‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 97 sur 134 · EPITRE AU CARDINAL QUIRINI · texte numérisé non relu

EPITRE AU CARDINAL QUIRINI

LLusTRE Quirini, dont la muse immortelle Répand sur mes écrits une grâce nouvelle. Des lettres et desarts généreux protecteur, Qui traduisant l'ouvrage as relevé Tauteur, Il me semble, aux accens de ta veine facile, Que TAusonie encor conserve de Virgile Les légers chalumeaux, qui, doux comme autrefois. Respirent sur ta lèvre et parlent sous tes doigts.

Mon ouvrage à mes yeux déployant des richesses, De ton esprit facile élégantes largesses, Je ne Tai plus connu, tant il m'a semblé beau : Je n'en ai plus aimé que son éclat nouveau. Mes Arbres m'ont paru comme un pommier sauvage Qui, perdant tout à coup son vulgaire feuillage,

* Mercure de 1752, décembre, i" volume, p. 40.

Se change par miracle en splendide oranger, L'ornement, la richesse et l'honneur du verger. Enchanté de ta plume et de l'art qui me loue, J'ai senti se glisser dans mon cœur — je l'avoue ! — Certaine vanité, qui, charmant mes esprits, De mes faibles talens m'exagère le prix.

Tel un abbé sans biens, comme il s'en voit en France, Qui sçait — pour tout sçavoir — étaler sa naissance. S'il parvient — par le sort et la protection — Au rang ou prétendoit sa haute ambition, Cet héritier nouveau d'un bénéfice illustre. Dont la rente à son cœur augmente encor le lustre, Se tâte extasié, se surprend, à peu près Comme on dit qu'en naissant fit autrefois Tagès' ; 11 admire son train, son superbe équipage, Méprise son premier et très mince héritage, Se pavane et, pour soi plein d'un grave respect. Ne s'ose regarder que d'un œil circonspect.

Mais toi, grand cardinal, ta vertu souveraine Prête son propre éclat à la pourpre romaine, Et tes rares talens d'eux-mêmes t'ont porté Au rang pur et sublime oti l'on te voit monté.

Tes vers sur le voyage oti ton devoir t'appelle Dans les lieux confiés à ta main paternelle ', Ces vers ingénieux, pleins de mœurs et de sens. Ont attaché mon âme à leurs charmes puissans.

Le long de ces coteaux que l'heureuse nature Pare en toute saison de fleurs et de verdure, Tu fais de ton troupeau ton secret entretien Et le bien de son âme est ton unique bien. Voilà le vrai pasteur, c'est ainsi qu'il doit être 1 L'estime en moi prévint l'honneur de te connoître: Je le dois à Perard, justement décoré Des égards d'un grand roi dans la Prusse adoré *.

Pardonne, Quirini, si, n'ayant qu'à t'écrire. Un autre éloge au tien s'est uni sur ma lyre; Mais tu n'as jamais cru que la Religion Doive engendrer la haine et la division, Célèbre cardinal, — et ton âme charmée Suit des divers sçavans l'éparse renommée. Dans les glaces du Nord aime et cherche Perard, Admire dans Greifsvald la jeune Balthazard ', Que deux ans, ajoutés à trois lustres à peine, Des sciences déjà distinguent sur la scène, Qui va ressusciter les Daciers, les Schurmands, Et joint au bel esprit les divers agrémens.

Pour moi qui, solitaire au fond de l'Armorique, Reçois de ton estime une marque authentique Près des bords où la Loire, après de longs détours, De cent ruisseaux grossie achève enfin son cours, — Comme ce riche fleuve, en sa marche féconde, Apporte à l'Océan le tribut de son onde, —

POESIES NOUVELLES Qy

Avec moins d'assurance et de présomption,

Du tribut que te doit mon admiration

Sur l'aile de mon cœur je viens t'offrir l'hommage :

Puisse le ciel en toi conserver son ouvrage,

A ta fidèle église un fidèle pasteur.

Aux lettres, aux sçavans, un sçavant protecteur.

Pendant que dans ces vers, que me dicte mon âme. On verra respirer mon respect et ma flamme. Ou plutôt— parlons mieux— pendant que dans les tiens, Ta museau souffle ardent fera vivre les miens. On dira qu'au Croisic — qui donna la lumière A Bouguer, dont l'esprit, dans sa vaste carrière, D'un vol rapide et sûr s'élevant jusqu'aux cieux, Eut l'audace d'entrer dans le conseil des dieux, Apprit d'eux la figure et les bornes du monde, Accorda la boussole et les astres sur l'onde, Construisit des vaisseaux, affranchit les nochers Des erreurs d'une route abondante en rochers, — On dira qu'au Croisic — maritime patrie De cet ami, la gloire et l'amour d'Uranie, — Il naquit un poète en son temps estimé. Puisque de Quirini les vers l'ont couronné !

NOTES

I. Le titre complet de cette pièce dans le Mercure porte: a Epître à S. Era. le cardinal Quirini, évêque de Brescia et préfet de la bibliothèque du \'atican, pour le remercier de l'honneur qu'il a faità l'auteurde cette épitre de traduire en latin son idyle des A rbres.« Celte idylle paraît avoir été' publiée séparément par Des Forges avant lySo; elle est reproduite dans l'édition de ses Poésies, donnée cette année-là.— Le cardinal Quirini, né à Venise en 1680, mort en lySS, issu d'une noble famille vénitienne, entra jeune dans l'ordre des Bénédictins de la congrégation du Mont- Cassin, où il échangea ses prénoms primitifs de Jérôme-Quirin pour ceux d'Ange-Marie; il devint un érudit consommé, parcourut la France, l'Angleterre, l'Allemagne, pour visiter les savants de ces pays et profiter de leursenseignements. Il futsuccessivement archevêque de Corfou et évêque de Brescia, et joignit à cette dernière dignité la charge de bibliothécaire du Vatican. Ses savantes publications, principalement relatives a l'histoire et à la patrologie, le firent entrer dans nombre d'Académies, y compris celle des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris, dont il devint, en 1743, associé étranger. — Voir sur Quirini l'éloge prononcé en 1755 à l'Académie des Inscriptions, dans l'/Zis/oiVe de cette compagnie (édition in-ii, XIII, p. 373), et le Dictionnaire de Moréri (édition lySg, VIII, p. 7o5). Sur les relations de Des Forges avec ce savant et célèbre prélat, lire la note suivante, qui est de notre poète et qu'il a insérée, au-dessous du titre de la présente Epître, dans ]e Mercure de ijiz, décembre, 1" vol. p. 40 :

— (I M. de Perard, chapelain du roi de Prusse, envoya de Stettin en Poméranie , sur la fin de l'année dernière, à M. DesForges Maillard la traduction en vers latins de son idyle des Arbres faite par S. E. M. le cardinal Quirini, imprimée avec l'original à côté, sans nom de libraire. M. Des Forges Maillard fit partir, dans le courant de janvier 1752, une lettre en prose italienne, cette epître en vers françois avec un compliment en vers latins, le tout pour remercier S. E. Il joignit à ce paquet quelques ouvrages pour l'Académie delà Crusca, de Floreuce, qui lui a fait aussi le même honneur en traduisant son idyle en vers toscans; et croyant que le canal qui lui avoit apporté les vers du célèbre cardinal devoit aussi, par

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son reflux, servir à lui rendre ses réponses, il adressa son paquet à M. de Perard, afin qu'il le fit parvenir à Brescia.

" Cependant M. Des Forges Maillard n'a point sçû ce que toute cette pacotille pouvoit Être devenue. Il y a bien de l'apparence qu'elle s'est perdue à la poste ou fondue dans les neiges : ce qu'il trouve d'autant plus vraisemblable quî S. E. lui a e'crit une lettre pleine de sentiment d'estime et d'amitié, datée de Brescia le 6 mai dernier, suivant laquelle il paroit qu'il n'a aucune connoissance de ses remerciemens. Il lui marque qu'il lui envoyé, à l'adresse du Père Valois, jésuite, leur confrère de l'Académie de la Rochelle, les diflérentes éditions que l'on a faites en Italie de son idyle, et de plus cinq médailles que son troupeau de Brescia a fait frapper pour rendre publique sa bienveillance envers son pasteur : ce sont les termes du cardinal.

« Deux considérations engagent l'auteur de l'idyle à faire imprimer en France les remerciemens qu'il a vainement adressés à M. le cardinal Quirini, puisqu'ils ne lui sont point parvenus. La première est le désir de rendre publics les justes sentimens de sa rcconnoissance pour un prélat du premier mérite en tout genre. La seconde est fondée sur la nouvelle épilre adressée à S. E. par le célèbre M. de Voltaire, dont les principales pensées sont les mêmes que celles qui se trouvent semées dans l'Épître en vers françois de M. Des Forges Maillard. Il seroit bien aise, quelque honneur que lui fasse cette ressemblance, que l'on sçùt qu'il s'est toujours piqué de ne rien devoir aux auteurs qui ont écrit en sa langue naturelle, et que son épitre ayant été composée six ou sept mois avant celle de M. de Voltaire, il ne peut que s'honorer de l'avantage de s'ctre heureusement rencontré avec l'illustre rival de Virgile. Et si l'idyle des Arbres a eu plus d'un traducteur en Italie, elle a de plus été traduite à Greifsvald en vers allemans, par M.Tyade.» (Note du AJercureA

2. Tagès était un ancien dieu des Etrusques, de la taille d'un nain et d'une fort humble origine, car on le disait sorti de la métamorphose d'une motte de terre en homme. Il passait pour avoir enseigné aux Etrusques l'art de la divination. Voir à son sujet Ovide, Métamorphoses, livre XV, v. 553.

3. n Les lieux confiés à la main paternelle » de Quirini, c'est évidemment son diocèse de Brescia, auquel il était très

dévoué et avait consacré diverses publications historiques et littéraires.

4. A la suite de ce vers, Des Forges s'égare dans un long panég}Tique de Frédéric II, roi de Prusse, farci de lieux communs, sans intérêt, qui ne tient pas moins de soixante alexandrins, et que nous nous empressons ici de supprimer.

5. La note qui suit est tout entière de Des Forges Maillard, qui l'a insérée dans le Mercure, décembre 1752, l" vol. p. 46, en ces termes :

(I Extrait d'une lettre de M. de Perard, chapelain du roi de Prusse, écrite de Stettin,le 8 novembre 1 7 5 1 , à M. Des Forges Maillard. — Vous serez peut-être curieux de connoitre Mlle de Balthazard. C'est une fille de qualité, fort aimable par la figure, et qui a fait de très bonnes études. Son père est directeur du consistoire et professeur en droit dans l'université de Greifsvald, petite ville de la Poméranie suédoise. On y a établi depuis quelques années une Société royale allemande, à laquelle on m'a fait l'honneur de m'agréger. J'y fus l'année dernière faire un tour ce n'est qu'à 14 milles d'Allemagne d'ici. Il y avoit peu de semaines qu'on avoit fait la dédicace du palais, hôtel, tout ce qu'il vous plaira, qu'on avoit fait construire pour la bibliothèque, collège, auditoire de l'Université. C'est un des plus magnifiques bâtimens que j'aye jamais vus. Mlle de Balthazard avoit composé en cachette un discours latin sur la circonstance. Notez qu'elle n'a que seize ans actuellement. Elle avoit mis un professeur du secret; elle eut la hardiesse de monter en chaire et de prononcer sa harangue avec toute l'aisance et la grâce imaginable. Comme ces fêtes académiques durèrent plusieurs jours, on la créa le lendemain unanimement bachelière en philosophie, et elle reçut l'accolade en présence d'un grand nombre de spectateurs de l'un et de l'autre sexe. Voilà en peu de mots l'histoire de notre Muse poméranienne, etc. » (Note du Mercure.)

— A l'occasion de cette petite pédante allemande, il était naturel que Des Forges rappelât deux autres phénomènes de même farine : d'abord, une seconde -allemande, Anne-Marie de Schurmann, qui savait l'hébreu, l'éthiopien, etc., née à Cologne en 1607, morte en 1678; puis une Française, hélas! Anne Lefèvre (Mme Dacier), qui traduisit Homère, Anacréon, Aristophane (froA f H Jor/), Térence.Plaute, etc., née àSaumur en t65i, morte en 1720.

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