‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 416 sur 532 · Henriette-Anne, qui était pré- en bas âge en 166G · texte numérisé non relu

Henriette-Anne, qui était pré- en bas âge en 166G

sente à l'oraison funèbre, et qui elle- 4. La comtesse de Morton. Elle

et quoique . ignorant sa captivité, et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même ; quoique refusant tous les autres noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la Princesse, elle est enfin amenée auprès de la Reine sa mère, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire ^. J'ai dit que la Reine fut oblis^ée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. O voyage bien différent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grand 'Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ! Maintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l'audace de lui faire son procès, tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d'heure, n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest, où, après tant de maux, il lui fut permis de respirer un peu.

Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a couru [s] cette pricesse, sur la mer et sur la terre, durant l'espace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'État, que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survéquît ^ à ses grandeurs, afin qu'elle

réussit à amener en France la petite suet, cro yons-nous, que de ses impriprincesse, déguisée en garçon, sous meurs. Nous ne l'avons jamais renie nom de Henri. contrée dans se? manuscrits. En 1653,

1. British Muséum : récit. il disait: (( il vécut » (uescust) ;

2. Survêquit^ iormeipréconisée par «qu'il vécût » (uescuf): en 1654: Vaugelas, et que donnent ici toutes (( vécussent )) (ueacussent), etc (Cf. les anciennes édit., est moins de Bos- t. le', p. 304, 328, 482). G-rande était

pût survivre aux attachements de la terre, et aux sentiments d'orgueil qui corrompent d'autant plus les âmes qu'elles sont plus grandes et plus élevées ? Ce fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalom. Le voyezvous, ce grand roi, dit le saint et éloquent prêtre de Marseille ^, le voyez-vous seul, abandonné, tellement déchu dans V esprit des siens, qu'il devient un objet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insupportable à un grand courage, un objet de pitié aux autres; ne sachant, poursuit Salvien, de laquelle de ces deux choses il avait le plus à se plaindre, ou de ce que Siba le nourrissait, ou de ce que Séméi avait Vinsolence de le maudire ? Voilà, Messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d'Angleterre, quand, après de si étranges humiliations, eïle fut encore contrainte de paraître au monde, et d'étaler, pour ainsi dire, à la France même et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère. Alors elle put bien dire, avec le prophète Isaïe ^ : Le Seigneur des armées a fait ces choses, pour anéantir tout le faste des grandeurs humaines et tourner en ignominie ce que l'univers a de plus auguste. Ce n'est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand : Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d'une manière convenable à la majesté des deux reines. Mais les affaires du Roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l'état de ces deux princesses. Henriette, d'un si grand cœur, est contrainte de demander du secours ; Anne, d'un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si l'on eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glo-

la liberté que prenaient les impri- texte en note : Dejectus usquein ser-

meurs avec les manuscrits. Ainsi vorum suorum^ quod grave est^contu-

l'édition des oraisons funèbres des meliam^vel. quod grainus^misericor-

deux Henriette, en 1671, prête à diam; ut vel Sihaeumpasceret^vel et

Bossuet des formes: même, nôtre, maledicere Semei publiée non timeret.

vôtre, etc., qu'il n'employait plus (De Gubern. Dei, lib. II, cap. v.)

depuis plus de quinze ans, et d'au- 2. Le texte latin en note : Z>07?imw*

très, comme cet (avec accent) qu'il exercituum cogitavit hoc, ut detrahe-

n'avait jamais employées. En 1689, ret superbiam omnis gloriœ, et ad

autres fantaisies. ignominiam deduceret universos in-

]. Salvien, dont Bossuet cite le clgtos terrœ. (xxiii, 9.)

rieux, Louis, qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés^; qui, assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours, malgré l'incertitude des événements, entreprend lui seul la cause conmiune, et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre, aurait-il refusé son bras à ses voisins, à ses alliés, à son propre sang, aux droits sacrés ■de la royauté, qu'il sait si bien maintenir ? Avec quelle puissance l'Angleterre l'aurait-elle vu invincible défenseur, ou vengeur présent de la majesté violée î Maii> Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre ; tout lui manque, tout lui est contraire. Les Écossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais, et les gardes fidèles ^ de nos rois trahissent le leur. Pendant c^ue le Parlement d'Angleterre songe à congédier l'armée, cette armée, toute indépendante", réforme elle-même à sa mode le Parlement, qui eût gardé quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. Ainsi le Roi est mené de captivité en captivité * ; et la Heine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Écossais, qui arment trente mille hommes ; elle fait avec le duc de I^orraine une entreprise pour la délivrance du Roi son seigneur, dont le succès paraît infaillible, tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants, l'unique espérance de sa maison, et confesse à cette fois que, parmi les plus mortelles douleurs, on est encore capable de joie. Elle console le Roi, qui lui écrit, de sa prison même, qu'elle seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu'il est à elle. O mère ! ô femme ! ô reine admirable et digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelc[ue chose ! enfin il faut céder à votre sort.

1 . Allusion aux secours envoyés Indépendante, par ironie, comme le cette année même à Candie assiégée pense M. Jacquinet. l'orthop^raphe par les Turcs. actuelle serait((tout indépendante.»

2. Une des quatre-compagniesdes Mais l'expression peut signifier <o?<^e gardes du corps du roi de France composée d'' indépendant s, secte dont était entièrement composée d'Écos- on a parlé pins haut.

^ais. 4. Depuis juin 1647 jusqu'en jan-

3. Si Bossuet veut dire tout à fait vier 1649, où il fut décapité.

Vous avez assez soutenu l'État, qui est attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus désormais, sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines.

Comme une colonne, dont la masse solide paraît le plus ferme appui ^ d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre, ainsi la Reine se montre le ferme soutien de FÉtat, lorsque après en avoir longtemps porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute.

Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs ? qui pourrait raconter ses plaintes ? Non, Messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète : Voyez, Seigneur, mon affliction : mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher. La royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds '. — Laissezmoi, je pleurerai amèrement ; n'entreprenez pas de me consoler^. — L'épée'^ a frappé au dehors; mais je sens en moi-même une mort semblable^.

Mais, après que nous avons écouté ses plaintes, saintes Filles *^, ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi) , vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desciuelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en recevait, mettez fin à ce discours, en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été

1. Yar. : Comme on voit une co- 5. A la suite de ce texte d'Isaïe, lonne, ouvrage d'une antique archi- cet autre, qui nous ramène aux Latecture, qui paraît le plus ferme mentations (qu'on désigne ordinaiappui... rement ainsi: Thren.: ici, nous repro-

2. Les textes latins cités en note: duisons les indications de Bossuet): Facti sard Jilii mei perditi^ quoniam Foris interfîcit ffladius, et domi mors invaluit inimicus (Lament., l, 16.) similis est (Lament., l, 20).

— Manum suam misit hostis ad ovi- On a cent fois fait remarquer le

nia desiderabilia ejus (Ibid., 10). — tact parfait qui épargne à la fille de

Poîluit regnum et principes ejus la victime et à tout l'auditoire l'évo-

(Ibid., II, 2). cation trop directe de si pénibles

3. Un texte d'Isaïe est intercalé souvenirs : « tout est rappelé, rien au milieu des extraits des Lamen- n'est accusé : les images sanglantes tations : Recedite a me^ amarejlebo ; restent voilées. » (Édit. Jacquinet.) nolite incumbere ut consolemini me 6. Les Visitandines, ou Filles de (XXII, 4). Sainte-Marie.

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