‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 90 sur 134 · ÉPITRE A M. BOUGUER · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. BOUGUER

De r Académie des Sciences, la veille de la fête de S. Pierre et de S. Paul '.

;ETiT port du Croisic, solitaire patrie, ' Où le soleil d'abord vint éclairermesyeux, Séjour à jamais glorieux D'avoir vu commencer la vie De l'illustre Bouguer, dont la docte Uranie Fait voler l'éloge en tous lieux:

Les feux qu'un saint plaisir apprête Annoncent le jour de sa fête.

Ce jour, comme nos cœurs, assemble nos patrons : C'est le même curé qui nous donna nos noms.

En l'honneur de Bouguer, roule sur nos rivages, Ecumeux Océan, tes plus beaux coquillages,

' Mercure de 1743, août, p. 1769.

42 CES FORGES MAILLARD

Où l'argent étincelle entre mille couleurs.

Pour couronner son front, Terre, enfante des fleurs;

Doux Zéphirs, portez-lui ces baisers sur vos ailes,

Autour de son vaisseau volez et dites-lui

Que, toujours pénétré de sentimens fidèles,

En attendant de ses nouvelles

Je me consume dans l'ennui *.

Neptune, sous sa nef aplanis ton azur I Père et maître des vents, renferme leur cohorte

Dans le fond de ton antre obscur,

Et n'entr'ouvre sa large porte Qu'à celui dont le souffle, avec un doux effort, Doit pousser sûrement mon ami dans le port !

N'attends pas, cher Bouguer, la saison la plus rude ; Ulysse désiré, viens bannir mon chagrin

Et finir mon inquiétude.

L'odorant serpolet avec le jonc marin Forme, dans les rochers épars à l'aventure, Des tapis naturels de fleurs et de verdure.

Et l'alouette, le matin.

En égrenant sa ritournelle.

S'élève dans la nue, et son doux chant rappelle L'Aurore, qui sommeille auprès du vieux Tithon Sous des rideaux rayés de rose et de citron.

Reviens. Comme autrefois, errans au bord des ondes, Nous y retrouverons, loin du peuple indiscret,

Ces grottes fraîches et profondes Où le Silence dort dans les bras du Secret;

Où la Nature ingénieuse, Simple avec agrément, sans art industrieuse, A dressé des fauteuils, une table, un buffet. Et des rafraîchissoirs pour mettre la bouteille

Pleine de la liqueur vermeille Dont le fin Bordelais grossit ses revenus '. C'est de là quelquefois que, sans être aperçus,

Nous avons vu nos Néréides Baigner leur sein d'albâtre et, loin des yeux perfides Des Tritons effrontés à les suivre assidus, Courir en folâtrant sur les rives humides Et se faire, à Tenvi, mille tours ingénus.

Momens que je regrette, hélas! vous n'êtes plus. Ah ! — l'adverse fortune, à me perdre acharnée, Sans désunir nos cœurs me séparant de toi^ — Chaque )our,cher Bouguer, me paroit une année, Et, sans toi, ma patrie est un exil pour moi !

NOTES

1. Bouguer, illustre mathématicien, ne' au Croisic, le lo février i6yS, mort le i5 août lySS; son prénom était Pierre, et celui de Des Forges, son grand ami, était Paul.

2. .< MM. Bouguer, Godin, de la Condamine partirent de Rochefort en lySS pour Quito, dans l'Amérique, ville située près

de la ligne, afin d'observer et d'examiner, entre plusieurs choses, la grandeur des degrés du me'ridien sous l'équateur, par rapport à la grandeur des degrés du même méridien, tant sous la latitude de la France que du cercle polaire, où l'on envoya aussi des mathématiciens, et afin d'en conclure la figure de la terre : si elle est allongée ou aplatie par ses pôles, et de combien à peu près? Question célèbre, agitée entre les François et les Anglois : les premiers prétendoient qu'elle étoit allongée, les seconds qu'elle étoit aplatie. Il paroît, par les observations qu'on a faites, que les derniers avoient raison. M. de Jussieu, médecin de la Faculté de Paris, a accompagné les trois astronomes, pour examiner la vertu et la qualité des plantes du Pérou et faire, s'il se pouvoit, quelque découverte dans la botanique. » (Note du Mercure.) — Dans les vers qui suivent celui auquel se rapporte la présente noie (vers que leur développement nous empêche de reproduire). Des Forges se plaint qne l'absence de Bouguer dure depuis huit ans, alors que, d'après les assurances données lors du départ, elle devait être de trois ans seulement. Des Forges avait encore près d'un an à attendre le retour de son ami, qui enfin rentra en France au mois 4g juin 1744.

3. « Le vin de Bretagne n'étant pas d'excellente qualité, on en lire de Gascogne [c'est-à-dire de Bordeaux], et c'est le vin qu'on boit dans toutes les bonnes maisons de cette province. » (Note du Mercure.)

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