‹ Œuvres nouvelles de Des Forges MaillardChapitre 99 sur 134 · LE MEDECIN DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE MEDECIN DE CAMPAGNE

Conte

ERTAiN automate champêtre Vivoit tout seul dans son manoir.

Oisif du matin jusqu'au soir.

Il avoit ce qu'il faut pour être A son aise, sans superflu :

Grossier, et n'ayant jamais lu Que dans ses heures, à l'église ; Pensant, agissant à sa guise, Sçachant tout... quand il avoit bu ;

* Journal de Verdun de 1754, t. 1! (Juillet), p. 60.

Lui-même étant, à sa manière.

Son valet et sa chambrière.

Cet homme n'avoit jamais eu, Pendant douze lustres de vie, Un seul instant de maladie.

La fièvre Tassaillant enfin.

Il appella le médecin.

Le docteur, suivant sa rubrique, Gravement lui tâte le pouls :

— Item, primo, reposez-vous ?

Lui dit-il, d'un ton dogmatique.

— Monsieur, lui répond le rustique, Huit ou neuf heures environ.

— Tant pis, dit le docteur habile ■ Ce pesant sommeil de liron Dénote l'épaisseur du chyle.

Mangez-vous beaucoup, en santé?

— Je n'ai, dit-il, jamais compté...

Tant que je puis : les gens de ville Mangent à becs rapetisses,

Et moi j'attends, lorsque je pile, Que mon estomac dise assez.

C'est un calcul trop difficile Que morceaux additionnés.

— Tant pis, dit l'autre enflant le nez : Cet excès engendre la bile.

Qui, de là passant par ici,

DBS FOROES MAILLARD

Pais retournant, fermente ainsi Avec le sang, comme de l'huile.

... Mais, à ventre déboutonné Quand voijs vous en êtes donné, Alors, pour le meilleur potage, Vous ne vous sentez plus, je gage.

Ni même attrait, ni même goût ?

— Non, pas d'abord, dit le bon homme.

...Ah ! que l'étude est belle ! et comme Avec elle on devine tout!

— Volons la langue... elle est blanchâtre Signe d'humeur acariâtre

Et que les esprits animaux.

Embarrassés dans leurs canaux, S'écartant du centre homogène.

S'imprègnent dans l'hétérogène; De là, le chaud avec le froid Formant une antipéristase , La lièvre, ainsi qu'on le conçoit, Glace les sens, et les embrase. —

Après ce jargon, sur le dos D'une inutile et vieille lettre, L'hippocratique et docte maître Ecrit dix ou douze grand mots :

— Voilà, dit-il, mon ordonnance ; Prenez cela, je parirai.

Avec n'importe qui de France,

Qu'en peu de temps je vous rendrai Au terme de convalescence. — Cela dit, le docteur s'en va.

Lors, le manant en soi rumine :

— Il m'a dit de prendre cela...

Comment faire... ? Oh ! oh ! je devine. Cela veut dire qu'il faudra

Que j'avale ce papier-là...

Mais il me semble que la chose Est trop forte pour une dose, Et je serois bien empêche Si j'avois le gosier bouché !

Il faut qu'en trois je la divise.

Et, pour aller mieux leur chemin.

Qu'elles passent avec du vin. —

Aussitôt la première est mise Dans un hanap antique et grand.

Et cloc, la pilule descend.

— Bon, dit-il, ceci fait merveille, Je suis déjà convalescent ;

La drogue et le jus de la treille S'entendent bien apparemment. — Dans la seconde également Il trouve la saveur qu'il aime.

Le rustre croit, à la troisième.

DES FOFGES MAILLARD

Être guéri totalement Et, dans ce joyeux sentiment, Il court au bois, dans la prairie, Si que •, dissipant ses humeurs.

Il dissipe sa maladie.

Le docteur, pour voir les effets Qu'il attendoit de sa recette, Drolin, drolan ', sur sa mazette Retourne quelques jours après ; Et de loin voyant son malade Qui vient à lui dispos et frais, 11 crie : — Eh bien ! mon camarade, Etais-je ou non sûr du succès?

Quel est l'habile apothicaire Qui vous aprèta vos boltis?

— Mes bolus? repart le compère^ Je n'entend pas ce latinus....

J'ai pris. Monsieur, votre ordonnance, Et fait couler par mon gosier Votre papier en confiance.

— Le papier même ?... le papier ?

Repart l'autre avec véhémence.

— Oui dà, répond-il, tout entier, Dans une chopine et demie

Du vin de ma vigne, il est droit :

En voulez-vous un petit doigt ?

Non ?... Tant pis. Donc, je remercie

Votre papier tout barbouillé :

C'est lui qui m'a rendu la vie ! —

Le médecin, émerveillé D'une si belle et docte cure, Convint tout bas que le hasard.

Aidé delà bonne nature.

Est un grand maître en plus d'un art.

NOTE

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