‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 151 sur 532 · Mg. : ravagées. 2. Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

Mg. : ravagées. 2. Voir plus haut, p

iusiitia moduJata est). C'est donc elle qui, ayant partagé proportionnément ces vastes espaces du monde, y a aussi assigné le lieu convenable aux astres, à la terre, aux éléments, pour s'y reposer ou pour s\v mouvoir, suivant qu'il est ordonné par la loi de l'univers, c'est-à-dire par la sage volonté de Dieu. C'est cette même justice qui a aussi donné à la créature raisonnable ses lois particulières, dont les unes sont naturelles, [p. 4] et les autres, que nous appelons positives, sont faites ou pour confirmer ou pour expliquer, ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.

Ainsi, Dieu étant souverainement juste, il gouverne et le monde en général et le genre humain en particulier par une justice éternelle; et c'est ce qui fait remarquer dans l'univers un esprit d'miiformité et d'égalité qui se soutient de soi-même au milieu des agitations et des variétés infinies de la nature muable. Ces grandes et admirables vérités nous font (car. : feraient) conclure, ^Messieurs, que Dieu est la source de la justice, que de là elle s'est répandue en nous pour faire en nos âmes l'un des plus beaux traits de la divine ressemblance ; et qu'ainsi nous devons imiter par une attache constante aux lois l'immuable uniformité de la justice divine : d'où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant, mais que ceux- [p. 5] là le doivent être plus que tous les autres qui sont les juges du monde, et qui, étant pour cette raison appelés dans l'Écriture les dieux de la terre (Ps. lxxxi, 6), doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce x>remier Être dont ils représentent iDarmi les hommes la grandeur et la majesté (var.: dont ils représentent la grandeur et la majesté parmi les hommes) .

J'irais à l'infini, si je me jetais dans ces hautes spéculations ; et comme j'ai dessein de descendre par des principes connus à des vérités de pratique, je vous dirai. Chrétiens, que la justice étant définie par l'empereur Justinien, comme tout le nîonde sait, « une volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui appartient: Constans et perpétua voluntas jus suum ciiique trihuendi » (Instit., lib. I, titul, l), il est aisé de connaître que l'homme juste doit être constant, puisque la constance est enfermée dans la définition de la justice.

Il est certain. Messieurs (var.: Il est vrai), que non seulement la justice, mais encore toutes les autres vertus doivent avoir de la fermeté. Car, par le nom de vertu, nous prétendons désigner, non quelque acte passager ou quelque disposition changeante, [p. 6] mais une habitude formée. Or qui ne sait que l'habitude dit quelque chose de fixe, et que, quelque inclination que nous ayons pour le bien, elle ne mérite pas le nom de vertu, jusqu'à ce qu'elle se soit affermie } Il est donc déjà très assuré que la justice doit tirer un esprit de fermeté du génie commun de la vertu ; et il reste à considérer si, outre cette raison générale, la constance lui est attribuée spécialement à cause de quelque caractère qui lui soit propre. Mais, sans perdre le temps à subtiliser sur la différence des vertus, il me paraît, Chrétiens, que la justice emporte avec elle, plus raie les autres vertus, une fermeté

invincible, à cause qu'elle consiste dans une certaine égalité envers tous; or il est clair que, pour soutenir cette égalité, [p. 7] il faut quelque chose de ferme : autrement on déclinera tantôt à droit et tantôt à gauche ; on regardera les visages, contre le précepte de la Loi (Levit., xix, 15), c'est-à-dire qu'on opprimera le faible qui est sans défense, et qu'on ne craindra d'entreprendre que contre celui qui a du crédit ; ainsi on introduira cette pernicieuse inégalité et cette double mesure (var.: balance),, tant de fois réprouvée dans les saintes Lettres (var. : tant détestée dans les Écritures) , qui est la perte infaillible du droit et [de] la justice.

Et certes il est véritable que, si l'on ne marche d'un pas égal dans le chemin de la justice, ce qu'on fait même justement devient odieux. Par exemple, si un magistrat n'exagère la rigueur des ordonnances que contre ceux qui lui déplaisent ; si une bonne affaire (équivoque corrigée dans la seconde rédaction) lui paraît toujours embrouillée jusqu'à ce que le riche parle ; si le pauvre ne peut jamais se faire entendre et se voit malheureusement distingué d'avec le puissant dans un intérêt qu'ils ont commun, c'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois, d'avoir bien jugé : l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien même ce qu'il fait selon les règles ; elle a honte de ne lui servir que de prétexte; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous, sans acception de personnes, la justice qu'il refuse à l'un (var. : à celui qui lui est indifférent — au faible) convainc d'une [p. 8] criminelle partialité celle qu'il se glorifie de rendre à l'autre.

C'est de ce même esprit d'inégalité que procède cet abu& commun d'acquitter fidèlement certaine sorte de dettes, et d'oublier tout à fait les autres. Au lieu de savoir connaître ce que peut fournir sa source, et ensuite de dispenser sagement ses eaux par tous les canaux qu'il faut remplir, on les fait couler sans ordre toutes d'un côté, et on laisse le reste à sec. Par exemple, les dettes du jeu sont privilégiées, et comme si ses lois étaient les plus saintes et les plus inviolables de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle, pendant qu'on ne rougit pas de faire languir misérablement des marchands et de misérables ouvriers, qui seuls soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté, i3uisque vous ne le tirez ni de votre vertu, ni même de votre bourse (var. : ni du fonds de votre vertu, ni de celui de votre bourse) .

Ou bien, si l'on est soigneux de conserver du crédit en certaines choses, de [p. 9] peur de faire tarir les ruisseaux (var.: fontaines — sources) qui entretiennent notre luxe, on néglige les vieilles dettes, on ruine impitoyablement les anciens amis, amis malheureux et infortunés, devenus ennemis par leurs bons offices, qu'on ne regarde plus désormais que comme des importuns qu'on veut réduire, en les fatiguant, à des accommodements déraisonnables, ou à qui l'on croit faire assez de justice quand on leur laisse après sa mort les débris d'une fortune ruinée et les restes d'un

naufrage que les flots emportent. O droit! ô bonne foi, ô sainte équité! je vous appelle à témoin contre l'injustice des hommes; mais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus parmi nous que des nom [s] pompeux, et l'intérêt est devenu notre seule règle de justice.

C'est encore pour cette raison qu'il a été nécessaire de faire entrer la fermeté dans la définition de la justice, pour l'opposer davantage à son ennemi capital, qui est l'intérêt. L'intérêt, comme vous savez, n'a point de maximes fixes; il suit les inclinations, il change avec (ms. : aveque) les temps, il s'accommode [p. lOJ aux affaires, tantôt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire, l'esprit de justice est un esprit de fermeté, parce que, pour devenir juste, il faut entrer dans l'esprit qui a fait les lois, c'est-à-dire dans un esprit immortel, qui, s'élevant au-dessus des temps et des aft'ections particulières, subsiste toujours égal, malgré le changement des affaires.

Qui pourrait maintenant nous dire par quels artifices (car. : de quelle sorte) l'intérêt attaque l'intégrité de la justice, tente sa pudeur, affaiblit sa force, et corrompt enfin sa pureté ? Ce n'est pas un ouvrage fort pénible que de connaître et de condamner les injustices des autres : nous les voyons détestées par une clameur [p, 11] universelle; mais se détacher de soi-même pour juger droitement de ses actions, c'est là véritablement le grand effort de la raison et de la justice (rédaction primitive effacée : mais quand il faut juger de nous-mêmes, notre intérêt nous aveugle. Intérêt, le plus ancien, le plus décrié et tout ensemble le plus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes... Voy. ci-après, p. 187).

Qui nous donnera. Chrétiens, non ce point appuyé hors de la terre, que demandait ce grand géomètre pour la remuer hors de son centre, mais im point hors de nous-mêmes, pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres, et arrêter dans notre cœur tant de mouvements déréglés (var. : irréguliers) , que l'intérêt y fait naître ? Quelle horreur aurions-nous de nos injustices, de nos usurpations, de nos tromperies ! Mais, hélas ! où trouverons-nous ce point de détachement pour sortir nous-mêmes hors de nous-mêmes, et nous voir d'un œil équitable et d'un regard désintéressé ? La nature ne le donne pas ; nous n'écoutons pas la grâce: c'est pourquoi c'est en vain que la raison dicte, que la Loi publie, que l'Évangile confirme cette loi si naturelle et si divine tout ensemble : Ne faites pas à autrui ce qne vous ne voulez pas qui vous soit fait. (Tob., iv, 16 ; Luc, VI, 31) : nul ne veut sortir de soi-même pour entrer dans cette mesure commune du genre humain. Celui-là, ébloui de sa fortune, ne peut se résoudre à [p. 12] descendre de sa superbe hauteur pour se mesurer avec personne. Mais pourquoi parler ici de la grandeur? Chacun se fait grand à ses yeux, chacun se tire du pair, chacun a des raisons particulières par lesquelles il se distingue (var.: sépare) des autres. Au lieu de cette grande mesure qui enferme notre prochain avec nous dans la même règle de justice, nous introduisons dans ce commerce de la so-

ciété humaine le plus détestable de tous les abus : deux mesures, deux balances, deux poids inégaux; une grande mesure pour recevoir, une petite mesure pour rendre. Nous voulons qu'on nous fasse justice, nous ne voulons pas la faire aux autres; nous crions à l'injustice, quand on nous blesse; nous ne craignons pas d'entreprendre sur le droit d'autrui ; comme si le nom de justice n'était qu'un remiDart pour nous défendre, et non une borne posée pour nous arrêter et une barrière jpour nous renfermer dans les devoirs communs de la société et de la justice (var. : dans nos devoirs réciproques — dans les devoirs mutuels de la charité et de la justice). Si vere iitiqiie justitiam loquimini, recta judicate, filii hominura (Ps. lvii, 2) : O hommes, dit le Roi-Prophète (édit. Gazier: dit le Prophète), si ce n'est pas en vain que vous avez toujours en la bouche le nom sacré de la justice (édit. Gazier: de justice), si vous recourez avec raison, quand on vous fait tort^, à ce refuge commun du bon droit et de l'innocence, jugez donc vous-mêmes droitement, et ne vous laissez pas aveugler par votre intérêt. Mais, ô dangereux intérêt, le plus ancien, le plus décrié et le idIus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes dès l'origine du monde; on a fait des livres entiers de tes tromperies, tant elles sont découvertes ! Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artifices ? Qui ne fait pas gloire de s'en défier } Mais, en parlant contre toi, qui ne tombe pas dans (édit. Gazier: en) tes pièges ? « Parcourez, dit le prophète Jérêmie, [p. 13] toutes les rues et toutes les places de Jérusalem, et considérez attentivement, et cherchez si vous trouverez un homme droit et équitable (var. : et de bonne foi) ; Circuite vias Jérusalem,,,, considerate et qiiserite... an inveniatîs virum facientem judicium et quserentem fidem (v, i). » On ne voit plus, on n'écoute plus, on ne garde plus aucune mesure, quand il s'agit du moindre intérêt ; la bonne foi n'est qu'une vertu de <;ommerce, qu'on observe (soidigné, non remplacé ici) par bienséance dans les petites affaires pour établir son crédit, mais qui ne gêne point la conscience quand il s'agit d'un coup de partie. Cependant on jure, on affirme, on prend à témoin le ciel et la terre; on mêle partout le saint nom de Dieu sans aucune distinction du vrai et du faux, « comme si le parjure, disait wSalvien, n'était plus un genre de crime, mais une façon de parler: Perjurium ipsum sermonls genus putat esse, non criminis. » Au reste, on ne songe plus à restituer [p. 14] le bien (var. : ce) qu'on a usurpé contre les lois; on s'imagine qu'on se le rend propre par l'habitude d'en user, et on cherche de tous côtés non point un fonds pour le rendre, mais quelque détour de conscience (imr. : quelque moyen de conscience — un détour) pour le retenir. On fatigue les casuistes par des consultations infinies; et à quoi est-ce, dit saint Augustin, qu'on travaille par tant d'enquêtes, sinon à ne trouver pas ce qu'on cherche ? Hi homines nihil lahorant nisi non invenire quod qnserUnt (De Gènes, contr. Manich., lib. II, cap. xi). C'est pourquoi nous «prouvons tous les jours qu'on nous embarrasse la règle des mœurs par tant de questions et tant de chicanes qu'il n'y en a

pas davantage dans les procès les plus embrouillés ; et si Dieu n'arrête le cours des i3ernicieuses subtilités que l'intérêt nous, suggère, les lois de la bonne foi et de l'équité ne seront bientôt qu'un problème.

Je ne rougirai pas. Chrétiens, de vous rapporter en ce lieu les. paroles d'un auteur profane, et de confondre par la droiture de ses sentiments nos détours et nos artifices : « Bene prœcipiunty dit Cicéron, qui vêtant quldquam [p. 15] agere quod duhites sequiini sit, an iniquum : Ceux-là nous enseignent bien, qui nous défendent de faire les choses de la justice desquelles nous avons raison de douter. » ce Car l'équité, poursuit-il, reluit assez d'ellemême, et le doute enveloppe (correction de : semble envelopper) quelque secret dessein d'injustice : jEquitas eni')n liicet ipsa per se, duhitatio (ms. : duhietas) autem cogitationem significat injurise (De Offic, lib. I, n. 29).

En effet, nous trouvons ordinairement que ce qui a besoin de consultation a quelque chose d'inique. (Passage effacé: Et pour ne nous pas arrêter à ce passage profane, le prophète Isaïe avait dit sagement : Semita justi recta est, rectiis (est) callis justi ad ambulandum, xxvi, 7.) Le chemin de la justice n"est pas de ces chemins tortueux qui ressemblent à des labyrinthes où on craint toujours de se perdre : c'est une route toute droite, dit le prophète Isaïe; c'est un sentier étroit, à la vérité, mais qui n'a point de détour : Semita justi recta est, rectus calUs justi ad anxbidandum (xxvi, 7). Voulez-vous savoir, Chrétiens, le chemin de la justice } marchez dans le pays découvert, allez où vous conduit votre vue ; la justice ne se cache pas, et sa [p. 16] propre lumière (var. : simplicité) nous la manifeste. Allez donc par cette voie droite et lumineuse. Si vous trouvez à côté quelque endroit obscur ou quelque pas (anciennes édit.: quelque passage, correction mal interprétée) embarrassé, c'est là que la fraude se réfugie, c'est là que l'injustice se met à couvert, c'est là que l'intérêt dresse ses embûches. Ainsi ces consultations empressées nous cachent bien souvent quelque tromperie; et encore qu'il soit véritable que la complication des faits fasse naître quelquefois des difficultés qui obligent à interroger ceux à qui Dieu a confié le dépôt de la doctrine, je ne crains point de vous assurer que, pour régler notre conscience sur la plupart des devoirs de la justice chrétienne, la bonne foi est un grand docteur, qui laisse peu de questions indécises.

^Nlais l'intérêt est trop raffiné pour nous laisser entendre un docteur si simple; et c'est pourquoi la justice est une espèce de martyre. »

— L'auteur s'est interrompu ici, se bornant à indiquer la suite des idées à traiter, dans ce canevas écrit en note marginale : « Les enchaînements des intérêts cachés. La justice tombe dans des pièges. Impénétrables. On ne peut percer. Les juges veulent donner la justice comme une grâce. (Voyez Remarques morales, p. 11; — édit. Gazier: p. 2.) La vertu a assez à combattre en nous-même[s]. Dilatez (ou: Dilater) les voies du ciel. »

Cette page renvoie au sermon de 1661: Si veriiatem... ]Mais le renvoi n'est pas de Bossuet : il est de Deforis.

Première rédaction pour le commencement du troisième point: (fos 263, 252, 264, 265), En marge, au crayon: Clémence. — fp. i] (c La justice n'a pas toujours l'épée à la main (var.: n'est pas toujours inflexible), ni ne montre pas toujours son visage austère; la droite raison, qui est sa guide, lui prescrit de se relâcher quelquefois, et il m'est aisé de vous faire voir que la clémence, qui tempère sa rigueur extrême, est une de ses parties principales.

En efl^et, il est manifeste que la justice est établie pour entretenir la société parmi les hommes. Or est-il que la condition la plus nécessaire pour conserver j)armi nous la société, c'est de nous supporter mutuellement dans nos défauts ; autrement, notre nature ayant tant de faible, si nous entrions dans le commerce de la vie humaine avec cette austérité invincible qui ne veuille jamais rien pardonner aux autres, il faudrait et que tout le monde rompît avec nous, et que nous rompissions avec tout le monde. Par conséquent la même justice qui nous fait entrer en société nous oblige, en faveur de cette union, à nous supporter en beaucoup de choses [Ephes., iv, 2J ; la faiblesse commune de l'humanité ne nous permet pas, Chrétiens, de nous traiter les uns les autres en toute rigueur; et il n'est rien de plus juste [p. ii] que cette loi de saint Paul : Supporte z-vous mutuellement [Coloss,, III, 13], et: ce Portez votre fardeau les uns des autres : Aller alterius onera portate » (Galat., vi, 2). Ceux qui sont dans les hautes places et qui ont en main quelque partie de l'autorité publique ne doivent pas se persuader qu'ils soient exempts de cette loi : au contraire, et il le faut dire, leur propre élévation leur impose cette obligation nécessaire de donner bien moins que les autres à leurs ressentiments et à leurs humeurs; et, dans ce faîte où ils sont, la justice leur ordonne de considérer qu'étant établis de Dieu pour porter ce noble fardeau du genre humain, les faiblesses inséparables de notre nature font une partie de leur charge, et ainsi que rien ne leur est plus nécessaire que d'user quelquefois de condescendance.

Concluons donc, Chrétiens, que cette maxime commune est très véritable, qu'il n'est rien de plus violent ni de plus inique que d'user en toutes rencontres de tout son droit: Summum jus, smyima injuria. La justice veut être exercée avec quelque tempérament [p. III. devenu p. 29, puis retranché^ ; il y a des fautes qu'elle réprime, et il y en a aussi qu'elle supporte ; et cette condescendance, qui s'appelle facilité dans les particuliers, c'est ce qui s'appelle clémence dans les grands et dans les princes.

L'histoire n'a rien... » (La suite forme un alinéa de la" seconde rédaction jusqu'à: « ... n'y soient point trop intéressés. »

Passage effacé de la seconde rédaction (cf. p. 179) : (c Je sais qu'il y a des fautes que l'on ne peut pardonner sans autoriser les abus et les scandales publics. Par exemple, s'il s'agit de déraciner une coutume barbare qui prodigue le plus beau sang

d'un grand royaume, et sacrifie (var.: immole) à un faux honneur tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées, peut-on être chrétien et ne pas louer hautement l'invincible fermeté d'un prince que la grandeur de l'entreprise, tant de fois vainement tentée, n'a pas arrêté, qu'aucime considération n'a fait fléchir, et dont le temps même, qui change tout, n'est pas capable d'affaiblir les résolutions ? Eu de telles occasions, la sévérité et la rigueur même méritent des panégyriques, et si je ne songeais où je suis, je me laisserais épancher aux plus justes louanges du monde, pour célébrer la gloire d'un règne (effacé: qui soutient avec tant de force l'autorité des lois divines et humaines, et) qui, ouvrant si noblement aux hommes de cœur la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se point épargner, les contraint seulement de se ménager où il est honteux de périr. Je me garderai bien d'appeler ici le secours de la clémence : c'est dans les fautes particulières qu'un prince fait admirer sa haute sagesse et son grand cœur, quand quelquefois il oublie et quelquefois il néglige; quand il se contente quelquefois de marquer les fautes, et s'acquiert, en surmontant son ressentiment, une gloire que Salomon a préférée à celle de prendre des villes et de gagner des batailles : Melior est patiens vlro forti, et qui dominatur animo suo expugnatore urhium (Prov., xvi, 32). »

Suite de la première rédaction (Voir p. 180) [p. iv, puis p. 30] : « J'ai dit quelquefois. Messieurs, et en certaines rencontres. Car qui ne sait qu'il y a des fautes que l'on ne peut pardonner sans se rendre complice des abus et des scandales publics, et que cette dift'érence doit être réglée par les conséquences et par les circonstances particulières. Ainsi ne nous mêlons pas de faire ici dcR leçons aux princes sur des choses qui ne dépendent que de leur prudence; mais [p. v] contentons-nous de remarquer, autant que le peut souffrir la modestie de cette chaire, les merveilles de nos jours. S'il s'agit de déraciner une coutume barbare qui prodigue malheureusement le j)lus beau sang d'un grand royaume, et sacrifie à un faux honneur tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées, peut-on être chrétien et ne pas louer hautement l'invincible fermeté du prince que la grandeur de l'entreprise, tant de fois vainement tentée, n'a pas arrêté, qu'aucune considération n'a fait fléchir, et dont le temps même, qui change tout, n'est pas capable d'affaiblir les résolutions .'' Je ne puis presque plus retenir mon cœur; et si je ne songeais où je suis, je me laisserais épancher aux plus justes louanges du monde, pour célébrer la gloire d'un règne qui soutient avec tant de force l'autorité des lois divines et humaines, et ne veut ôter aux sujets que la liberté de se perdre. Dieu, qui est le père et le protecteur de la société humaine, comblera de ses célestes bénédictions un roi qui sait si bien ménager les hommes, et qui sait ouvrir à la vertu la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se plus ménager. [p. vi] En de telles occasions, où il s'agit de réprimer la licence qui entreprend de fouler aux pieds les lois les plus saintes, la pitié est une faiblesse; mais, dans les fautes particulières, le

Prince fait admirer sa grande sagesse et sa magnanimité, quand quelquefois il oublie et quelquefois il néglige ; quand il se contente de marquer les fautes, et ne pousse pas la rigueur à l'extrémité. C'est en de semblables sujets (var. : rencontres) que Théodose le Grand se tenait obligé, dit saint Ambroise, quand on le priait de pardonner. Cet empereur tant de fois victorieux, et illustre par ses conquêtes non moins que par sa piété, jugeait avec Salomon qu'il était plus beau et plus glorieux de surmonter sa colère que de prendre des villes et de défaire des armées (Prov., XVI, 32) ; et ce c'est alors, dit le même [saint Ambroise], qu'il était plus jjorté à la clémence, quand il [se] sentait ému par un plus vif ressentiment : Beneficium se putabat accepisse augustae memoriae Theodosius, cum rogaretur ignoscere ; et tune propior erat venise, cuin fuisset commotio major iracundise. » (Orat. in obit. Theod. senioris, n. 13.) [Dans ces p. iv, v, vi, Bossuet reprend à peu près ce qu'il a écrit p. m. Cf. p. 189-190.] [P. vu] Que si les personnes publiques, contre lesquelles les moindres injures sont des attentats, doivent néanmoins user de tant de bonté envers les hommes, à plus forte raison les particuliers doivent-ils sacrifier à Dieu leurs ressentiments. La justice chrétienne le demande d'eux, et ne donne point de bornes à leur indulgence: Pardonne, dit le Fils de Dieu, je ne dis pas sept fois, mais jusqu'à septante [fois} sept fois (Mattli., xviii, 22') ; c'est-à-dire pardonne sans fin, et ne donne point de limites à ce que tu dois faire pour l'amour de Dieu. Je sais que ce précepte évangélique n'est guère écouté à la Cour: c'est là que les vengeances sont infinies ; et quand on ne les pousserait pas par ressentiment, on se sentirait obligé de le faire par politique. On croit qu'il est utile de se faire craindre, et on pense qu'on s'expose trop quand on est d'humeur à souffrir. Je n'ai pas le temps de combattre sur la fin de ce discours cette maxime antichrétienne, que je pourrais peut-être souffrir, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde. Mais, mes Frères, [p. viii] notre grande affaire, c'est de savoir nous concilier la miséricorde divine, c'est de ménager qu'un Dieu nous pardonne, et de faire que sa clémence arrête le cours de sa colère, que nous avons trop méritée. Et comme il ne pardonne qu'à ceux qui pardonnent, et qu'il n'accorde jamais sa miséricorde qu'à ce prix, notre aveuglement est extrême, si nous ne pensons à gagner cette bonté dont nous avons si grand besoin, et si nous ne sacrifions de bon cœur à cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnons donc. Chrétiens. Apprenons à nous relâcher de nos intérêts en faveur de la charité chrétienne ; et quand nous pardonnons les injures, ne nous persuadons pas que nous fassions une grâce. Car, si c'est peut-être une grâce à l'égard de l'homme, c'est toujours une justice à l'égard de Dieu, qui a mérité ce pardon qu'il nous demande pour nos ennemis par celui qu'il nous a donné de toutes nos fautes, et qui, non content de l'avoir si bien acheté, promet de le récompenser éternellement par la participation de sa gloire, où nous conduise... — Les idées importantes que Bossuet sacrifie ici reviendront dans le sermon suivant.

23 avril 166(5.

Bossuet a laissé en blanc certaines parties de ce discours i, .qui rentraient dans celui de 1662. Les éditeurs se contentaient, à ces endroits, d'indications vagues ou incomplètes. Pour rendre â cette Passion un intérêt égal à celui que présentent celles des stations précédentes, il suffit de combler les lacunes, non par des développements de notre invention, mais avec les propres phrases de l'auteur lui-même. Toutefois, comme il n'est pas •certain qu'il les ait toujours reprises de mot à mot, nous mettons entre crochets les passages empruntés à la Passion du Louvre. La péroraison seule reste fruste : Bossuet ne l'a achevée que dans la chaire.

Justiis périt, et non est qui recogitet in corde suo.

Le Juste meurt, et il ne se trouve . personne qui médite cette mort en son cœur.

(Is., LVII, 1.)

Toute la science du chrétien est renfermée dans la croix; et le grand apôtre saint Paul, qui a appris^ au troisième ciel les secrets de la sagesse de Dieu, est venu publier au monde qu'il ne savait autre chose que Jésus- Christ crucifié : Non enhn judîcavi me scire aliquid inier vos, nisi Jesum Chrîstum, et hune crucifixum ^ .

En effet, il est véritable que la sagesse divine ne s'est jamais montrée plus à découvert à ceux à qui la foi a donné des yeux, que dans le mystère de la croix. C'est là que Jésus-Christ, étendant les bras, nous ouvre le livre sanglant dans lequel nous pouvons apprendre tout l'ordre des conseils de Dieu, toute l'économie du salut des hommes, la règle fixe et invariable pour former tous

1. Ms. fr. 1282.3, fos 348-366.— In-4, celui du dimanche de la Passion,

•avec un tiers de marge. Belle écri- 2. Yar. : après avoir appris.... —

ture, comme dans la seconde rédac- Texte des éditions,

■tion du sermon précédent, et dans 3. I Cor., tt. 2.

nos jugements, la direction sûre et infaillible pour conduire droitement nos mœurs, enlîn un mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Évangile et de toute la théologie chrétienne.

Ce n'est donc pas sans raison que le prophète Isaïe se plaint dans mon texte que cette mort n'est pas méditée : Le juste meurt, nous dit-il, et personne n^y pense en son cœur^. C'est en vain que la sainte Église appelle aujourd'hui tous ses enfants à la croix : tous en révèrent l'image ; peu en contemplent le mystère ; aucun presque ne s'en applique la vertu : de sorte que le plus saint de tous les spectacles, et celui qui est le plus capable de toucher les cœurs, n'a pas de force pour changer les nôtres.

Qui me donnera^. Chrétiens, que je puisse aujourd'hui vous rendre attentifs à la croix de Jésus-Christ, que je puisse graver dans vos cœurs un souvenir éternel de sa passion et vous découvrir les secrets qu'elle enferme pour votre salut! Mais, mes Frères, nul n'est capable d'entendre le mystère de la croix, si auparavant il ne l'adore; et le degré nécessaire pour pénétrer ses grandeurs, c'est de révérer ses bassesses.

Donc, ô Croix ^ qui nous fais voir aujourd'hui le plus grand de tous les miracles * dans le plus grand de tous les scandales ; ô Croix, supplice du juste et asile des criminels ^, qui nous ôtes Jésus-Christ et qui nous le donnes ; qui le fais notre victime et notre monarque, et enfermes dans le mystère du même écriteau la cause de sa mort et le titre de sa royauté, reçois nos adorations, et fais-nous part de tes grâces et de tes lumières. Je te rends, ô Croix de Jésus, cette religieuse adoration que l'Église nous enseigne ; et pour l'amour de celui dont le

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