‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 50 sur 532 · SERMON SUR L'ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

SERMON SUR L'ENFANT PRODIGUE

Mercredi de la 3^ semaine, 31 mars 166G.

La rédaction de ce discours i est une des plus travaillées et des plus tourmentées qui se rencontrent dans les manuscrits. Son importance l'explique. Louis XIV, jusqu'à la mort de sa mère, avait gardé quelque réserve apparente dans les désordres de sa vie privée. 11 prétendait désormais s'affranchir de toute contrainte. Pendant que les courtisans applaudissaient à cette résolution, le ministre de la parole sainte préparait un nouvel effort pour ramener les coupables à Dieu et à la vertu. Il méditait de se servir de la touchante parabole de l'Enfant prodigue pour prêcher la pénitence. Il destinait ce sermon au troisième dimanche 2 ; mais l'occasion lui échappa. Il le reporta donc au mercredi suivant, ne voulant à aucun prix renoncer à un tel sujet. Il eût cru, nous apprend-il lui-même, « manquer tout à fait au saint ministère » dont il était chargé, s'il avait négligé de proposer ce les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. »

Il ne faut pas s'étonner, en face des difficultés que présente l'interprétation de ce manuscrit, si les anciens éditeurs y ont fait des fautes, avec leur méthode défectueuse. La plupart ont été corrigées par M. Gazier dans son édition critique de vingttrois sermons choisis. Nous en rectifierons encore quelques-unes, qui avaient échappé à sa sagacité.

L'erreur de chronologie où sont tombés l'abbé Vaillant, M. Lâchât et autres, par rapport à ce sermon, qu'ils placent en 1662, est un exemple de l'importance d'un bon choix entre les rédactions successives de tel passage d'un discours. On donnait pour conclusion au sermon de la Pvrification, comme nous l'avons vu, une péroraison à laquelle Bossuet en avait substitué une autre pour déplorer la mort d'Anne d'Autriche : de là on concluait que le sermon sur VAmour des plaisirs (sur VEnfant prodigue) ne pouvait faire partie du même Carême : on rencontrait en effet dans l'un et dans l'autre la même description de la mort du juste, déjà vue dans les panégyriques de saint François de Paule, et dans Voraison funèbre du P. Bourgoing. L'objection ne reposait sur rien de réel, puisque le passage reproduit

1. Ms. fr. 12822, f°s 213-230. In-4, 2. L'enveloppe l'atteste: L'£»-

-<vvec marge. — Édit. (sauf M. Ga- faut prodlffue, 3' dhn[anche'], ainsi

zier) : SUR l'amouk des plaisirs. que la variante de la première phra-

Notre titre est celui de Bossuet. se du discours.

SUR l'enfant prodigue. 65

avait été supprimé la première fois. Une confusion semblable avait fait retarder jusqu'en 1666 le sermon de 1662 sur VAmbition, sous prétexte qu'une péroraison (celle qui n'avait pas été prononcée) contenait des idées qui se retrouvaient dans le sermon sîir les Devoirs des rois.

Homo quidam habuit duos filios ; et dixii adolescentior ex illis patri : Pater, da mihi portionem, substantise quœ me contingit.

Un homme avait deux fils, et le plus jeune des deux dit à son père : Mon père, donnez-moi mon partage du bien qui me touche i .

(Luc, XV, 11.)

Il n'y a que peu de jour [s] ^ que la parabole de l'Enfant prodigue fut lue par la sainte Église dans la célébration des mystères, et je me sens invité à ramener aujourd'hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement, Chrétiens, toute l'histoire de ce prodigue, sa malheureuse sortie de la maison de son père, ses voyages ou plutôt ses égarements dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facilité à le dissiper, ses libertés et sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs ^, enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures, sont un tableau si naturel de la vie humaine, et son retour à son père, où * il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avait perdus, une image si accomplie des grâces de la pénitence, que je croirais manquer tout à fait au saint ministère dont je suis chargé, si je négligeais les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduire dans une matière si vaste. Tout me paraît important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un dis-

1. Yar. : qui me regarde. — qui 3. Edit. (sauf M. G-azier) : et la m'appartient. — L'auteur a cherché misère extrême où il est réduit pour ici encore la traduction la plus litté- avoir tout (var. : trop) donné à son raie. plaisir. — Effacé au manuscrit.

2. Yar. : La parabole de l'Enfant 4. M. G-azier exphque où par chez prodigue nous fut hier proposée par lequel. Il est plus simple d'entendre : la sainte Église dans la célébration retour dam lequel. Bossuet avait des mystères, et je pense que vous d'abord écrit : qui lui fait retrouver, voudrez bien que je ramène...

Sermons rie Bossuet. — Y. S

cours immense. Grand Dieu, arrêtez mon choix sur ce qui sera le plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit-Saint, par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec l'Ange, en disant : Ave.

[P. 1] Dei^uis notre ancienne désobéissance, il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avait répandu de joie véritable pendant ^ l'innocence des commencements ; si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux et une illusion de peu de durée. Le Sage l'a bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : ce Risus dolore miscehitur, et extrema gaudii luctus occupât ~. I.e ris sera mêlé de douleur, et les joies se termineront ^ en regrets. » C'est connaître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs ; et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j'ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs, puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu'ils passent bien vite^, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange ". La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a [p. 2] toujours quelqu'une qui manque ; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine, pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions, il renonce aux commodités et à la douceur de sa maison paternelle, et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès, ses profusions, cette vie voluptueuse qu'il a embrassée, le réduisent à la servitude, à la faim et au désespoir. Ainsi vous voyez. Messieurs, que ses joies se tournent bientôt en amertume ^ : Extrema gau-

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