I. Journal de Verdun de 1728, t. I, p. 329-33o (mai
INTRODUCTION
Cela finit par des couplets ironiques sur le désespoir des veuves :
Artémise but de Mausole Les restes chéris dans du vin.
Pourquoi ? C'est que le vin console, Et fait oublier le chagrin.
Nous insistons sur ces débuts de Des Forges dont on n'a jusqu'ici jamais parlé, parce que, dès 1728, ils lui avaient valu une jolie place sur le .. Parnasse » d'Ilors et une notoriété de bon aloi dans la .. république des lettres >. Aussi un écrivain du Mercure, bataillant contre lui fort aigrement sur la question des Bons Mots, ne l'en reconnaissait pas moins à cette date pour un auteur .. galant et poli dans tous ses ouvrages ., et « qui s'était déjà acquis de la réputation ' ».
Cependant il voulait plus : pour se faire un nom, une place dans le monde des lettres et une véritable célébrité, il ambitionnait le prix de poésie de l'Académie française! En 1730, il concourut; le sujet, donné l'année précédente, était le Progrès de la navigation sous le règne de
I. Mercure de février 1727, p. 248, et de juin 172.S, ,« vol p. 1094. - Voir, dans la Bibliographie des œuvres de Des Forges Maillard, le S 6 relatif à sa collaboration aux journaux littéraires de 1724 à .729, p. 145.151 du présent volume, et particulièrement p. i5o.
Louis XIV>. Notre Croisicais n'eut pas le prix et en fut très vexé. Il s'avisa d'un moyen qui devait, pensait-il, lui procurer autant ou plus de gloire que cette palme académique : c'était de faire publiquement, dans le Mercure de France, le procès à l'Académie, de critiquer vivement sa décision et la pièce qu'elle avait couronnée, de mettre en regard son propre poème et de conclure à l'ignorance ou à la partialité des juges. Pour le temps, c'eût été là non seulement une audace, mais un esclandre, qui aurait certainement donné à son auteur, dans la « république des lettres, » une bruyante et très large célébrité.
Ce plan si bien conçu avorta. Des Forges, jugeant la négociation un peu délicate, avait chargé un parent, l'abbé de Morinay, étudiant en Sorbonne à Paris, d'aller remettre au directeur du Mercure (le chevalier de La Roque) son poème et son factum contre l'Académie. Dès que La Roque vit ce dont il s'agissait:
— Serviteur! s'écria-t-il, je n'en ferai rien. M.DesForges croit-il que j'irai, pour ses beaux yeux, me brouiller avec toute l'Académie ?
En même temps il jeta au feu poème et factum ; l'abbé les retira des flammes un peu roussis, et comme il reprochait au chevalier ce procédé brutal, la querelle s'échauffa entre eux au point que La Roque furieux jura ses grands dieux de ne jamais imprimer ni prose, ni vers, ni une ligne quelconque e( de la façon de M. Des Forges. >>
Morinay, outré et désolé, manda à Des Forges, en avril 1730, l'histoire de son entrevue. C'est cette lettre que nous
I. Mémoires historiques de des Forges p. xii ; cf. Couronnes académiques ou Recueil des prix proposés par les Sociétés savantes, avec les noms de ceux qui les ont obtenus, etc., par Delandine (Paris, Cuchet, 1787, 3 vol., 80,) l. I. p. 33.
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avons vu ce dernier lire et méditer anxieusement à Brederac. D'abord il était resté atterré. Par quel miracle le nom de Malcrais dissipa-t-il cette torpeur et lui rendit-il soudain espoir et confiance ?
Au mois de septembre précédent (1729), Des Forges -était venu avec ses parents et partie de ses frères et sœurs (car plusieurs des garçons étaient sur mer) faire la vendange à Brederac. Cette saison de vendange était fort gaie : entre voisins de campagne on s'assemblait fréquemment, sans cérémonie, on s'amusait de tout et de rien ; on riait, on jouait, on batifolait, on dansait avec les paysans : toute cette belle jeunesse, la bride sur le cou, se .donnait de la joie à plein cœur.
Parmi les sœurs de notre poète, il y en avait une, Thérèse, âgée de douze ans à peine, et qui déjà coquetait très joliment avec les petits garçons de son âge. Ses minauderies, son plaisant manège, amusaient fort la galerie. Un jour, un de ses aînés lui dit :
— Vraiment, ma chère, vous n'êtes plus une enfant. Vous ne pouvez plus, comme une petite fille, vous tenir au nom de Thérèse. Il est temps (c'était l'usage alors), il est temps pour vous de prendre, comme les grandes personnes, une seigneurie, un nom de terre, et de vous appeler Mademoiselle de Quelque chose... Au fait, quelle seigneurie lui donner ?
Justement on vendangeait la vigne de Malcrais :
— Appelons-la Malcrais, s'écria la bande joyeuse. Plus de Thérèse, mais Mademoiselle de Malcrais de la Vigne. C'est un nom fort imposant.
Les jours suivants, on ne fit que la saluer de ce titre. La petite, furieuse de la plaisanterie, en vain protestait, pleurait, grinçait : les grands frères riaient aux éclats ...
et continuaient. L'aîné — notre poète — feignant d'être las de ce tapage :
— Vous ne voulez donc pas de ce nom ? dit-il à Thérèse. Moi, je suis moins difficile, je le prends pour moi, je l'illustrerai, et alors vous le regretterez '.
La même semaine, il fit une chanson sur les réjouissances qui venaient d'avoir lieu au Croisic — comme dans toute la France — pour la naissance du dauphin fils de Louis XV; il signa Mademoiselle de Materais, il envoya cette pièce au Mercure, qui l'imprima sous ce nom sans observation'.
Des Forges n'avait vu là, à ce moment, qu'un pseudonyme sans portée, dont il usait pour une fois. Mais quand ce souvenir lui revint après la sotte proscription dont l'auteur du Mercure prétendait le frapper et que la lettre de Morinay lui faisait connaître, il comprit immédiatement le parti qu'il pouvait tirer de ce faux nom ; il y vit l'instrument sûr d'une plaisante vengeance et d'une mystification triomphante.
— Ah! vraiment, Monsieur de La Roque, vous mettez à la porte du Mercure les vers et la prose du pauvre Des Forges. Soit. Mais vous ouvrirez cette porte toute grande à mademoiselle de Malcrais, à sa prose et à ses vers i
Pour mener à bien cette plaisante campagne, ce qu'il fallait d'abord à notre poète, c'était un scribe, car La Roque eût reconnu son écriture, et même, pour écarter tout soupçon, un scribe féminin. Il en trouva un parfait
1. Voir la lettre de Des Forges à M. de B*«*, du 29 déc. 1736, dans Lettres nouvelles de Des Forges Maillard, p. 25-26.
2. Voir le Mercure d'octobre 1729, p- 2377-2379. On trouvera le texte de cette chanson ci-dessous, Poésies nouvelles de Des Forges Maillard, pièce n' I, p. i.
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dans une de ses parentes, spirituelle et gracieuse, Mme de Mondoret, à qui il dédia plus tard une de ses pièces, et qui comme lui demeurait au Croisic '.
Le premier envoi de MUe de Malcrais, en vue de cette mystification », eut lieu en avril lySo. C'était une idylle, genre approprié à l'âge et au sexe de lauteur; une idylle' inspirée par la saison où on entrait et intitulée le Printemps. Elle parut dans le Mercure de mai 1730 (p. goS- 908J. Il y a dans ce tableau, à défaut d'un dessin original, un coloris plein de fraîcheur et de naturel :
Que le printemps est beau ! Tout rii dans la nature. Nos prez sont verds, nos bois ont repris leur parure ; Les ruisseaux ranimez, sur un gravier d'argent,
Promènent d'un pas diligent
Une onde claire qui murmure.
Les oiseaux amoureux sous les rameaux fleuris
Vont chercher les plus frais ombrages ;
i . 3/ém. Iiistor. de Des Forges, p. xiii à xv.
2. Si l'on s-en remettait aux Mémoires historiques de Des Forges (p. xiv-xv), il faudrait dire avril ,73, au lieu de itSc car ■! donne (p. xv), comme une réponse au premier envoi dé Mm. de Mondoret une lettre de La Roque datée du 6 mai 173, C est une erreur certaine, car l'idylle le Printemps avec la si^ gnature de Malcrais ligure un an plus tôt dans le Mercure On trouvera daiUeurs à l'Appendice du présent volume, n- 1, la table chronologique de toutes les pièces dont se compose la collaborat.on de Des Forges an Mercure de France ^ous le non, de Mlie .Malcrais, de 1729 à 1735.
DES FORGKS MAILLARD
C'est là qu'ils font parler, dans leurs tendres ramages, Les feux dont l'un pour l'autre ils ont le cœur épris...
Mille frileuses hirondelles, Traversant les mers à la fois, Ramènent Zéphire avec elles Et se reposent sur nos toits.
Se becquetant, battant des ailes.
Volant et revolant, se suivant tour à tour. Leur caquet enjoué réveille La jeune Cloris qui sommeille....
Le Soleil caresse la Terre,
Il la console de la guerre D'un long hiver armé de frimats, de glaçons. La Terre rajeunie ouvre son sein fertile Aux doux écouleraens des célestes rayons....
Nos brigantins et nos frégates Fendent le liquide élément.
Garantis de l'effroi de la mer et du vent....
Le beau Mirtil, sous la feuillée.
Danse au clair de la lune, au son du flageolet, Avec la blonde Iris lestement habillée.
Etc
Cette idylle — flanquée d'une épigramme médiocre < — fut certainement appréciée des connaisseurs, mais ne semble pas avoir fait grand bruit dans le monde lettré. Mli'= de Malcrais garda le silence pendant six mois. En décembre 1730, elle reparaît dans le Mercure avec deux épigrammes et une seconde idylle, les Hirondelles*. Il y a de jolis traits encore dans celle-ci :
1. Mercure de mai 1730, p. 940; elle est imprimée dans les Poésies de M"' de Malcrais, p. i53, épigramme x.