LE MAITRE INGENIEUR ET SES DISCIPLES
Conte.
p maître ingénieur s'avisa d'éprouver Ce qu'avoit produit de science La peine qu'il prenoit, soigneux, pour cultiver Un troupeau d'écoliers remplis de suffisance. Le compas à la main, et feignant de rêver, Il traça sur la table une oblongue figure Composée avec art, et puis leur demanda : — Comment appelez -vous ce que j'ai tracé là ? — Aussitôt nos savans, l'esprit à la torture, Regardant, ruminant, calculant par leurs doigts Les dedans, les côtés, angles gras, angles droits, Angles vifs, morts, rentrans, figure polygone, Quadrangulaire, pentagone.
Courbe, spirale, et cetera :
» Amusemens du cœur et de l'esprit, t. IX, p. yS (avril 1741).
POESIES NOUVELLES 3q
— C'est ceci, disoit l'un.— Et l'autre : — C'est cela. — Tant qu'ils furent d'avis que c'étoit une ville ;
L'un vouloit que ce fût Toulon, L'autre vouloit que ce fût Lille :
— Je ne me trompe pas, disoit-il d'un haut ton, J'y demeurai six mois : voici le bastion,
Le château, le fossé, le bas-fort, le dongeon. Escarpe, cavalier, contr'escarpe, courtine ;
Ici l'on fit jouer la mine. —
Après bien des si, bien des non.
Et chacun disputant sans ombre de raison
Avec certain air de furie.
Le maître, fatigué de leur ergoterie.
Riant dans sa barbe, leur dit :
— Ouvrez les yeux, mes fils, car dans cette figure J'ai nettement tracé les devants d'un habit
Accompagné de chamarrure.
Rien de plus ! Regardez, fiers nourrissons de Mars :
Ce que vous nommez meurtrières.
Embrasures dans les remparts, Ce sont tout simplement de belles boutonnières,
Et vous prenez pour des canons
Deux superbes rangs de boutons !
Le reste à l'avenant. Donc, vous êtes des ânes ! A vos airs suffisans, vrai, je m'en doutais bien. Bas l'orgueil, mes enfants, et mettez dans vos crânes Que tel croit tout savoir, qui souvent ne sait rien.