‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 114 sur 296 · I. Var. affligées des mêmes infortunes · texte numérisé non relu

I. Var. affligées des mêmes infortunes

sorte semblable (') aux pécheurs : » In similitudinem carnis peccati, dit saint Paul (''), afin de déplorer leur misère avec une plus grande tristesse. De là ces larmes amères, de là ces plaintes charitables que nous avons vues aujourd'hui dans notre évangile.

Et je remarque, ô fidèles, que cette compassion ne l'a pas seulement accompagné durant le cours de sa vie : car si l'Apôtre l'a, comme vous voyez, attachée à sa qualité de Pontife, selon sa doctrine tout Pontife doit compatir. Or le Sauveur n'a pas seulement été mon Pontife, lorsqu'il s'est immolé pour mes péchés sur la croix ; « mais à présent il est entré au sanctuaire par la vertu de son sang, afin de paraître pour nous devant la face de Dieu (^), » et y exercer un sacerdoce éternel selon l'ordre de Melchisédech. Il est donc pontife et sacrificateur à jamais ; c'est la doctrine du même Apôtre : ce qui a donné la hardiesse à l'admirable Origène de dire ces affectueuses paroles (') : « Mon Seigneur Jésus pleure encore mes péchés ; il gémit et soupire pour nous : » DoniiuMS métis Jésus htget etiam iitmc peccata niea ; gémit suspiratque pi'o nobis ("). Il veut dire que, pour être heureux, il n'en a pas dépouillé les sentiments d'humanité : il a encore pitié de nous; il n'a pas oublié ses longs travaux, ni toutes les autres épreuves de son laborieux pèlerinage ; il a compassion [p. 19] de nous voir passer une vie dont il a éprouvé les misères, qu'il sait être assiégée de tant de diverses calamités. Ce sentiment le touche dans la félicité de sa gloire, encore qu'il ne le trouble pas ; il agit en son cœur, bien qu'il n'agite pas son cœur : si nous avions besoin de larmes, il en donnerait.

Pour moi, je vous l'avoue, chrétiens, c'est là mon unique espérance ; c'est là toute ma joie et le seul appui de mon repos : autrement, dans quels désespoirs ne m'abîmerait pas le nombre infini de mes crimes '^ Quand je considère le sentier étroit sur lequel Dieu m'a commandé de marcher,

a. RofiL, viii, 3. — b. Hebr.^ IX, 12, 24. — c. In Lcvii.^ Ilom. vu, 2.

1. Vcu . il s'est rendu, autant qu'il s'est pu faire, semblable...

2. Bossuet cite de mémoire, tout en indiquant le passai;e, ainsi qu'il fait d'ordinaire. Le texte porte : Salvator meus lui^ct e/iani nunc pecca/ti ///<</. Salvator meus lœtari non potest^ donec e^o in iniquitiite pef nianeo.

Sermons do liossuct. **»

la prodioicuse difficulté qu'il y a de retenir, dans un chemin si glissant, une volonté si volage et si précipitée que la mienne ; quand je jette les yeux sur la profondeur impénétr.ible du cœur de l'homme, capable de cacher dans ses replis tortueux tant d'inclinations corrompues dont je n'aurai nulle connaissance ; enfm (juand je vois Tamour-propre faire pour l'ordinaire la meilleure partie de mes actions : je frémis d'horreur, o fidèles, qu'il ne se trouve beaucoup de péchés dans les choses qui me paraissent les plus innocentes. Et quand même je serais très juste devant les hommes, ô Dieu éternel, quelle justice humaine ne disparaîtrait point devant voire face ? et qui serait celui qui pourrait justifier sa vie, si vous entriez avec lui dans un examen rigoureux ? Si le saint apôtre saint Paul, après avoir dit avec une [p. 20] si grande assurance, « qu'il ne se sent point coupable en soi-même, » ne laisse pas de craindre « de n'être pas justifié devant vous : » NiJiil niiJii coiiscius sum ; sed non in hoc justificatus suni (f) ; que dirai-je, moi misérable? et quels devront être les troubles de ma conscience ? Mais, ô mon aimable pontife, pontife fidèle et compatissant à mes maux, c'est vous (') qui répandez une certaine sérénité dans mon cœur, qui me fait vivre en paix sous l'ombre de votre protection. Non, tant que je vous verrai à la droite de votre Père avec une nature semblable à la mienne, je ne croirai jamais que le genre humain lui déplaise, et la terreur de sa majesté ne m'empêchera point d'approcher de l'asile de sa miséricorde. Vous avez voulu être appelé par le prophète Isaïe « un homme de douleurs, et qui sait ce que c'est que d'infirmité (') : » Vwum doloj'îim, et scientem infirnnitatem (^). Vous savez en effet par expérience, vous savez ce que c'est que l'infirmité de ma chair, et combien elle pèse à l'esprit, et que vous-même en votre Passion avez eu besoin de toute votre constance pour en soutenir la faiblesse : « L'esprit est fort, disiez-vous : mais la chair est infirme (^): » cela me rend très certain que vous aurez pitié de mes maux. [P. 21] Fortifiez mon âme, ô Seigneur, d'une sainte et salutaire confiance, par laquelle

a. I Cor., IV, 4. — b. Is., Lin, 3. — c. Matth., XXVI, 41.

I. Addition, dont la vraie place a été reconnue par Gandar.— 2. Edit. l'infirmité.

me défiant des plaisirs, me défiant des honneurs de la terre, me défiant de moi-même, je n'appuie mon cœur que sur votre miséricorde ; et établi sur ce roc immobile, je voie briser à mes pieds les troubles et les tempêtes qui agitent la vie humaine.

Mais, ô Dieu, éloignez de moi une autre sorte de confiance, qui règne parmi les libertins ; confiance aveugle et téméraire, qui ajoutant l'audace au crime et l'insolence à l'ingratitude, les enhardit à se révolter contre vous par l'espérance de l'impunité. Loin de nous, loin de nous, ô fidèles ! une si détestable manie (') : car de même que la pénitence, en même temps qu'elle amollit la dureté de nos cœurs, attendrit aussi et amollit par ses larmes le cœur irrité de Jésus, ainsi notre endurcissement nous rendrait à la fin le cœur du même Jésus endurci et inexorable. Arrêtons-nous ici, chrétiens; et sur cette considération, entrons, avec l'aide de Dieu, dans notre seconde partie.

SECOND POINT

Ceux qui sont tant soit peu versés dans les Écritures savent bien qu'une des plus belles promesses que Dieu ait faite (^) à son Fils, est celle de lui donner l'empire de tout l'univers, et de faire par ce moyen que tous les hommes seraient (^) ses [p. 22] sujets. Or, encore que nous fassions semblant d'être chrétiens, et qu'à nous entendre parler, on pût croire que nous tenons ce titre à honneur, si est-ce néanmoins que nous n'épargnons rien pour empêcher (jue cet oracle divin ne soit véritable. Et certainement il s'en faut beaucoup que le Sauveur ne règne sur nous: puisque d'observer sa loi, c'est la moindre de nos pensées. Et toutefois, comme il serait très injuste qu'à cause de notre malice, le Eils de Dieu fût privé d'un honneur qui lui est si bien dû;

1. « Le mot a ici toute la force de son acception primitive : dt'raison, folie. > (Gandar.)

2, Un suivi du superlatif se construisait alors plus souvent avec le singulier qu'avec le pluriel. On en trouve des exemples dans Racine, ScvigntS etc. ; et sans aller plus loin, nous lirons dans le sermon LUiivanl : v\ l'no des choses qui augmente... »

3. Dcforis, Lachixt : soient ses sujets. - Gandar : seront. ^C'cst la varianlc.)

1^8 BONTl-, FT Rir.UEUU DE DIEU.

lorsque par nos rebellions il seml^le que nous nous retirions de son empire, il trouve bien le moyen d'y rentrer par une autre voie. Le JMlsde Dieu donc peut régner en deux façons sur les hommes.

Il y en a sur lesquels il règne par ses propres charmes, par U;s attraits de sa grâce, par 1 équité de sa loi, par la douceur de ses promesses, par la force de ses vérités : ce sont les justes, ses bien-aimés : et c'est ce règne que r3avid prophétise en esprit au psaume xl[iv] : « Allez, ô le plus beau des hommes, avec cette grâce et cette beauté qui vous est si naturelle ; allez-vous-en, dit-il, combattre et régner : » Specîe tuact piilchntndine tua (^). Que cet empire est doux, chrétiens ! et de quel supplice, de quelle servitude ne seront pas dignes ceux qui refuseront une domination si juste et si agréable ? Aussi le Fils de Dieu [p. 23] régnera sur eux d'une autre manière, bien étrange, et qui ne leur sera pas supportable: il y régnera par la rigueur de ses ordonnances, par l'exécution de sa justice, par l'exercice de sa vengeance. Et de (') ce règne il faut entendre le psaume 11, dans lequel Dieu est introduit parlant à son Fils en ces termes : t Vous les régirez, ô mon Fils, avec un sceptre de fer, et vous les romprez tout ainsi qu'un vaisseau d'argile: » Reges eos in virgaferrea, cttanquam vas figiili confringes eos (^), Et de ces vérités, nous en avons un exemple évident dans le peuple juif.

Le Fils de Dieu vient à eux dans un appareil de douceur, plutôt comme leur compagnon que comme leur maître. C'était un homme sans faste et sans bruit, le plus paisible qui fût au monde. Il voulait régner sur eux par sa miséricorde et par ses bienfaits, ainsi que je vous le disais tout à l'heure. Mais comme il n'y a point de fontaine dont la course soit si tranquille, à laquelle on ne fasse prendre par la résistance la rapidité d'un torrent, de même le Sauveur, irrité par tous ces obstacles que les Juifs aveugles opposent à sa

a. Ps.^ XLIV, 5. — b. Ps. 11,9. Ms. sicîtt. — Bossuet indique ensuite trois autres versets de l'Écriture : Donec ponam inbnlcos \tnos scabeUum pedum iuorufit]. — Domimis regnavit^ exultet terra... Doinimis regtiavit^irascanticr... Ps.., cix, i; xcvi, i; xcvni, I.

I. Edit. C'est de ce règne qu'il faut... — L'inversion que nous rétablissons est la leçon du ms. 11 y en a un autre exemple à la fin de l'alinéa.

bonté, semble déposer en un moment toute cette humeur pacifique. C'est ce qu'il leur fit entendre une fois, étant près de Jérusalem, par une parabole excellente, rapportée en saint Luc, [p. 24] dans laquelle il se dépeint soi-même sous la figure d'un roi qui, s'en étant allé bien loin dans une terre étrangère, apprend que ses sujets se sont révoltés contre lui ; et, pour vous le faire court, voici la sentence qu'il leur prononce : « Pour mes ennemis, dit-il (''), qui n'ont pas voulu que je régnasse sur eux, qu'on me les amène, et qu'on les égorge en ma présence : » où, certes, vous le voyez bien autre que je ne vous le représentais dans ma première partie. Là, il ne pouvait voir un misérable qu'il n'en eût pitié : ici, il fait venir ses ennemis, et les fait égorger à ses yeux.

En effet, il a exercé sur les Juifs une punition exemplaire, que vous voyez clairement déduite dans notre évangile : et d'autant qu'il m'a semblé inutile de chercher bien loin des raisons, où mon propre texte me fournit un exemple si visible et si authentique dans la désolation de Jérusalem, je me suis résolu de me servir des moyens que le Fils de Dieu luimême semble m'avoir mis à la main. Je m'en vais donc employer le reste de cet entretien à vous représenter, si je puis, les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine ; [p. 25] et comme vous avez reconnu, dans notre première partie, qu'il n'y a rien de plus aimable que les embrassements du Sauveur, j'espère qu'étant étonnés dans le fond de vos consciences d'un événement si tragique, vous serez contraints d'avouer qu'il n'y a rien de plus terrible que de tomber en ses mains, quand sa bonté, surmontée par la multitude des crimes, est devenue implacable : pour cela, je toucherai seulement les principales circonstances.

Jérusalem, demeure de tant de rois, qui, dans le temps qu'elle fut ruinée, était sans difficulté la plus ancienne ville du monde, et le pouvait disputer en beauté avec celles qui étaient les plus renommées dans tout l'Orient, pendant deux mille et environ deux cent[s] ans qui ont mesuré sa durée. a certainement éprouvé beaucoup de différentes fortunes: mais nous pouvons tout(îfois assur(M- (]ii(\ tandis quelle est

a. J.in.^ XIX, 12, et seqq.

T c^o TlONTlt ET RIGUEUR DE DIEU.

Jcincurce dans l'olxservance de la loi de Dieu, elle était la plus paisible et la plus heureuse ville du monde. Mais déjà il y avait longtemps qu'elle se rendait de plus en plus rebelle à ses volontés, qu elle souillait ses mains par le meurtre de ses saints prophètes, et attirait sur sa tête un déluge de sang [p. 26] innocent qui se grossissait tous les jours ; jusques à tant que ses iniquités étant montées jusques au dernier comble, elles contraignirent enfin la justice divine à en faire un châtiment exemplaire. Comme donc Dieu avait résolu que cette vengeance éclatât par tout l'univers, pour servir à tous les peuples et à tous les âges d'un mémorial éternel, il y voulut employer les premières personnes du monde, je veux dire les Romains, maîtres de la terre et des mers, Vespasien {') et Tite, que déjà il avait destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grands potentats de la terre ne sont, après tout, autre chose que les ministres de ses conseils !

Et afin que vous ne croyiez pas que ce débordement de l'armée romaine dans la Judée soit plutôt arrivé par un événement fortuit, que par un ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait à son peuple par la bouche de son serviteur Moïse ; c'est-à-dire plusieurs centaines d'années (^) avant que ni Jérusalem ni Rome fussent bâties ; elle est couchée au Deutéronome, chapitre xxviii : « Israël, dit Moïse, si tu résistées] jamais aux volontés de ton Dieu, il amènera sur toi, des extrémités de la terre, une nation inconnue, dont [p. 27] tu ne pourras entendre la langue ('') ; » c'est-à-dire, avec laquelle tu n'auras aucune sorte de commerce : ce sont les propres mots de Moïse.

Un mot de réflexion, chrétiens. Les Mèdes, les Perses, les Syriens, dont nous apprenons, par l'histoire, que Jérusalem a subi le joug avant sa dernière ruine, étaient tous peuples de l'Orient, avec lesquels, par conséquent, elle pouvait entretenir un commerce assez ordinaire : mais pour les Ro-

a. Deut.^ XXVni, 49.

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