IV
LES CRITIQUES DU MERCURE Conte.
ON loin des bords charmans où la Loire écumeuse S'enfle et s'enorgueillit de porter des vaisseaux, S'élève une ville fameuse Par les biens que chez elle ont amenés les eaux.
Là (comme on nous en fait l'histoire) Chez certain imprimeur aux sourcis rechignez, Fier de quelques écus à la hâte gagnez.
S'assemble un plaisant consistoire.
Médecins damoiseaux, avocats bien peignez. Auprès des ignorans s'en faisant fort à croire^ A vingt-cinq ou trente ans docteurs interligne^, Tiennent dans sa boutique un nombreux auditoire.
Là l'on passe par le tamis
Auteur moderne, auteur antique.
Tout à leur sentiment sans appel est soumis ;
* « Par M'" Malcrais de la Vigne, du Croisic en Bretagne.' » Mercure de 1732, juin, 1" vol. p. 1148.
Sur l'étiquette on juge, on déclare hérétique Poète, prosateur, et leur caprice inique Veut régler à son gré, sans connoître le marc, La balance de la critique.
Un jour, sur le Mercure ils exerçoient leur arc.
— Parlez-moi (s'écrioit un bâtard d'Hippocrate,
S'adressant au seigneur Purgon) :
Ce livre, à votre avis, contient-il rien de bon ? Y trouvez-vous rien qui vous flatte ?
— Qui, moi? Vous vous moquez (lui répond l'autre): non!
Mais surtout ce qui me chagrine, Me fait monter la bile, en un mot m'assassine,
C'est que, dans l'article des Morts,
On ne met point la maladie Qui du dernier hoquet leur causa les efforts.
Si l'auteur avoit du génie, Il feroit un détail, dont la douce harmonie
Surpasseroit la mélodie
D'un cygne réduit aux abois ;
Il nous diroit combien de fois Le malade a passé par la phlébotomie, Combien il eut d'accès et de redoublemens.
Combien il prit de lavemens.
Oh ! le Mercure alors, grâce à ces agrémens,
Se soutiendroit malgré l'envie.
— Pour moi, (dit Cujaton,qui se tait au Palais,
POÉSIES NOUVELLES l5
Mais grand parleur en compagnie), Le Mercure, à mon sens, auroit beaucoup d'attraits
Si, dans l'article des Arrêts,
On déploioit les plaidoiries.
11 faudroit commencer d'abord par les exploits,
Les petites écorcheries ; Sommations viendroient gentiment trois à trois ; Puis, marchantàgrands pas, de vieux papierschargées, Par ordre paroitroient vastes productions : Incidens supposez, fines inductions.
Ainsi ces pièces arrangées Feroient partout valoir ce livre recherché. —
En ces mots nos Messieurs e.xpliquoient leurs pensées.
Un poète, en un coin caché,
Moitié plaisant, moitié fâché. Répondit aussitôt à leurs billevesées :
— Allez vous purger le cerveau, Avortons de la médecine !
Et vous, avocats sans doctrine.
Allez moucher, tousser et cracher au barreau ! Vos beaux discours, tenez, je les compare
A ceux d'une bigote ignare
Qui, présente au sermon du roi.
Blâme, approuve, examine, et croit en sa cervelle
— Brouillant et le dogme à la foi — Que ce docte sermon n'est prêché que pour elle !
CHANSON ANACREONTIQUE
Par une nymphe de la mer métamorphosée en berger du pays d'Astrée '.
A Ml'e P***, NYMPHE DES RIVES DU LiGNON
Sur l'air : Tu me quittes, ingrat Tirsis, Tu deviens infidèle, etc.
RIS, VOUS donnez de l'amour Même à l'indifférence ; Chacun ici vous fait la cour Et vous dit ce qu'il pense.
Plus timide et plus amoureux, Je n'ose parler que des yeux.
L'Amour vous porta du berceau
Dans l'isle de Cythère.
Et vous peignit de son pinceau
* Mercure de France de lySô, avril, p. 694.
En regardant sa mère :
Vénus le battit, en courroux De se voir moins belle que vous.
C'est lui qui coupa ces grands yeux
Et qui fit ces prunelles ; C'est lui qui répand en tous lieux
Leurs vives étincelles ; C'est lui qui vous fit ce souris Dont mon cœur fut d'abord épris.
Laissez-moi baiser, par pitié, Cette main que j'adore...
Non, non, ce signe d'amitié M'embraseroit encore...
Ah ! donnez, puisse le trépas
Coller ma bouche sur ce bras !
Vous avez fixé de mes vœux
La course vagabonde; Je préfère un de vos cheveux
A tous les biens du monde :
J'aime mieux vivre dans vos fers Que d'être roi de l'univers.
Quand le destin m'appellera Sur les bords de la Seine, Ma lyre sans cesse y dira
l8 DES FORGES MAILLARD
Vos beautés et ma peine, Et les ailes des doux zéphirs Vous apporieroni mes soupirs.
NOTE
I. C'est Voltaire lui-même qui a\ait donné ce surnom à Des Forges, dans sa lettre du 23 juin 1735, quand notre poète s'était trouvé transplanté dans le Forez comme contrôleur du dixième. Voir Œuvres de Des Forges Maillard, édit. 1759, 1. 1, p. IXXII.