‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 74 sur 532 · Gènes., rv · texte numérisé non relu

Gènes., rv

lui en concorde, mais dans un esprit de domination pour le faire servir à nos desseins. C'est ainsi que le monde aime, vous le savez; et c'est pourquoi il est véritable que le monde n'aime rien, et qu'on n'y trouve point d'amitié solide : Sine affectione, sine pace. Non, jamais l'homme ne sera capable d'aimer son prochain comme soi-même et dans un esprit de société, [p. 9] jusqu'à ce qu'il ait triomphé de son amour-propre en aimant Dieu plus que soi-même^. Car, pour faire ce grand effort de nous détacher de nous-mêmes, il faut avoir quelque objet qui soit dans une si haute élévation que nous croyions ^ ne rien perdre en renonçant à nous-mêmes pour nous abandonner à lui sans réserve. Or est-il que Dieu est le seul à qui cette haute supériorité et cet avantage appartient ; et les créatures qui nous environnent, bien loin d'être naturellement au-dessus de nous, sont au contraire rangées avec nous dans le même degré de bassesse sous l'empire souverain de ce premier Être.

Par conséquent, Chrétiens, jusqu'à ce que nous aimions celui qui peut seul, par sa dignité, nous arracher à nous-mêmes, nous n'aimerons que nous-mêmes. La source de notre amitié pourra bien en quelque sorte couler sur les autres, mais elle aura toujours son reflux^ sur nous ; et toute notre générosité ne sera qu'un art un peu plus honnête de se faire des créatures, ou de contenter une gloire cachée ^. Ainsi le véritable amour du prochain a son principe nécessaire dans l'amour [p. 10] de Dieu, il marche avec lui d'un pas égal ; et quoiqu'on trouve quelquefois des naturels nobles qui semblent s'élever beaucoup au-dessus de toutes les faiblesses communes, je soutiens qu'il n'y a que l'amour de Dieu qui puisse changer dans nos cœurs cette pente de la nature de ne s'attacher qu'à soi-même. Comme donc Dieu est peu aimé, il ne faut pas s'étonner si le prophète ^ s'écrie qu'il ne sait plus à qui se fier : Nous habitons,

1. Une variante qu'on lit ici dans note marginale ! les éditions est un emprunt à l'es- 2. Ms. : croyons,

quisse de 1669 : « On ne peut jamais .">. Var. : son retour,

aimer sincèrement le prochain sans 4. Var. : intérieure — interne,

aimer Dieu... î» Quatorze ligties 5. Jerem, ix, 4-6.

d'impression, dont Lâchât fait une

dit-il, au milieu des fraudes et des tromperies : chacun se défie et chacun trompe; il n'y a plus de droiture, il n^y a plus de sûreté, il n'y a plus de foi parmi les hommes ^.

Je pourrais bien, Chrétiens, faire aujourd'hui les mêmes plaintes ; et encore qu'on ne vit^ jamais plus de caresses, plus d'embrassements, plus de paroles choisies pour témoigner une parfaite cordialité, ha ! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs, si une lumière divine venait découvrir tout à coup ce que la bienséance, -ce que l'intérêt, ce que la crainte tient si bien caché, ô quel étrange spectacle ! et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres avec nos soupçons, et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres! Non, l'amitié n'est qu'un nom [p. 11] en l'air, dont les hommes s'amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si ce nom est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns les autres; on oblige par honneur et on sert par intérêt, mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis, la fortune les change bientôt. Comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard, à chaque moment, de se voir sacrifié à un intérêt plus cher ; et tout ce qui lui restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance, c'est que l'on gardera un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d'amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde ^. Démentez-moi, Messieurs, si je ne dis pas la vérité : et certes, si je parlais

1. Bossuet allègue en marge plu- débit... Hahitatio tua in mcdio doli

«leurs textes, que Deforis insè-e, en (Jer., ix, 4, 5, 6). — L'éditeur béné-

complétant la traduction : Periit dictin place avant les? autres ces

^anctiis de terra, et rectus in homini- dernières citations de Jérémie, dont

bus non est ; omnes in sanguine insi- Bossuet venait de s'inspirer directe-

diantur, vir fratrtm suum ad mor- ment.

tem venatur... Nolite credere amico, 2. Encore que, et de même quoi-

etc, et inimici hominis doinestici ejus. que, étaient quelquefois construits

(Mich., VII, 2, 5, 6.) — Unusqiiisque avec l'indicatif.

se a proxivio suo custodiat, et in cm- 3. Ici, nouvel emprunt de l'esquis-

ni fratre suo non habent fidu- se de 1669, donné comme variante

ciam... ; et omnis aviicus fraudulen- dans les éditions : C( Les hommes

ter incedet, et vir fratrem suum deri- plus ruineux... » Douze lignes.

94 CARÊME DE SAINT-GERxMAIN.

en un autre lieu, j 'alléguerais peut-être la Cour pour exemple; mais, puisque c'est à elle que je parle, qu'elle se connaisse elle-même et qu'elle serve de preuve à la vérité que je prêche.

[P. 12] Concluons donc. Chrétiens, que la charité envers Dieu est le fondement nécessaire de la société envers les hommes ; c'est de cette haute origine que la charité doit s'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination générale de leur bienfaire ^. C'est de ce même principe que doivent naître nos amitiés ijarticulières, qui ne seront jamais plus inviolables ni plus sacrées que lorsque Dieu en sera le médiateur. Jonathas et David étaient unis en cette sorte, et c'est pourquoi le dernier appelle leur amitié mutuelle « l'alliance du Seigneur, fœdus Domini^ », parce qu'elle avait été contractée sous les yeux de Di€u,et qu'il devait en être le protecteur comme il en était le témoin. Aussi le monde n'en a jamais vu ni de plus tendre, ni de plus fidèle, ni de plus désintéressée. Un trône à disputer entre ces deux parfaits amis n'a pas été capable de les diviser, et le nom de Dieu a prévalu à un si grand intérêt. Heureux celui, Chrétiens, qui pourrait trouver un pareil trésor ! Il pourrait bien mépriser au prix ^ toutes les richesses [p. 13] du monde ; car une telle amitié contractée au nom de Dieu et jurée, pour ainsi dire, entre ses mains, ne craint pas les dissimulations ni les tromperies : tout s'y fait aux yeux de celui qui voit dans le fond des cœurs ; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cette amitié sainte des changements infinis dont le temps et les intérêts menacent toutes les autres. Un ami de cette sorte, fidèle à Dieu et aux hommes, est un trésor inestimable ; et il nous doit ^ être sans comparaison plus cher que nos yeux : parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres, et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle. C'est ce qu'il faut vous expliquer dans la seconde partie.

Page 1