De Serm. Dom., lib. II, cap. I
SUR l'honneur. 57
et ce que pensera la postérité, qui ne les flattera plus quand la mort les aura égalés au reste des hommes ; et comme la gloire véritable ne peut jamais être forcée, ils doivent en poser les fondements sur une vertu solide, qui s'attache à ne se démentir jamais ^ et à marcher constamment par les voies droites.
Mais, encore qu'on puisse permettre à la vertu de se laisser exciter au bien par les louanges des hommes, c'est ravilir sa dignité et offenser sa pudeur que de l'en rendre captive. Car c'est une chose assez remarquable que la pudeur et la modestie ne s'opposent pas seulement aux actions déshonnêtes, mais encore à la vaine gloire et à l'amour désordonné des louanges. Une personne honnête et bien élevée rougit d'une parole immodeste ; un homme sage et modéré rougit de ses propres louanges^, par un certain [p. 21] sentiment que la raison nous inspire, que, comme le corps a sa chasteté que l'impudicité corrompt, il y a une certaine intégrité de l'âme et de la vertu, qui appréhende d'être violée par les louanges^.
C'est pourquoi saint Jean Chrysostome compare la vertu chrétienne à une fille honnête et pudique, élevée dans la maison paternelle avec une merveilleuse retenue. On ne la mène pas, dit-il "^j aux théâtres ^ ; on ne la produit pas ^ dans les assemblées ; elle n'écoute point les discours des hommes, ni leurs dangereuses flatte-
1. Yar. : qui ne se démente jamais, l'oblige de se cacher : Attendite ne autant que le peut porter la faiblesse justitiain [^vestram faciatis coram humaine. — Ces huit derniers mots, hominihus'\ (Matth., VI, 1)... VoulezefEacés. — Var. : (1669) : * qui soit vous prier ? Dans le cabinet ; fermez incapable de se démentir elle-même. la porte {Jbid.^ 6) : Orationem tuam
2. Addition de 1669 : « * En l'une fac esse mysterium (S. Chrysost., et l'autre rencontre, la modestie fait Hom. xix in Matth.) ; et ainsi des baisser les yeux et monter la rou- autres... Voyez donc comme il élève geur au front. » la vertu : il la retire du monde, il la
3.Canevas,tracé en marge,en 1669, tient dans le cabinet et sous la clef,
et qu'on a introduit dans le texte, il la cache non seulement aux autres,
en l'arrangeant un peu : (( * D'où mais à elle-même ; il ne veut pas
vient à une âme bien née cette honte a que la gauche sache l'aumône que
des louanges ? Naturelle à la vertu. fait la droite {var. : ce que fait... ) ;
Je dis à la vertu chrétienne, car on enfin il la réserve pour les yeux du
n'en connaît point d'autre en cette Père. »
chaire. Il est donc de la nature de 4. In Matth. Hom. LXXi.
la vertu d'appréhender les louanges; 5. Var. : on ne la mène point aux
et si vous pesez attentivement avec théâtres,
quelles précautions le Fils de Dieu 6. Var. : point.
ries ^ ; elle aime la retraite et la solitude, et se plaît à se cacher ^, non par honte, mais par modestie : car, mes Frères, ce n'est pas un moindre excès de cacher la vertu par honte, que de la produire par affectation ^ . Les hypocrites sont dignes et de blâme et de mépris tout ensemble, qui l'étaient avec art et pompeusement : les lâches ne le sont pas moins, qui rougissent de la professer et lui donnent moins de liberté de paraître au jour que le vice même ne s'en attribue. Ainsi la véritable vertu ne fuit pas toujours de se faire voir ; mais jamais elle ne se montre qu'avec sa simple parure. Bien loin de vouloir attirer '^ les yeux par des ornements empruntés, elle cache même une partie de sa beauté naturelle ; et le peu qu'elle en découvre [p. 22] avec retenue est tellement éloigné de tout artifice, qu'on voit bien qu'elle n'a pas dessein d'être regardée, mais plutôt d'inviter les hommes par sa modestie à glorifier le Père céleste : Ut videant opéra vestra hona^ et glorificent [Patrem vestnim'] °, etc.
Voilà l'idée véritable de la vertu chrétienne : y a-t-il rien de plus sage ni de plus modeste ^ ? La vaine gloire, dit saint Chrysostome ^, vient corrompre ^ cette bonne éducation ; elle entreprend de prostituer ^ la pudeur de la vertu. Au lieu qu'elle n'était faite que pour Dieu, elle la pousse à rechercher les yeux des hommes. « Ainsi cette vierge si sage et si retirée est sollicitée par cette impudente à des amours déshonnêtes : Sic a lena corruptissima ad turpes homiimm amores impellitur. » Fuyons, Messieurs, cet excès ^° ; et puisque tout le bien vient de Dieu, apprenons à lui rendre aussi toute la gloire. Car, comme dit excellemment le grand saint
1. Yar. : vaines cajoleries. sur les exemples de Jésus-Christ
2. Addition de 1669 : (( * sous les même. Alors la piété était véritable, yeux de Dieu, sous le secret de sa parce qu'elle n'était pas encore deface, sous l'ombre de ses ailes ; elle venue un art ; elle n'avait pas encore aime, dis-je, à se cacher... » appris à s'accommoder au monde, ni
3. Var. : * ostentation (1669). à servir au négoce des ténèbres :
4. Yar. :* surprendre (1669). simple et innocente qu'elle était,