VIII. Examen de l'état de la cornée
J'examinerai maintenant lequel de ces changements a lieu en
réalité, et je commencerai par décrire quelques expériences ayant
pour but de déterminer la courbure de la cornée dans toutes les
circonstances possibles.
Critique des La méthodc décrite par M. Home dans la Croonian lecture
expériences de
Home dc 1795^ scmblc bien préférable à son appareil de l'année précédente, car un changement de l'intervalle entre deux images cornéennes est bien plus considérable et plus facile à observer qu'un changement de la proéminence de la cornée, et bien moins exposé
' Phil. transact. 1796.
à être faussé par l'influence de causes accidentelles. Il est presque ou peut-être absolument impossible de changer le foyer de Tœil sans déplacer l'axe. La sympathie entre les deux yeux est trèsgrande, et il est presque impossible de changer le foyer sans en même temps changer la direction relative des axes optiques. La sympathie entre mes yeux produit même une petite imperfection de la vision, car en dirigeant les deux yeux vers un objet, situé plus loin que le foyer le plus éloigné [remotum], je ne peux pas m'empêcher de rapprocher un peu le foyer [faire un petit effort d'accommodation]; et il n'est pas facile de tenir un des axes immobile pendant que l'autre se meut. Il n'est même pas impossible que pour certains yeux un petit changement de la direction de l'axe soit rendu absolument nécessaire par le changement de leurs proportions.
Le sens de la dernière phrase est, qu'il peut se faire que, pendant raccommodation, la ligne visuelle change sa direction par rapport à Vœil même. — Dans les Archives de physiologie , Janvier 1892, j'ai décrit des mouvements singuliers des images catoptriques du cristallin pendant raccommodation, qui ne semblent pas pouvoir s'expliquer autrement, qu'en admettant que le cristallin subit un déplacement en bas vers la fin de cet acte. — Il est évident que cela ne peut pas avoir lieu sans que la ligne visuelle subisse un déplacement par rapport à l'œil même, déplacement qui doit pourtant être très faible.
Ces considérations expliquent en partie le léger déplacement de la cornée qui fut observé en 1794. Quant aux expériences de 1795, il paraît qu'elles ont été exécutées avec une grande exactitude et sans doute avec des instruments excellents ; ne pouvant constater aucun changement dans la forme de la cornée par ces expériences, MM. Home et Ramsden abandonnèrent en grande partie l'hypothèse qui les inspirait, en n'attribuant à la cornée qu'un tiers de l'effet total. Le Dr. Olbers^ de Brème, qui en 1780 a publié un mémoire des plus étudiés sur les changements internes
* De ociili mutationibus internis. Gotting. 1780. 4^
de Toeil, mémoire qu'il a dernièrement présenté à la Société Royale, n'avait pas réussi non plus à mesurer le changement de la cornée, quoique son opinion fût en faveur de son existence.
lensurationà II y avait donc lieu de répéter ces expériences et je commen- "rimage ^ Ç^^ ^^^^ ^^ appareil qui ressemblait beaucoup à celui décrit par
cornéenne j^. HoME. J'avais uu cxcclleut microscopc achromatique, exécuté par M. Ramsden pour mon ami, M. John Ellis. La distance focale était d'environ 5" et le grossissement d'environ 20. Je plaçai un micromètre au foyer de l'œil qui ne regardait pas dans le microscope ; c'était un carton assez large, divisé en quarantièmes de pouce par des lignes horizontales et verticales. En comparant l'image vue dans le microscope avec cette échelle [à double vue], j'avais soin de placer la tête [de Tobservé] de manière à ce que les déplacements des images par rapport au micromètre, dus aux mouvements de l'axe optique, se fissent toujours dans la direction des lignes horizontales. Ainsi ces mouvements ne pouvaient introduire aucune erreur dans l'estimation des dimensions verticales de l'image. Je plaçai ensuite deux bougies de manière à former leurs images sur une même verticale dans l'œil de M. KoENiG, qui avait l'obligeance de m'aider. Après avoir amené les images dans le champ du microscope, où elles occupaient 35 des petites divisions, je priai M. Koenig de fixer des objets se trouvant à différentes distances dans la même direction, mais je ne pus pas découvrir la moindre variation de la distance séparant les images.
Premier emploi Commc je rencoutrais des difficultés considérables pour mettre
Il principe de , . • . i j» i -i' •
l'ophtaimo. 1^ microscopc au pomt et comme, d un autre cote, je peux mesurer mètre jgg digtanccs à l'œil nu sans commettre une erreur de un cinqcentième de pouce [environ un vingtième de millimètre], je me décidai
à faire une expérience analogue sans grossissement. Au moyen de deux morceaux d'une lentille je me construisis un oculaire [loupe] divisé, si petit qu'il pouvait passer entre les deux images réfléchies par mon œil, et regardant dans une glace j'amenai les places apparentes des images à coïncider. Je faisais ensuite un effort
d'accommodation, mais les images continuaient néanmoins à coïncider. Je ne pouvais pas non plus remarquer le moindre changement des images de l'autre œil, qui étaient plus faciles à distinguer, puisqu'elles n'étaient pas gênées par la présence de la loupe. A cette époque je n'avais pas encore remarqué la sympathie parfaite des deux yeux et je pensais donc, qu'il était plus sûr de limiter mes recherches à l'œil avec lequel j'observais. — Je dois ajouter que par. un peu d'habitude je suis devenu maître de l'accommodation de mon œil, de façon à pouvoir m'empêcher d'accommoder pour un objet, tout en le regardant attentivement.
Tous ceux qui ont essayé d'examiner Tœil vivant avec un microscope ont rencontré la difficulté dont se plaint Young pour le mettre au point. L'observé ne peut pas tenir son œil assez immobile. Si Ton désire observer Tœil avec un instrument grossissant, il faut choisir ou une lunette ou une loupe. Les instruments, qui agissent comme des microscopes, Tophtalmomicroscope de Donders par exemple, sont tous peu pratiques.
L'expérience avec la loupe divisée est assez mal décrite. Si j'ai bien saisi l'idée de Young, c'est le principe de l'ophtalmomètre qu'il a employé. — On sait qu'on peut obtenir un dédoublement, analogue à celui des ophtalmomètres modernes, en enlevant une bande du milieu d'une lentille convexe et en collant ensemble les deux morceaux restants. En 1887 j'ai présenté à la Société française d'ophtalmologie un ophtalmomètre, basé sur ce principe. Il est probable que Young a employé une telle lentille comme loupe, et qu'elle était assez petite, pour n'occuper que la partie centrale de la cornée. Il y avait donc assez de place pour que les deux bougies pussent former leurs images cornéennes sans que les rayons eussent à traverser la loupe. En regardant l'image de son œil dans la glace à travers la loupe, il le voyait dédoublé, et il doit avoir placé ses bougies de manière à ce que la distance, séparant les images, correspondât au dédoublement ; il pouvait ainsi faire coïncider les deux images, comme lorsque nous obtenons le contact des images des mires de l'ophtalmomètre ; et cette coïncidence persistait malgré l'accommodation. Pour comprendre la réussite de l'expérience il faut encore se rappeler que l'accommodation ne joue qu'un rôle très-faible pour la netteté de la vision lorsque l'œil est muni d'une loupe ; ou peut alors faire jouer l'accommodation sans que l'image en souffre beaucoup.
Autres oiéthudes
pour mesurer
l'image
coniéenne
Je tendais ensuite deux fils à travers un anneau en les inclinant un peu l'un vers l'autre. Les fils étaient divisés en parties égales par des taches d'encre. Je fixai ensuite solidement l'anneau et j'appliquai mon œil contre, après avoir placé deux chandelles devant moi, dans une position convenable. Une troisième chandelle placée latéralement éclairait les fils. Je plaçai ensuite un petit miroir, d'abord à quatre pouces et ensuite à deux, pour y regarder les images et observer avec quelle partie des fils elles coïncidaient exactement chaquefois. Le résultat fut le même que par l'expérience précédente.
Supposons qu'en état de repos les images cornéennes coïncident avçc a et a ^ (Fig. 53 ) ; si le rayon cornéen diminuait pendant raccommodation, les images se rapprocheraient entre elles et Young aurait été obligé de déplacer son œil un peu de manière à les amener en h et h^j pour obtenir la coïncidence avec les fils.
Ensuite, après avoir placé un micro-
Fiir 53 T
Appareil iio Yoiso pour mesurer la mètre fortement éclairé à une distance distance entre deux image» convcnable, je k regardais à travers un
cornéennes. " ^
trou d'épingle, ce qui le rendait nettement visible à n'importe quel état de l'accommodation ; et en regardant avec l'autre œil dans un miroir, je comparais les images [cornéennes de cet œil] avec le micromètre de la manière que j'ai déjà indiquée [à double vue]. Je changeai ensuite la distance focale de mon œil : les deux points lumineux [images] trop éloignés pour être vus distinctement se changeaient alors en deux surfaces ; je marquais sur l'échelle la distance séparant leurs centres ; elle restait invariable.
Enfin je traçai, avec un diamant, une échelle diagonale sur un miroir (Fig. 54) et j'amenai les images en contact avec les lignes de l'échelle. L'image de l'œil occupe sur la surface de la glace la moitié de ses dimensions réelles. La vraie grandeur est donc tou-
jours le double de la mesure trouvée à quelque distance que l'œil se trouve. Je perçai un Irou d'épingle dans une bande très étroite de carton noir; en tenant cette bande devant mon œil entre les images et en éclairant l'échelle, fortement , j'arrivai à comparer les images
[eoméennes, vues dans la É h II il* ni 'f é
glace] avec l'échelle,
quoique leur distance apparente fût le double de la distance de
l'œil au miroir.
On peut se faire une idée de l'exactitude de ces méthodes de la -^^^'^ manière suivante : En exécutant une pression sur le bord de launcpr» paupière supérieure avec un petit cylindre, un crayon par exemple, l'optomètre montre que le foyer des rayons horizontaux s'éloigne un peu tandis que celui des rayons verticaux s'approche. Cet effet ne peut être produit que par un changement de la courbure de la cornée. En ce cas on peut observer des changements considérables dans les images eoméennes, et cela non seulement avec les appareils décrits ci-dessus, mais même à l'œil nu ; le changement est pourtant beaucoup moins considérable que celui que l'accommodation exigerait.
J'ai ainsi observé un malade, chez lequel un kyste, situé près du globe, produisait un astigmatisme cornéen d'environ trois dioptries, qui réduisait l'acuité visuelle à environ un tiers de l'acuité normale. Ayant enlevé le kyste, l'astigmatisme disparut, pour réapparaître, après la reformation du kyste.
En somme, je n'hésite pas à conclure que j'aurais reconnu immédiatement une diminution d'un vingtième du rayon cornéen par quelques-unes des expériences citées ci-dessus, tandis que le changement total de l'œil exige une diminution d'un cinquième.
Mais il reste une expérience bien plus exacte et décisive. D'un Rïsi petit microscope destiné à des recherches botaniques, j'enlevai pionee
une lentille biconvexe d'environ 20""" (0",8) de distance focale (et de rayon) ; je la fixai dans un petit tube de 5""" (0",2| de long après avoir enduit les bords du tube d'un peu de cire et après l'avoir rempli aux trois quarts d'eau presque froide, je l'appliquai vers mon œil, de manière à ce que la cornée entrât moitié dans le tube et fût partout en contact avec l'eau (Fig. 55). L'œil devint immédiatement presbyte : la force réfringente de la lentille ne suffisait pas à remplacer la comée, dont l'eau avait neutralisé la force réfringente. En ajoutant une autre lentille d'environ 140"" (5", 5) de distance focale, mon œil revenait à f'état naturel et la dépassait inOme un peu. En regardant dans l'optoniètre je retrouvais alors la même iné;;alité dans la réfraction horizontale Hathoiie de iiionger Vu-it dui» Tmii <'t vciticale quc sans l'eau, et j'avais
CD ramiilataiil Ib ninxie |>Br uni' ^^^^J^^ ]^,^ j)^.,jjj (([[.^(.(10113 UU pOUVOir
acconnnodatif qui équivalait à une lentille de 4" (9,8 D.), conmie avant. Au premier coup d'œil l'accommodation paraissait un pi'u moindre : je ne pouvais amener le foyer de l'a'il de l'infini que jusqu'à T»", ce qui me fit croire, au commencement, que la cornée devait contribuer un peu à l'accummodutiou ii l'état naturel. Mais en considérant que la cornée artificielle se trouvait à environ 2,5"'™ (0",1 ) en avant de la cornée naturelle, je calculai l'effet de cette différence, qui se trouva suffir exactement pour expliquer la diminution de l'amplitude de l'accommodation. Je ne pouvais certainement pas déterminer la distance de la lentille à la cornée avec une exactitude d'un quart de millimètre (0",01 ), mais l'erreur ne peut pas avoir été bien plus grande et elle devait aller dans les deux sens [dans les différentes
Après ceci il devient presque nécessaire de m' excuser d'avoir
communiqué les autres expériences. Mais lorsqu'il s* agit d'une question aussi délicate, on ne peut pas avoir trop de preuves.