Var. Non, non, chrétiens
quée. C'est pour cela que l'Apôtre nous exhorte à porter l'image de Jésus crucifié sur nos corps mortels, à avoir sa mort en nos membres, à nous conformer à sa mort ('').
Mais quelle main assez industrieuse pourra tracer en nous cette aimable ressemblance? Ce sera l'amour, chrétiens, ce sera l'amour. Cet amour saintement curieux (') ira aujourd'hui avec Madeleine adorer le Sauveur dans sa sépulture : il contemplera ce corps innocent gisant sur une pierre, plus froid et plus immobile que la pierre ; et là se remplissant d'une idée si sainte, il en formera les traits dans nos âmes et dans nos corps. Ces yeux si doux, dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières : l'amour portera la main sur les nôtres ; il les tiendra clos pour toute cette pompe du siècle ; ils n'auront plus de lumière pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle inondaient des fleuves de vie éternelle, je vois que la mort l'a fermée : l'amour fermera la nôtre à jamais aux blasphèmes et aux médisances ; il rendra nos cœurs de glace pour les vains plaisirs qui ne méritent pas ce nom; nos mains seront immobiles pour les rapines ; il nous sollicitera de nous jeter à corps perdu sur cet aimable mort, et de nous envelopper avec lui dans son drap mortuaire. Aussi bien l'Apôtre nous apprend que « nous sommes ensevelis avec lui par le saint baptême : » Consepulti ei in baptismo (^).
La belle cérémonie qui se faisait anciennement dans l'Eglise au baptême des chrétiens ! C'était en ce jour qu'on les baptisait dans l'antiquité, et vous voyez que [p. 1 5] nous en retenons quelque chose dans la bénédiction des fonts baptismaux. On avait accoutumé de les plonger tout entiers et de les ensevelir sous les eaux ; et comme les fidèles les voyaient se noyer, pour ainsi dire, dans les ondes de ce bain salutaire, ils se les représentaient en un monient tout changés par la vertu du Saint-Esprit, dont ces eaux étaient
a. II Cor.^ IV, 10; Coloss. ni, 5 ; Rom.^ vil, 4. — b. Coloss,. il, 12. — Ms. Consepulti Chris to . . .
I. l'ar. Lorsque nous portons la figure de celte mort, la vertu nous ouest appliquée. Allons donc aujourd'hui avec Madeleine adorer notre aimable Sauveur dans sa sépulture : contemplons ce corps innocent gisant, etc.
Sermons de Bossuct. 8
animées : coiiimc si sortant de ce monde à même temps qu'ils disparaissaient de leur vue, ils fussent allés mourir et s'ensevelir avec le Sauveur. Cette cérémonie ne s'observe plus, il est vrai ; mais la vertu du sacrement est toujours la même, et partant vous devez vous considérer comme étant ensevelis avec Jksus-Ciirist.
Encore un petit mot de réflexion sur une ancienne cérémonie. Les chrétiens autrefois avaient accoutumé de prier debout et les mains modestement élevées en forme de croix; et vous voyez que le prêtre prie encore en cette action dans le sacrifice. Quelle raison de cela ? 11 me semble qu'ils n'osaient se présenter à la majesté divine qu'au nom de Jksus crucifié : c'est pourquoi ils en prenaient la figure, et paraissaient devant Dieu comme morts avec Jésus-Christ; ce qui a donné occasion au grave Tertullien d'adresser aux t) rans ces paroles si généreuses : Paratus est ad onine suppi ici uni ipse Jiabitus orantis c hris liant i^') : « La seule posture du chrétien priant affronte tous vos supplices : » tant ils étaient persuadés, dans cette première vigueur des mœurs chrétiennes, qu'étant morts avec le Sauveur, ni supplices ni voluptés ne leur étaient rien. Et c'est pour le même sujet (') qu'ils prenaient plaisir en toute rencontre [p. 16] d'imprimer le signe de la croix sur toutes les parties de leurs corps : comme s'ils eussent voulu marquer tous leurs sens de la marque du crucifié, c'est-à-dire, de la marque et du caractère de mort. Pour ( ') la cérémonie, nous l'avons tous les jours en usage : mais nous ne considérons guère le prodigieux détachement qu'elle demande de nous ; et c'est à quoi néanmoins l'apôtre saint Paul nous presse. Il faut que tout chrétien meure avec Jésus-Christ. Il faut qu'il meure: car le péché se contractant par la naissance, il ne se détache que par une espèce de mort. Il faut qu'il meure: car il faut qu'il s'applique et la ressemblance et la vertu de la mort de
a. Apolog.^ n. 30.
1. En nntt\ au bas de la page: « Et c'est ce détachement si entier que l'Apôtre entreprend de nous persuader aujourd'hui. »
2. Var... de mort. Tant y a qu'ils n'avaient rien de plus présent dans l'esprit que celle pensée ; il faut que tout chrétien...
rOUR LE SAMEDI-SAINT.
notre Sauveur, qui est l'unique guérison de ses maladies. Voilà déjà deux raisons: la première est tirée d'une propriété du péché; la seconde, de la qualité du remède. Oublieronsnous cette instruction particulière que nous avons promise ? Elle me semble trop nécessaire ; et ce n'est point tant une nouvelle raison qu'une conséquence que nous tirerons des deux autres.
Ecoutez, écoutez, pécheurs, la grave et sérieuse leçon de cet admirable docteur: puisqu'il ne nous parle que de mort et de sépulture, ne vous imaginez pas qu'il ne demande de nous qu'un changement médiocre. Où sont ici ceux qui mettent tout le christianisme en quelque réformation extérieure et superficielle, et dans quelques petites pratiques ? En vain vous a-t-on montré combien le péché tenait à notre nature, si vous croyez après [p. 17] cela qu'il ne faut qu'un léger effort pour l'en détacher : l'Apôtre vous a enseigné que vous devez traiter le péché comme Jésus-Christ en a traité la ressemblance en sa sainte chair. Voyez s'il l'a épargnée.: quel endroit de son corps n'a pas éprouvé la douleur de quelque supplice exquis ? Et vous ne comprenez pas encore quelle obligation vous avez de rechercher dans le plus secret de vos cœurs tout ce qu'il y peut avoir de mauvais désirs, et d'en arracher jusques à la plus profonde racine ! Oui, je vous le dis, chrétiens, après le Sauveur : quand cet objet, qui vous sépare de Dieu, vous serait plus doux que vos yeux, plus nécessaire que votre main droite, plus aimable que votre vie, coupez, tranchez : Abscide etun (^\ Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre ne nous prêche que mort : il veut nous faire entendre qu'il faut porter le couteau jusqu'aux inclinations les plus naturelles, et même jusqu'à la source de la vie, s'il en est besoin.
Saint Jean Chrysostome fait, à mon avis, une belle rériexion sur ces beaux mots de saint Paul : Milii nuindiis cnccifixus esty et ego miindo (^') : « Le monde m'est crucifié, et moi au monde ; » entendez toujours par le monde les plaisirs du siècle : « Ce ne lui était pas assez d'avoir dit que le monde était mort pour lui, remarque ce saint évêque ( ) ; il faut a. Matth.^ v, 30. — b. Gal.^ vi, 14. — c. Lib. H de Compunct.^ n. 2.
qu'il ajoute que Ini-incmc est mort au monde. Certes, poursuit le merveilleux interprète, l'Apôtre considérait que non seulement les vivants ont | p. icS | quelques sentiments les uns pour les autres, m.u's qu'il leur reste encore quelque affection pour les morts, cju'ils en conservent le souvenir, et rendent du moins à leurs corps les honneurs de la sépulture. Tellement que le saint Apôtre pour nous faire entendre jusqu'à quel point le fidèle doit être dégagé des plaisirs du siècle : Ce n'est pas assez, dit-il, que le commerce soit rompu entre le monde et le chrétien, comme il l'est entre les vivants et les morts, parce (ju'il y reste encore quelque petite alliance, mais tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tels doivent être l'un à l'autre le siècle et le chrétien. » Comprenez (') l'idée de ce grand homme : et voyez comme il se met en peine de nous faire voir que pour les délices du monde, le fidèle y doit être froid, immobile, insensible : si je savais quelque terme plus significatif, je m'en servirais.
C'est pourquoi armez-vous, fidèles, du glaive de la justice; domptez le péché en vos corps par un exercice constant de la pénitence. Ne m'alléguez point ces vaines et froides excuses, que vous en avez assez fait, et que vous avez décharcré le fardeau de vos consciences entre les mains de vos confesseurs. Ruminez en vos esprits ce petit mot d'Origène : Ne putes (juoci innovatio semel facta sujficiat : ipsa, ipsa novif as innovaiida est (') : « Il faut renouveler la nouveauté même ; » c'est-à-dire que quelque participation que vous [p. 1 9J ayez de la sainteté et de la justice, fussiez-vous aussi juste comme vous présumez de l'être, il y a toujours mille choses à renouveler par une pratique exacte de la pénitence: à plus forte raison, êtes-vous obligés de vous y adonner, n'ayant point expié vos fautes, et sentant en vos âmes vos blessures toutes fraîches, et vos mauvaises habitudes encore toutes vivantes. Et Dieu veuille que vous ne le connaissiez pas si tôt par expérience !
1. Var. Telle est, dit saint Jean Chrysostome, la philosophie de saint Paul, par laquelle il nous fait entendre que pour les délices...
2. Les Bénédictins donnent le texte entier: Neque cnim putes quodinnovatio vilŒ qiue dicitîir scniel facta sujjlciat : scd seniper et quotidk\ si dicl potest^ ipsa novitas innovanda est. (Lib. V, in Ep. ad Rom.^ n. 8.)
Mais il me semble que j'entends ici des murmures. Quoi ! encore la pénitence! Eh ! on ne nous a prêché autre chose durant ce carême : nous parlera-t-on toujours de pénitence ? Oui, certes, n'en doutez pas, tout autant qu'on vous prêchera l'Évangile et la mort de notre Sauveur. Tu t'abuses, chrétien, tu t'abuses, si tu penses donner d'autres bornes à ta pénitence que celles qui doivent finir le cours de ta vie. Sais-tu l'intention de l'Église dans l'établissement du carême ? Elle voit que tu donnes toute l'année à des divertissements mondains : cela fâche cette bonne mère. Que fait-elle ? Tout ce qu'elle peut pour dérober six semaines à tes dérèglements. Elle te veut donner quelque iT^oût de la pénitence, estimant que l'utilité que tu recevras [p. 20] d'une médecine si salutaire t'en fera digérer l'amertume et continuer l'usage : elle t'en présente donc un petit essai pendant le carêm.e ; si tu le prends, ce n'est qu'avec répugnance (') : tu ne fais que te plaindre et murmurer durant tout ce temps.
Hélas ! je n'oserais dire quelle est la véritable cause de notre joie dans le temps de Pâques. Sainte piété du christianisme, en quel endroit du monde t'es-tu maintenant retirée ? On a vu le temps que Jésus en ressuscitant trouvait ses fidèles ravis d'une allégresse toute spirituelle, parce qu'elle n'avait point d'autre sujet que la gloire de son triomphe : c'était pour cela que les déserts les plus reculés et les solitudes les plus affreuses prenaient une face riante. A présent les fidèles se réjouissent il n'est que trop vrai : mais ce n'est pas vous, mon Sauveur, qui faites leur joie. On se réjouit de ce qu'on pourra faire bonne chère en toute licence : plus de jeûnes, plus d'austérités. Si peu de soin que nous ayons peut-être apporté durant ce carême à réprimer le désordre de nos appétits, nous nous en relâcherons tout à fait : le saint jour de Pâques, destiné pour nous faire commencer une nouvelle vie avec le Sauvcuir, I p. 2 I I va ramener sur la terre les folles délices tlu siècle, si toutefois nous leur avons donné quelque trêve, (^t ens(!-