Ibid. I, p
— tout comme eût fait vers i83o un poète romantique — la légende du pont de Saint-Cado bâti par le diable '.
A Nantes, Des Forges avait aussi de très belles relations : d'abord, l'évèque Turpin de Crissé de Sanzay ; on a vu, par le mariage de notre poète, combien ce prélat était son ami ; puis deux lettrés d'un goût fin, eux-mêmes courtisant la Muse non sans succès, l'avocat Séraphique Bertrand et l'auditeur des Comptes René Chevaye, qui le plus souvent habitait Clisson. Nous ne ferons que les nommer ; en parler avec détail mènerait trop loin =. On trouve à leur sujet de curieux renseignements dans la Correspondance littéraire inédite de Louis Racine avec René Chevaye, de ij43 à lySy, publiée par M. Dugast-Matifeux (Nantes, Petitpas, i858, in-8°).
Notre auteur était encore parent et ami des Darquistade, grande et riche famille du commerce nantais, en train d'escalader la noblesse par les charges municipales et judiciaires. René Darquistade ^, après avoir passé par le consulat et l'échevinage, fut deux fois maire de Nantes, d'abord en i/SS-i/Sô, puis de 1740 a 1747; le roi l'anoblit en 1743. A une lieue et demie de Nantes, en la paroisse de Vertou, il possédait le château de la Maillardière , « maison et terre seigneuriale fort belle et fort bien peignée », dit Des Forges. On y pouvait pêcher du poisson de sa fenêtre dans les douves, que remplissait un petit affluent de la Sèvre. Les bois, les jardins
1. Ibid., p. 403. Sur Robien, voir Lettres nouvelles de Des Forges Maillard, p. iig-120.
2. Voir, dans les Lettres nouvelles de Des Forges Maillard, les treize lettres écrites par lui à René Chevaye de 1736 à i75o, aux p. 18, 48, 60, 87, 108, 121, 144, 147, i5i, 182, i85, 188, 200 ; voir aussi, sur Chevaye et Bertrand, la même publication, p. 21, 22, 175.
INTRODUCTION
étaient superbes, remplis de belles fleurs, de plantes et d'arbres rares. C'est là que fut planté en 1782, venant de la Louisiane, le plus ancien magnolia du pays nantais, l'un des premiers cultivés en France, mort seulement en 1 848 '. Des Forges allait assez souvent à la Maillardière, il l'a chantée ainsi que ses possesseurs ; dans une épître à Gresset, il a célébré le perroquet de M™<î Darquistade, qu'il égale à Vert- Vert, et dont il rapporte une petite litanie assez drôle 2.
Un brave gentilhomme angevin, Duverdier de la Sorinière, couronnera ce défilé. C'est une curieuse figure. Il vivait fort à l'aise en son château de la Sorinière, paroisse de Chemillé ' ; il avait une femme aimable et neuf beaux enfants. Il eût dû, ce semble, s'en tenir là, très content de son lot. Mais il était incurablement atteint de la scribomanie, il inondait de ses vers toutes les publications littéraires du temps, entre autres le Mercure de France, où il se rencontra avec Des Forges qu'il combla de compliments exagérés, le comparant sans façon à Catulle, Horace, etc., l'invitant avec instance, en prose, en vers, à venir visiter sa Sorinière. Des Forges sentait assez le ridicule de cette littérature ; mais que faire avec un homme
1. V. Annales de la Société Académique de Nantes, 1862 ; p. 58-86.
2. Œuvres, édit. i/Sg, I, p. i52 à i58, et Poésies de M'i» de Malcrais, p. 129-134.
3. Aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arr, de Cholet (Maineet-Loire).
si pressant, si poli, si bienveillant, flatteur sincère, ouvert, excellent homme en définitive — sauf sa manie de rimer? Notre poète ne pouvait pas lui rejeter ses éloges à la figure, c'est un procédé brutal ; il était donc forcé de se laisser faire, il fallait même bien les rendre un peu, mais il y mettait de la mesure et dans ses compliments enveloppait souvent de très sages conseils, comme le jour où, cet intrépide Sorinière s'étant avisé, pour faire du nouveau, d'écrire une affreuse épître en vers non rimes, Des Forges lui répondit :
Sorinière, Mes amours, La carrière Singulière Où lu cours, Intrépide Et sans guide, Me fait peur... *
Il avait aussi, ce semble, un peu peur de l'hospitalité fantasque de Sorinière, car à ses pressantes invitations il résista longtemps. Dans l'été de 1748, il fallut s'exécuter, et pour remercier son hôte, il lui envoya quelque temps après, à sa fête (la saint François), une épître dont l'Angevin fut fort content, et d'où nous allons tirer une silhouette assez curieuse de cet original 2.
Ce bonhomme se levait de très grand matin, et comme il n'avait pas de lyre, il raclait du violon d'une telle force qu'il en réveillait toute sa maison. Puis il se mettait en
1. Mercure de 1748, mal, p. 61 ; et dans le présent volume, p. 49.