une lettre pleine de flatteries et d'habiles caresses pour toutes ses passions, ses prétentions, ses vanités, et qui commençait ainsi : « Une femme qui <' n'est point Mme Des Forges Maillard, une femme vrai- « ment femme, et femme dans toute la force du terme, « vous prie, etc.. Avec la légèreté d'une personne de « vingt ans n (c'est elle qui le dit), elle se compare à Corinne, met Voltaire au-dessus de Pindare et se fond pour lui en «sentimens de respects et d'admiration '. •>
Voltaire ne se fit pas beaucoup prier ; mais avant de reproduire sa réponse, il est bon de savoir un peu ce que c'était que cette Muse et en quel sens, par exemple, elle s.' vantait si résolument d'être « femme dans toute la force du terme. »