‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 111 sur 296 · ENVERS LES PÉCHEURS · texte numérisé non relu

ENVERS LES PÉCHEURS

fëf

Proche à Metz, le 21 juillet 1652.

Voici les prémices tle la prédication de Bossuet dans la cathédrale de Metz, dont il était chanoine. Il avait quitté Paris le mois précédent (Floquet, Études... I, i88, 197). A Metz d'ailleurs, il ne siégeait pas comme simple chanoine ; il y était arrivé revêtu de la digiiité d'archidiacre de Sarrebourg {Ibid). Déjà Gandar a donné uiic édition critique de ce discours {Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet, p. 8-48).

Sommaire (') : Justice de Dieu, suite de sa bonté, quelle elle est.

TertulL (p. 3, 4)-

[it^r point] Deusex suooptîvius. Justice de Dieu, quelle (p.7, S). A^^;? Jiabemus Pontifieem qui non possit compati. . . (p. 14, 1 5, 16, 1 7, 1 8, 19).

[2^1 point.] Deux règnes: par miséricorde et par justice (p. 22, 23). — Jérusalem ruinée (p. 25, 26, etc. 28) Deutéronome, XXVIII, (//;/;/.) Vengeance sur les Juifs (p. 39, 39 etc.) ; exemplaire pour les chrétiens (p. 38, 39, 40, etc.).

Ut appropijiquavit., videns ciintatetn, flcvii super eam diccns : Quia si cognovisscs et tu, et quideui in hac die tua, quœ ad pacem iibi I Nunc auteui abscondita sunt al) oculis iuis.

Comme JÉSUS s'approchait de Jérusalem, considérant cette ville, il se mit à pleurer sur elle : Si tu avais connu, dit- il, du moins en ce tien jour, ce qu'il faudrait que tu fisses pour avoir la paix! Mais certes ces choses sont cachées à tes yeux. Luc., xix, 41.

COMME on voit que de braves soldats, en quelques lieux écartés où les puissent avoir jetés les divers hasards de la guerre, ne laissent pas de marcher dans le temps préfix au

1. Mss. 12824, f. 231, In-4° ; paginé à l'époque des sommaires (1662).

2. f. 226. Les pages qui suivent contiennent des extraits de Josèphe et des Pères, écrits en vue de ce sermon ; et d'autres extraits de Josèphe, rédigés à l'époque du Discours sur P Histoire universelle. Bossuet alors relut son ancien sermon, qui remontait à environ 25 ans.

rendez-vous de leurs troupes assigné par le général : de même le Sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine, par lesquelles il allait prêchant la parole de vie ; et sachant très bien que telle était la volonté de son Père qu'il se vînt rendre dans Jérusalem, pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du coté de cette ville perfide, afin d'y célébrer cette pâque éternellement mémorable, et par l'institution de ses saints mystères, et par l'effusion de son sang. Comme donc il descendait le long de la montagne des Olives, sitôt qu'il put découvrir cette fleurissante cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnifiques, son temple, la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il était dédié ; puis repassant en son esprit jusquesàquel point cette ville devait être bientôt désolée, pour n'avoir point voulu suivre ses salutaires conseils, il ne put retenir ses larmes ; et, touché au vif en son cœur d'une tendre compassion, il commença sa plainte en ces termes : « Jérusalem, cité de Dieu, dont les prophètes ont dit des choses si admirables (''), que mon Père a choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom; Jérusalem, que j'ai toujours si tendrement aimée, et dont j'ai chéri les habitants comme s'ils eussent été mes propres frères ; mais Jérusalem, qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude, qui as déjà mille fois dressé des embûches à ma vie, et enfin dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang : ah ! si tu reconnaissais du moins en ces jours qui te sont donnés pour faire pénitence, si tu reconnaissais les grâces que je t'ai présentées, et de quelle paix tu jouirais sous la douceur de mon empire, et combien est extrême le malheur de ne [me] point suivre! Mais, hélas ! ta passion t'a voilé les yeux, et t'a rendue aveugle pour ta propre félicité : viendra, viendra le temps, et il te touche de près, que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à l'étroit, et te

(l. /'.s-., LXXXVI, 3.

134 BONTl?. ET RIGUEUR DE DIEU.

renverseront de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le temps dans lequel je t'ai visitée. »... [Ave.']

[P. i.] Il n'y eut jamais de doctrine si extravagante que celle qu'ensei.i^naient autrefois les Marcionites, les plus insensés hérétiques qui aient jamais troublé le repos de la sainte Éi^lise. Ils s'étaient figuré la Divinité d'une étrange sorte : car, ne pouvant comprendre comment sa bonté si douce et si bienfaisante pouvait s'accorder avec sa justice si sévère et si rigoureuse, ils divisèrent l'indivisible essence de Dieu; ils séparèrent le Dieu bon d'avec le Dieu juste. Et voyez, s'il vous plaît, chrétiens, si vous ouïtes jamais parler d'une pareille folie : ils établirent deux dieux, deux premiers principes, dont l'un, qui n'avait pour toute qualité qu'une bonté insensible et déraisonnable, semblable en ce point à ce dieu oisif et inutile des Epicuriens, craignait tellement d'être incommode à qui(') ce fût, qu'il ne voulait pas même faire de la peine aux méchants, et par ce moyen laissait régner (^) le vice à son aise: d'où vient que Tertullien (3) le nomme « un dieu sous l'empire duquel les péchés se réjouissaient : » Sub çîw de lie ta gatiderent (^\

L'autre, à l'opposite, étant d'un naturel cruel et malin, toujours ruminant à part (p. 2) soi quelque dessein de nous nuire, n'avait point d'autre plaisir que de tremper, disaientils, ses mains dans le sang et tâchait de satisfaire sa mauvaise humeur par les délices de la vengeance. A quoi ils ajoutaient, pour achever cette fable, qu'un chacun de ces dieux faisait un Christ i^) à sa mode, et formé selon son génie ; de sorte que Notre-Seigneur, qui était le Fils de ce Dieu ennemi de toute justice, ne devait être, à leur avis, ni juge ni vengeur des crimes ; mais seulement maître, médecin et libérateur. Certes, je m'étonnerais, chrétiens, qu'une doctrine si monstrueuse ait jamais pu trouver quelque créance parmi les fidèles, si je ne savais qu'il n'y a point d'abîme d'erreurs dans lequel l'esprit humain ne se précipite, lorsque, enflé

a. Advers. Marcio7i.^ Il, 13.

r. Les éditeurs ajoutent ici un que inutile dans la langue de cette époque. — 2. Var. et ainsi laissait triompher.— 3. Ms. Tertullian, passim.—ù,. Var. Messie.

des sciences humaines et secouant le joug de la foi, il se laisse emporter à sa raison égarée. Mais autant que leur opinion est ridicule et impie, autant sont admirables les raisonnements que leur opposent les Pères ; et voici entre autres une leçon excellente du grave Tertullien, au second livre contre Marcion.

[P. 3.] Tu ne t'éloignes pas tant de la vérité, Marcion, quand tu dis que la nature divine est seulement bienfaisante. « Il est vrai que dans l'origine des choses, Dieu n'avait que de la bonté ; et jamais il n'aurait fait aucun mal à ses créatures, s'il n'y avait été forcé par leur ingratitude: » Deus a primordio tantum bonus [^). Ce n'est pas que sa justice ne l'ait accompagné dès la naissance du monde ; mais en ce temps il ne l'occupait qu'à donner une belle disposition aux belles choses qu'il avait produites : il lui faisait décider la querelle des éléments, elle leur assignait leur place ; elle prononçait entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit ; enfin elle faisait le partage entre toutes les créatures qui étaient enveloppées dans la confusion du premier chaos. Telle était l'occupation de la justice dans l'innocence des commencements. « Mais depuis que la malice s'est élevée, dit Tertullien ('), depuis que cette bonté infinie, qui ne devait avoir que des adorateurs, a trouvé des adversaires : At enim (') /// ijialu))i postea erupit, atque indc jam cœpit bon? f as Dei cnin advcrsario agere ; la justice divine a été obligée de prendre un bien autre emploi ('). » [p. 4] Il a fallu qu'elle vengeât cette bonté méprisée; que du moins elle la fît craindre à ceux qui seraient assez aveugles pour ne l'aimer pas. Par conséquent, tu t'abuses, Marcion, de commettre ainsi la justice avec la bonté, comme si elle lui était opposée : au contraire, (îlle agit pour elle, « elle fait ses affaires, elle défend ses intérêts : » Omne jiisfitiœ opns, prociiratio bonitatis est, dit Tertullien ('O. Et voilà sans doute les véritables sentiments de Dieu notre Père touchant la miséricorde et la justice. Ce qui étant ainsi, il n'y a plus aucune raison de douter que le Sauveur Jésus,

a. AdTcrs. Marcion.^ II, \\. — Ms. ^//^ iuilio. — /'. //vV., 13. — c. Ih'ui. — (L Ihid.

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