‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 417 sur 532 · Var. : Le glaive · texte numérisé non relu

Var. : Le glaive

les témoins fidèles. Combien de fois a-t-elle en ce lieiv remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l'une, de l'avoir fait chrétienne ^ ; l'autre, Messieurs, qu'attendez- vous ? Peut-être d'avoir rétabli les affaires, du roi son fils ? Non : c'est de l'avoir fait reine malheureuse. Ha ! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle ! Il faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs l'ont rendue savante dans la science de l'Évangile, et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ! Les grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous égarent, nous font oublier Dieu, nous-mêmes et les sentiments de la foi. De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir, des délicatesses d'orgueil, qui ne donnent que trop de fondement à ces terribles malédictions, que Jésus-Christ a prononcées dans son Évangile : Malheur à vous qui riez ! malheur à vous qui êtes pleins et contents du monde ^ ! Au contraire, comme le christianisme a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le fortifient. Là on expie ses péchés ; là on épure ses intentions ; là on transporte ses désirs de la terre au ciel ; là on perd tout le goût du monde, et on cesse de s'appuyer sur soimême et sur sa prudence. Il ne faut pas se flatter ; les plus expérimentés dans les affaires font des fautes capitales. Mais que nous nous pardonnons aisément nos fautes, quand la fortune nous les pardonne ! et que nous nous croyons bientôt les plus éclairés et les plus habiles, quand nous sormues les plus élevés et les plus heureux ! Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement, et nous arracher cet aveu d'avoir failli, qui coûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas ; nous nous

1. Sur cette syntaxe, voy. d'autres phrase suivante. Cf. dans la notice

exemples dans les sermons des an- la citation de Mme de Motteville. nées précédentes : t. II, p. 133 et 2. Le latin en note : Vœ... qui ri-

398 ; t. III, p. 286 ; t. IV, p. 275. — detis...! Vœ vobis qui satumtiestis' ..^

Il y en a un autre exemple dans la (Luc, vr, 25.)

544 ORAISOX FUNÈBRE

trouvons également accablés de ce que nous avons fait, et de ce que nous avons manqué de faire ; et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage; et en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec cette singulière consolation, qu'on les répare quand on les pleure.

Dieu a tenu douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce titre, dont elle a fait un sujet d'actions de grâces), lui faisant étudier sous sa main ces dures, mais solides leçons. Enfin, fléchi par ses vœux et par son humble patience, il a rétabli la maison royale. Charles II est reconnu, et l'injure des rois a été vengée. Ceux que les armes n'avaient pu vaincre, ni les conseils ramener \ sont revenus tout h coup d'eux-mêmes ; déçus par leur liberté, ils en ont à la fin détesté l'excès, honteux d'avoir eu tant de pouvoir ^, et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses affaires en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas. Il a cru qu'en quelque état que fussent les rois, il était de leur majesté de n'agir Cjue par les lois ou par les armes. Ces lois, qu'il a protégées, l'ont rétabli presque toutes seules : il règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres, et fait régner avec lui la justice, la sagesse et la clémence^.

Il est inutile de vous dire combien la Reine fut consolée par ce merveilleux événement ; mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un ^i e-rand changement de son état '\ Le monde une fois

1. British Muséum: et que les affaires du g-ou vernement.ee furent, conseils n'avaient pu ramener. selon Mme de Motteville, (( les

2. Honteux d'avoir tant pu. grandes louanges qu'il entendait lui

3. L'histoire n'a pas tant d'indul- donner sur la manière dont il gougence pour un prince frivole et dis- vernait son ro^-aume. »

solu. Mais, au début de son règne, 4. Bossuet avait dit h Henriette

il s'était fait une réputation telle,que elle-même, dès l'époque du rétablis-

ce qui donna le plus d'émulation à sèment de son tils sur le trône :

Louis XIY pour s'appliquer aux « Cli-ande et auguste reine, eu la-

banni n'eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec etonnement que Dieu, qui avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts, parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, quand elle fut arrivée, alla prendre, comme par la main, le roi son fils pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine, qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires ^ ; et, dé- <iaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume où l'on ne craint point d'avoir des égaux ^, et où l'on voit sans jalousie ses •concurrents. Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison ^ plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique, pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ses * trois royaunaes et tous ceux qui avaient été ruinés pour la cause de la religion, ou pour le service du Roi.

Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain, et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de la médisance. Elle savait de quel poids est, non seulement la moindre parole, mais le silence même des princes ; et combien la médisance se donne d'empire, quand elle a osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles, jugeaient bien qu'elle était sans cesse sous la vue de Dieu, et que, fidèle imitatrice de l'institut de Sainte- Marie, jamais elle ne perdait la sainte présence de la majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux •souvenir par l'oraison et par la lecture du livre de Vlmitation de Jésus, où elle apprenait à se conformer

quelle Dieu a montré de nos jours V Histoire universelle : u Dieu tient

un spectacle si surprenant de toutes du plus haut des cieux les rênes de

les révolutions des choses humaines, tous les royaumes... » (Ille part..

€t qui seule n'êtes point changée au ch. riil.)

milieu de tant de changements... )) 2. En note, le texte de saint Au-

fVoy. l'allocution entière, t. III, Justin, qui a inspiré cette pensée :

p. 481-482.) Plus amant illud regnum in guo non

1. Bossuet, qui se souvenait tout timent hahere consortes. (De Civit.

à l'heure de ses Sermons., se sou- Dei. lib. V, cap. xxiv.) viendra de cette phrase dans un 3. La Visitation de Chaillot.

passage célèbre du Discours sur i. Edit. de 1689 et de 1691 : ces.

Sermons de P.ossuet. — V. 35

Page 1