LE PORTRAIT DE JULIE
Épttre à M. P. M. L. G. D. L., auteur de celle qui est adressée à M"° Julie dans le Mercure d'août dernier (1^40), p. i/jS '.
OMMENT votre Julie est-elle.
Monsieur, qui vantez ses attraits ?
La mienne est petite, mais belle, Et tout l'art du pinceau d'Apelle, Qui peignit les Dieux, n'eût jamais Au juste imité de ses traits La beauté vive et naturelle.
Dont voici l'ébauche à peu près.
Loin que son regard soit farouche Quand elle gronde son amant, Les Grâces régnent sur sa bouche, Et son courroux même est charmant.
* Mercure de 1741, avril, p. 674-77.
Qu'on prenne garde cependant ; La Sagesse, en forme d'abeille, Empêche avec son aiguillon Qu'un téméraire papillon N'effleure sa lèvre vermeille, Et sçait repousser le fripon .
L'or de sa chevelure blonde, Sans l'importun secours du feu Est annelé, descend par onde, Et le Zéphir s'en fait un jeu.
Son front, uni comme une glace.
N'est point de ces fronts où les ris Et les chagrins font la grimace.
Et qui n'ont pas certaine grâce, Trop étendus ou trop petits.
Sur ce front, tapissé de lys.
Brille l'exacte bienséance.
Qui permet des égards polis, Le plaisir que suit l'innocence.
Et la vertu sans arrogance.
Son nez est railleur et bien fait.
Son teint... figurez-vous du lait Où l'on vient d'effeuiller des roses.
La vôtre a des talents divers, Rime, et sçait les Métamorphoses.
La mienne ne fait point de vers.
Mais elle dit d'aimables choses.
Nature, mère de l'esprit,
Sans fard et sans chercher des gloses,
Lui dicte tout ce qu'elle dit.
Or satisfaites mon envie, Déclarez-moi, galant auteur.
Jusqu'où va, fidèle vainqueur.
Votre amour pour votre Julie.
La mienne est si chère à mon cœur Que je l'aime autant que ma vie.
La mienne n'a point de richesse, La vôtre n'en a point aussi, Et rarement l'Hymen se presse Quand il trouve ce fâcheux si.
Les belles qu'on nomme Julie Naissent-elles toutes sans bien.
Depuis celle dont l'Italie Soupçonna l'amoureux lien Avec l'auteur qui, chez les Gètes, Subit un sort pareil au mien ' ?
Si Plutus, qui m'est si contraire.
Vous a fait riche assés pour deux , Unissez-vous par de doux nœuds A la belle qui vous est chère.
Pour moi qui, dans ces tristes lieux.
N'ai qu'un modique nécessaire
POÉSIES NOUVELLES 3y
Que j'ai reçu de mes ayeux,
Je ne veux qu"adorer la mienne
Dans un célibat précieux.
Comme Pétrarque fit la sienne.
Et, comme lui, pour ses beaux yeux
Rimer mes soupirs et mes feux.
Au Croisic, en Bretagne, le 2g octobre J74.0.
NOTES
1. Ce titre, déjà assez long, est complété dans le Mercure par la mention de l'auteur, ainsi formulée : « Par M. Des Forges Maillard, dont on a vu l'ode anacréontique à M"' Julie du
V*", du Croisic, dans le Mercure de mars (1741), p. 5i2. » — L'auteur de la pièce qui avait suggéré à Des Forges l'épître ci-dessus s'appelait G. d'Aucour; c'est sous ce nom qu'il inséra, dans le Mercure de juin 1741 (p. iSsy) une réponse à Des Forges, où l'on trouve les vers suivants :
Votre cœur, ainsi que le mien, Adore donc uns Julie?
Dieux ! qu'elles se rassemblent bien !
La mienne est petite et jolie ; Jamais l'aimable dieu d'Amour N'en vit de semblable en sa cour.
Elle est blonde, et sa chevelure Bouclée imite la nature.
N'est-ce pas là le vrai portrait De la belle qui vous captive ?
Du moins, votre muse naïve Nous l'a peinte ainsi trait pour trait.
2. Il s'agit, bien entendu, de l'exil d'Ovide ; Des Forges avait la manie (surtout en vers) de se prétendre exilé au Croisic, parce qu'il eût préféré vivre à Paris.