FRAGMENT SUR L'AMBITION
Non prêché. Destiné au IV® dimanche, 4 avril 166(î.
Le samedi, 3 avril, « Leurs Majestés, » comme parle la Gazette de PVance, quittèrent Saint-Germain pour Versailles, « où elles prennent, ajoute-t-elle, les divertissements que leur offre un si beau lieu. » Il ne paraît pas que la prédication ait trouvé place parmi ces divertissements. Bossuet avait composé un sermon sur l'évangile du quatrième dimanche. Il l'intitule, en abrégé : 4® dimanche. Puissance. Ut facerent eum regem. Quelques pages du second point nous ont seules été conservées i. L'idée fondamentale qu'elles contiennent, la nécessité de faire servir la puissance à soutenir la vertu et à soulager la misère, est passée tout entière dans la seconde rédaction du sermon sur la Justice, prononcé quinze jours plus tard.
Jésus ergo, cum cognovisset
quia venturi essent, ut râpèrent
eum, et facerent eum regem, fu-
git iterum in montem ipse solus.
(Joan., VI, 15.)]
Second Point.
[P. i] Mais^ je n'aurais fait, Chrétiens, que la moitié de mon ouvrage, si, après vous ^ avoir montré par l'Écriture divine les périls extrêmes des grandes fortunes, je ne tâchais aussi de vous expliquer les moyens que nous donne la même Écriture pour sanctifier la grandeur par un bon usage ; et c'est pourquoi je ramasserai en peu de paroles les instructions les plus importantes que le Saint-Esprit a données aux grands de la terre pour bien user de leur puissance.
1. Ms. fr. 12822, fos 334-339. In-4, périls des grandes fortunes, je n'auavec marge. rais fait... »
2. Première rédaction (inachevée 3. Vous, ce mot est omis dans et effacée) : «, Après vous avoir l'édition Gandar.
montré par les Ecritures divines les
La première et la capitale, d'où dérivent toutes les autres, c'est de faire servir la puissance à la loi de Dieu. Nous lisons dans le IF livre des Chroniques une belle cérémonie qui se pratiquait dans le sacre des rois de Juda. Au jour qu'on les oignait de l'huile sacrée, ainsi que Dieu l'avait commandé, on leur mettait en même temps le diadème sur la tête et la loi de Dieu dans la main : Imposuerunt eî diadema^ dederuntque in manu ejus tenendani legem, et constituerunt eum regem ^, afin de leur faire entendre que leur puissance est établie pour affermir le règne de Dieu parmi les hommes, [p. Il] et que l'exécution^ de ses saintes lois ne leur doit être ni moins chère ni moins précieuse que leur couronne.
De tous les rois de Juda aucun n'a mieux pratiqué cette divine leçon que Josaphat, prince incomparable, non moins vaillant que religieux, et père de ses peuples autant que victorieux de ses ennemis. L'Écriture nous fait souvent remarquer que les prospérités corrompent les hommes, enflent leur cœur par la vanité, et leur font oublier la loi de Dieu. Mais, au contraire, la prospérité, qui donnait de l'orgueil aux autres, n'inspira que du courage à celui-ci pour marcher vigoureusement dans les voies de Dieu et établir son service : Factœque sunt ei infinitœ divitîse et multa gloria^ sumpsitque cor ejus audaciam propter vias Domini^\ Ce prince, considérant que tout bien lui venait de Dieu et touché d'une juste reconnaissance, entreprit de le faire régner dans tout son empire. Et l'Écriture remarque que, pour accomplir un si beau dessein, il avait un soin particulier de choisir entre les lévites et les ministres de Dieu ceux qui étaient les mieux versés dans sa sainte loi, qu'il envoyait dans les villes afin que le peuple fût instruit : Circuîbant cunctas urhes [p. m] Juda, et erudiehant popidum'^. Et ce n'est pas sans raison que les anciens
1 II Parai., xxill. 11. — Ms. : fléchisse {mr. : fasse fléchir) les
etdedernnt...' peuples à (mr. : sous) l'obéissance