Revue des Provinces de l'Ouest, 6' année, p
2. Voir toutefois, dans les Œuvres de Des Forges, édit. 1759 II, p. 3i8-32i, VEpitre à M. C"* {Chevaye), oii none poète semble avoir encadré une partie assez notable de sa satire contre le traître Perot, surtout à partir du zb' vers de la pièce (p. 319) : u Moi-même, ô souvenir amer I » etc.
INTRODUCTION CVII
Je vivois libre et sans ennui, Sans soin, sans désir de ménage.
Et m'étonne que Mariage, Ce bonhomme qui m'avoit fui.
Daigna songer à moi volage.
Qui ne songeai jamais à lui.
En effet il se maria au Croisic, le 5 décembre 1743, à Marie-Anne Le François, veuve de Guillaume de Boutouillic, laquelle avait trois enfants et quarante printemps ; notre poète en comptait quarante-cinq. Cette dame habitait Vannes, le mariage aurait dû se faire en cette ville; Des Forges va nous dire lui-même, dans sa correspondance, pourquoi cette cérémonip eut lieu au Croisic :
« Je vais à Vannes, Monsieur ; j'y deviens amoureux d'une femme de condition, jolie veuve, assez jeune, ayant extrêmement d'esprit et beaucoup de goût pour les lettres... '.
« J'ai eu de la peine à devenir possesseur de cette femme. Elle a dans la cathédrale de Vannes deux parents chanoines. Un beau-fils et un frère de son mari. Ils étaient fâchés que je l'épousasse à cause des trois enfants qu'elle a du premier lit, et ils s'Lmployèrent auprès du grand-vicaire, avec qui ils ont quelque parenté, afin qu'il n'eût pas donné dispense de deux bans à mon épouse future et que par ce moyen, en nous renvoyant dans l'Avent, nous nous vissions retarder jusqu'aux Rois, et de là plus loin s'il étoit possible. Mais, m'étant rendu à Vannes dans le dessein d'épouser le dimanche, et piqués l'un
I. Lettre du 26 août 1744 au président Bouhier, dans Lettres nouvelles de Des Forges Maillard (1882), p. 164. — Nous publions l'acte de mariage à l'Appendice du présent volume, n° VI.
et l'autre des vains obstacles que l'on nous opposoit, nous partîmes le même jour, après avoir laissé commission de bannir pour la première fois, et nous arrivâmes au Croisic en chaise de poste, avec sa fille et une domestique. L'évéque de Nantes, mon ami, m'envoya, sur ma première requête et sur-le-champ, la permission gratuite d'épouser dans l'Avent, et les Vannetois sont demeurés avec un demi-pied-de-nez '. »
Aussi nomme-t-il ce mariage un impromptu, et eut-il pendant un temps quelque peine à y croire. « Il y avait (• trois bons mois que j'étois engagé dans le sacré lien i( sans pouvoir me le persuader (portent ses Mémoires, p. xxxv) ; s'il m'arrivoit par cas fortuit de dire tna « femme, je demeurois à la moitié du mot. »
Quelles furent les suites de cette union, nous le verrons plus loin. La première, en apparence, et la plus inévitable, devait être d'attacher plus que jamais Des Forges au Croisic, de le « confiner » définitivement — pour parler comme lui — dans sa < solitude natale. » Il regimba contre cette conséquence et recommença des démarches pour arriver à une autre position, à quelque place lucrative, dont le besoin devenait d'ailleurs plus pressant, puisqu'il pouvait avoir avant peu une famille sur les bras.
Une occasion d'aller à Paris s'étant présentée quelques mois après son mariage, il la saisit avidement, dans l'espoir de poursuivre là ses démarches avec plus de succès. C'est le président de Robien qui, partant pour soutenir un gros procès devant le Conseil d'Etat, vint jusqu'au Croisic offrir à notre poète une place dans sa chaise de poste.
Ils se rendirent à Paris dans l'automne de 1744. Cette
I. Lettre du 22 décembre 1743 à René Chevaye, Ibid., p. i52. L'ëvcque de Nantes était alors Christophe-Louis Turpin de Crissé de Sanzay, qui occupa ce siège de 1723 à 1746.
INTRODUCTION ClX
fois, Des Forges ne logea pas chez Titon du Tillet, mais avec M. de Robien à l'hôtel d'Entragues. Sans perdre de vue l'objet principal de son voyage, il donna une grande partie de son temps à ses amis, entre autres à son compatriote Pierre Bouguer, mathématicien illustre, qui venait de passer neuf ans au Pérou aux frais du Roi pour déterminer la mesure et la figure de la terre, et qui était rentré en France depuis quelques mois seulement, en juin 1744. Ce fut pour notre poète une grande joie de le revoir. Tous deux du Croisic et presque du même âge (Bouguer avait un an de plus), intimement liés depuis leur petite enfance, ils étaient restés chaudement amis. Pendant que Des Forges, à quinze ans, bégayait ses premiers vers », Bouguer, qui en avait seize (en 17 14), remplaçait son père dans la chaire d'hydrographie du Croisic et l'occupait avec une telle supériorité, qu'il lui venait des auditeurs de l'autre côté de l'Océan :
Notre Croisic reçut en foule alors Gens studieux, du fond de l'Ame'rique Pour t'écouter accourant sur nos bords.
Plus tard, quand Des Forges devenait célèbre sous le nom de Malcrais, Bouguer, alors professeur au Havre, remportait successivement trois prix à l'Académie des Sciences, et notre poète empruntait à Clément Marot deux vers pour lui prédire l'immortalité — en s'y associant :
Croisic, Bouguer, de toi se vantera, Kt (comme croi) de moi ne se taira'.
1. V. Poésies de M'" de Malcrais de la Vigne, ifib, in- 12, p. 149.