‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 115 sur 296 · Ms. Vespasian et Tite. Mais plus loin : Titus · texte numérisé non relu

Ms. Vespasian et Tite. Mais plus loin : Titus

2. Edit.^ jusqu'à Gandar : six à sept cents ans. — C'est une glose de Deforis. L'auteur lui-même, en se relisant plus tard, a note entre les lignes : 13 à 14 cent \s\ ans. — Entendez : avant Jï^'.SUS-Christ.

mains, que de vastes mers, que de longs espaces de terre les en séparaient ! Rome à l'Occident, Jérusalem, à son égard, presque dans les confins de l'Orient : c'est ce qu'on appelle proprement les extrémités de la terre. Aussi les Romains s'étaient déjà rendus redoutables par tout le monde, que les Juifs ne les connaissaient encore que par quelques bruits confus de leur grandeur et de leurs victoires. Mais poursuivons notre prophétie.

« Ce peuple viendra fondre sur toi tout ainsi qu'une aigle volante : » In similitudinem aqîùlœ volantis. Ne vous semblct-il pas à ces marques reconnaître le symbole de l'empire romain, qui portait dans ses étendards un (') aigle aux ailes déployées ? Passons outre. « Une nation audacieuse, continue Moïse ('') » (et y eut-il jamais peuple plus orgueilleux que les Romains, ni qui eût un plus grand mépris pour tous les autres peuples du monde, qu'ils considéraient à leur égard comme des esclaves '^) « qui ne respectera point tes vieillards, et n'aura point de pitié de tes enfants.» Ceci me fait souvenir de cette fatale journée dans laquelle [p. 28] les soldats romains étant entrés de force dans la ville de Jérusalem, sans faire aucune distinction de sexe ni d'âge, les enveloppèrent tous dans un massacre commun. Quoi plus ? « Ce peuple, dit Moïse, t'assiégera dans toutes tes places: » et il paraît par l'histoire qu'il n'y en eut aucune dans la Judée qui n'ait été contrainte de recevoir garnison romaine, et quasi toutes après un long siège. Et enfin « ils porteront par terre tes hautes et superbes murailles qui te rendaient insolente:» Dcstriicutui' mûri tui Jirmi atque si tb limes, in qnibns habcbas Juiiiciami^'). Ne dirait-on pas que le prophète a voulu dépeindre ces belles murailles de Jéru3alem, ces fortifications si régulières, ces remparts si superbement élevés, « ces tours de si admirable structure, qu'il n'y avait rien de semblable dans tout l'univers, » selon que le rapporte Josèphe (') ? Ht tout cela toutefois fut tellement renversé, qu'au dire du iiicme

a. Dent., XXVHl, 50. — /;. Ibid., xxvni, 52. — c. /V AV//. fudaic, VI. (^ [al. V, 4, 3l.

I. « liossuet à (|ualre li;4nes d'inUMN aile dit uulirtVrcnnncnl /////• aii;lo cl //// aigle. ^> ( lidfidiir.) VA ( cla, en sens in\ci>e lU- liisa^e ai tiicl.

152 HONTr. ET RIGUEUR DE DIEU.

|()S(j|)he, historien juif, Lcinoiii oculaire de toutes ces choses et de celles que j'ai à vous dire, « il n'y resta pas aucun vestige que cette ville eût jamais été (''). »

O redoutable fureur de Dieu, qui anéantis tout ce que ui frappes! Mais il fallait accomplir la prophétie démon Maître, qui assure dans mon évangile, « qu'il ne demeurerait pas [)ierre sur pierre dans l'enceinte d'une si [p. 29] grande \'ille : » A^on rclinqucni in te lapident super lapiciem (^). C'est ce que firent les soldats romains, en exécution des ordres de Dieu : et Tite, leur capitaine et le fils de leur empereur, après avoir mis à ^n cette fameuse expédition, resta toute sa vie tellement étonné des marques de la vengeance divine, qu'il avait si évidemment découverte dans la suite de cette guerre, que, quand on lui (') congratulait une conquête si glorieuse : «Non, non, disait-il, ce n'est pas moi qui ai dompté les Juifs ; je n'ai fait que prêter mon bras à Dieu, qui était irrité contre eux (c). » Parole que j'ai d'autant plus soigneusement remarquée, qu'elle a été prononcée par un empereur infidèle, et qu'elle nous est rapportée par Philostrate, historien profane, dans la vie d'Apollonius Tyaneus. Après cela, chrétiens, nous qui sommes les enfants de Dieu, comment ne serons-nous point effrayés de ses jugements, qui étonnent jusqu'à ses ennemis ?

Mais ce n'est ici que la moindre partie de ce qu'il prépare à ce peuple : vous allez voir tout à l'heure quelles machines il fait jouer, quand il veut faire sentir la pesanteur de son bras aux grandes villes et aux nations tout entières ; et Dieu veuille que nous n'en voyions pas quelque funeste exemple en nos jours ! Non, non, nation [p. 30] déloyale, ce n'est pas assez, pour te punir, de l'armée des Romains : non [que] les Romains, je l'avoue, ne soient de beaucoup trop forts pour toi ; et c'est en vain que tu prétends défendre ta liberté contre ces maîtres du monde. Mais, s'ils sont assez puissants pour te surmonter, il faut quelque chose de plus pour t'afïii-

a. De BelLJudaic.Nl, 18 [al. VII, i]. — b. Luc.-^ix, ^. — c. Philost., ApolL Tyan. Vit.^ VI, 14.

I. Telle est la leçon de 1652. Mais Bossuet s'étant relu, vers 1675, a corrigé : «, Quand on le congratulait d'une conquête... »

DO

ger ainsi que tu le mérites : que deux ou trois troupes de Juifs séditieux entrent donc dans Jérusalem, et qu'elle en devienne la proie, afin que tous ensemble ils deviennent la proie des Romains.

O Dieu, quelle fureur! l'ennemi est à leurs portes, et je vois dans la ville trois ou quatre factions contraires qui se déchirent entre elles, qui toutes déchirent le peuple, se faisant entre elles une guerre ouverte pour l'honneur du commandement ; mais unies toutefois par la société de crimes et de voleries. Figurez-vous dans Jérusalem plus de vingtdeux mille hommes de guerre, gens de carnage et de sang, qui s'étaient aguerris par leurs brigandages ; au reste si déterminés, qu'on eût dit, rapporte Josèphe (''), qu'ils se nourrissaient d'incommodités, et que la famine et la peste leur donnassent (') de nouvelles forces. Toutefois, messieurs, ne les considérez pas comme des soldats destinés contre les Romains : ce sont des bourreaux que Dieu a armés les uns contre les autres. Chose incroyable, [p. 31] et néanmoins trèscertaine ! à peine retournaient-ils d'un assaut soutenu contre les Romains, qu'ils se livraient dans leur ville de plus cruelles batailles : leurs mains n'étaient pas encore essuyées du sang de leurs ennemis, et ils les venaient tremper dans celui de leurs citoyens : Tite les pressait si vivement, qu'à peine pouvaient-ils respirer ; et ils se disputaient encore les armes à la main à qui commanderait dans cette ville réduite aux abois, qu'eux-mêmes avaient désolée par leurs pilleries, et qui n'était presque plus qu'un champ couvert de morts.

Vous vous étonnez à bon droit de cet aveuglement dont ils sont encore menacés dans mon vingt-huitième chapitre du Deutéronome : Pcrcutiam vos anientia et fur or e mentis ('') : « Je vous frapperai de folie et d'aliénation d'esprit. » Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre

a. De Ju'll.Jitdiïic, lib. VI, lo. — b. Deiil.^ XXVUI, 28. Penutiat te Domintts....

I. Edit. leur donnaient. — Le ms. j)()rte le subjonctif (style indirect); c'est même une correction. On trouve souvent des exemples de cette construction dans Bossuet et ses contemporains, notamment dans la traduction de Dioj^ènc Laërce, par Rac ine.

ctranc:èrc, achève de se désoler par ses divisions intestiiK's ('). l^ncore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l'ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secours, ou y entretenir quelque intelligence : le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous, au contraire... Ah ! [p. 32] fidèles, n'achevons pas ; épargnons un peu notre honte. Songeons plutôt aux moyens d'apaiser la juste colère de Dieu, qui commence à éclater sur nos têtes ; aussi bien la suite de mon récit me rappelle.

Je vous ai fait voir l'ennemi qui les presse au dehors des murailles ; vous voyez la division qui les déchire au dedans de leur ville : voici un ennemi plus cruel qui va porter une guerre furieuse au fond des maisons. Cet ennemi dont je veux parler, c'est la faim, qui, suivie de ses deux satellites, la rage et le désespoir, va mettre aux mains, non plus les citoyens contre les citoyens, mais le mari contre la femme et le père contre les enfants ; et cela pour quelques vieux restes de pain à demi rongés. Que dis-je pour du pain ? ils eussent [été ] trop heureux : pour cent ordures qui sont remarquées dans l'histoire, et que je m'abstiens de nommer par le respect de cette audience ('') ; jusques-là qu'une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau (ô mères détournez vos oreilles!) eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir, et de le manger (''). Action abominable, et qui fait dresser les cheveux, prédite toutefois dans le chapitre du Deutéronome que j'ai déjà cité tant de fois : « Je te réduirai à une telle extrémité de famine, que tu mangeras le fruit de ton ventre : » Comedes fructum uteri

[P. 2)o\ Et, à la vérité, chrétiens, quand je fais réflexion sur les diverses calamités qui affligent la vie humaine, entre toutes les autres la famine me semble être celle qui représente mieux l'état d'une âme criminelle, et la peine qu'elle mérite.

a. De Bell. Judaic, VI, 17 [al. lib. VI, cap. xni, n. 7]. — h. Ibid., VII, VHI [al. lib. VI, cap. ni, n. 4J. — c. Dent., xxvin, 53.

1. « Les guerres de la Fronde, dont les suites se prolongèrent, ainsi que la guerre contre l'Espagne, jusqu'au traite' des Pyrénées, en 1659. » (Gandar.)

L'âme, aussi bien que le corps, a sa faim et sa nourriture : cette nourriture, c'est la vérité, c'est un bien permanent et solide, c'est une pure et sincère beauté ; et tout cela c'est Dieu même. Comme donc elle se sent piquée d'un certain appétit qui la rend affamée de quelque bien hors de soi, elle se jette avec avidité sur l'objet des choses créées qui se présentent à elle, espérant s'en rassasier. Mais ce sont viandes creuses, qui ne sont pas assez fortes et n'ont pas assez de corps pour la sustenter ; au contraire, la retirant de Dieu, qui est sa véritable et solide nourriture, ils la jettent insensiblement dans une extrême nécessité, et dans une famine désespérée. D'oi^i vient que l'Enfant prodigue, si vous y prenez garde, sortant de la maison paternelle, arrive en un pays où il y a une horrible famine('') ; et le Mauvais riche, enseveli dans les flammes, demande et demandera éternellement une goutte d'eau, qui ne lui sera jamais accordée {^'). C'est la véritable punition des damnés, toujours tourmentés d'une faim et d'une soif si enragée, qu'ils se rongent et se consument eux-mêmes dans leur désespoir. Que si vous voulez voir une image de l'état où ils sont, jetez les yeux sur cette nation réprouvée, enclose dans les murailles de Jérusalem.

[P. 34] Il n'est pas croyable combien il y avait de monde renfermé dane cette ville : car outre que JérLisalem était déjà fort peuplée, tous les Juifs y étaient accourus de tous côtés, afin de célébrer la Pâque, selon leur coutume. Or chacun sait la religion de ce peuple pour toutes ses cérémonies. Comme donc ils y étaient assemblés des millions entiers, l'armée romaine survint tout à coup et forma le siège, sans que l'on eût le loisir de pourvoir à la subsistance d'un si grand peuple. Ici je ne puis que je n'interrompe mon discours pour admirer vos conseils, ô éternel Roi des siècles, qui choisissez si bien le temps de surprendre vos ennemis. Ce n'était pas seulement les habitants | de] Jérusalem, c'était tous les Juifs que vous vouliez châtier. Voilà donc, pcnir ainsi dire, toute la nation enfermée dans uncî même prison, comme étant déjà par vous condamnée au dernier supplice : et cela dans le (i. /.7/r., XV, 14. — fi. Ihid.^ XVI, 24.

tcmi)s dr IWqucs ('), la principale de leurs solennités; pour accomplir cette fameuse prophétie, par laquelle vous leur dénonciez « que vous changeriez leurs fêtes en deuil : » Convertatn fcstivitatcsvestras in ///r///;;/('). Certes, vous vous êtes souvenu, ô graïul Dieu, que c'était dans le temps de Pâques qu(! leurs pères avaient osé emprisonner le Sauveur : vous leur rendez leur change, 6 Seigneur! et dans le même temps de Pcàques, vous (emprisonnez dans la capitale de leur pays le.urs |p. iÇ\ enfants, imitateurs de leur opiniâtreté.

Va\ effet, qui considérera l'état de Jérusalem, et les travaux dont l'empereur Titus fit environner ses murailles, il la prendra plutôt pour une prison que pour une ville : car encore que son armée fut de prés de soixante mille hommes des meilleurs soldats de la terre, il ne croyait pas pouvoir tellement tenir les passages fermés, que les Juifs, qui savaient tous les détours des chemins, n échappassent à travers de son camp, ainsi que des loups affamés, pour chercher de la nourriture. Jugez de l'enceinte de la ville, que soixante mille hommes ne peuvent assez environner. Que fait-il ? Il prend une étrange résolution, et jusques alors inconnue : ce fut de tirer tout autour de Jérusalem une muraille, munie de quantité de forts ; et cet ouvrage, qui d'abord paraissait impossible, fut achevé en trois jours, non sans quelque vertu plus qu'humaine. Aussi Josèphe remarque « que je ne sais quelle ardeur céleste saisit tout à coup l'esprit des soldats (''),» de sorte qu'entreprenant ce grand œuvre sous les auspices de Dieu, ils en imitèrent la promptitude.

Voilà, voilà, chrétiens, la prophétie de mon évangile accomplie de point en point. Te voilà assiégée de tes ennemis, comme mon Maître te l'a prédit quarante ans auparavant, ô Jérusalem, te voilà « pressée de tous côtés ; ils t'ont mise à l'étroit, ils t'ont environnée de remparts et de lorts C^^) : » ce sont les mots de mon texte; et y a-t-il une seule parole [p. 36] qui ne semble y avoir été mise pourdépein-

a. De Hcll.Judaic.^ \\\\, (al. lib. V, cap. Xil, n" 2). — b. Luc.^ xix, 43. F. lîossuet n'a qu'un même mot pour les deux formes maintenant usitées : la Pâque des Juifs ; le temps de Pâques. Partout il écrit Pasqiic. 2. M s. Dies vesiros fcstos in plancium.

dre cette circonvallation, non de lignes, mais de niurdilles ? Depuis ce temps, quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir ; et la prodigieuse quantité de morts qui gisaient dans leur rue ('), sans espérance de sépulture, exhalant de leurs corps pourris le venin, la peste et la mort?

Cependant, ô aveuglement ! ces peuples insensés, qui voyaient accomplir à leurs yeux tant d'illustres prophéties tirées de leurs propres livres, écoutaient encore un tas de devins qui leur promettaient l'empire du monde : comme l'endurci Pharaon, qui voyant les grands prodiges que la main de Dieu opérait par la main de Moïse et d'Aaron ses ministres, avait encore recours aux illusions de ses enchanteurs ("). Ainsi Dieu a accoutumé de se venger de ses ennemis : ils refusent de solides espérances, il les laisse séduire par mille folles prétentions; ils s'obstinent à ne vouloir point recevoir ses inspirations : il leur pervertit le sens, il les abandonne à leurs conseils furieux ; ils s'endurcissent contre lui; « le ciel après cela devient de fer sur leur tête : » Dabo vobis cœlurn desuper sicut ferrum (^)\ il ne leur envoie plus [p. '^'j^ aucune influence de grâce.

Ce fut cet endurcissement qui fit opiniâtrer les Juifs contre les Romains, contre la peste, contre la famine, contre Dieu qui leur faisait la guerre si ouvertement; cet endurcissement, dis-je, les fit tellement opiniâtres, qu'après tant de désastres il fallut encore prendre leur ville de force : ce qui lut le dernier trait de colère que Dieu lança sur elle. Si on eût composé, à la faveur de la capitulation beaucoup de Juifs se seraient sauvés. Tite lui-même ne les voyait périr qu'à regret. Or il fallait à la justice divine un noml^re infini de victimes; il voulait (-) voir onze cent mille hommes couchés sur la place, dans le siège d'une seule ville : et après cela encore, poursuivant les restes de cette nation déloyale, il les a dispersés par toute la terre. Pour quelle raison ? CcMnme

a. Exod.^ vu, II. — b. Lcvil.^ xxvi, 19. — Ms. desuper ferreum.

1. /:////. leurs rues. — « Le singulier est très facile h comprendre: chacun dans sa rue. » (Gnudar.)

2. //, c'est-h-dire Dicir. — Laissons se scandaliser ceux qui oublient le deicidc.

1^8 liONTl'. ET KTCUF.UK DE DIEU.

les lîuigLstrats, après avoir fait rouer quelques malfaiteurs, ordonnent que l'on exposera en plusieurs endroits, sur les grands chemins, leurs membres écartelés, pour faire frayeur aux autres scélérats; cette comparaison vous fait horreur : tant V a que Dieu s'est comporté à peu près de même. Après avoir exécuté sur les Juifs l'arrêt de mort que leurs propres prophètes leur avaient, il y avait si longtemps, prononcé, il les a épandus ça et là parmi le monde, portant de toutes [parts] imprimée sur eux la marque de sa vengeance ('); [p. i,S] peuple monstrueux, qui n'a ni feu ni lieu, sans pays, et de tout pays; autrefois le plus heureux du monde, maintenant la fable et la haine de tout le monde ; misérable sans être plaint de qui que ce soit ; devenu, dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés. Ne croyez pas toutefois que ce soit mon intention d'insulter à leur infortune : non ; à Dieu ne plaise que j'oublie jusques à ce point la gravité de cette chaire! mais j'ai cru que, mon évangile nous ayant présenté cet exemple, le Fils de Dieu nous invitait à y faire quelque réflexion. Donnez-moi un moment de loisir pour nous appliquer à nous-mêmes celles que nous avons déjà faites, qui sont peut-être trop générales.

Chrétiens, quels que vous soyez, en vérité, quels sentiments produit dans vos âmes une si étrange révolution ? Je pense que vous voyez bien par des circonstances si remarquables, et par le rapport de tant de prophéties (et il y en a •une infinité d'autres qui ne pouvai[en]t pas être expliquées dans un seul discours), vous voyez bien, dis-je, que la main de Dieu éclate dans cet ouvrage. Au reste, ce n'est point ici une histoire qui se soit passée dans quelque coin inconnu de la terre, ou qui soit venue à nous par quelques bruits incertains : [p. 39] cela s'est fait à la face du monde ; Josèphe, historien juif, témoin oculaire, également estimé et des nôtres et de ceux de sa nation, nous l'a raconté tout au

I. Les éditeurs en coupant ici la phrase, et faisant un nouvel alinéa de ce qui n'est qu'une simple apposition, faussent la pensée de Bossuet. M. Gandar s'en autorise pour récriminer contre l'exaltation croissante, les emportements et même • le fanatisme de cette seconde partie du sermon. (Bossuet orateur^ 6b.)

long ; et il me semble que cet accident est assez considérable pour mériter que vous y pensiez.

Vous croirez peut-être que la chose est trop éloignée de notre âge pour nous émouvoir ; mais, certes, ce nous serait une trop folle pensée de ne pas craindre, parce que nous ne voyons pas toujours à nos yeux quelqu'un frappé de la foudre. Vous devriez considérer que Dieu ne se venge pas moins, encore que souvent il ne veuille pas que sa main paraisse. Quand il fait éclater sa vengeance, ce n'est pas pour la faire plus grande : c'est pour la rendre exemplaire ; et un exemple de cette sorte, si public, si indubitable, doit servir de mémorial es siècles des siècles. Car enfm, si Dieu en ce temps-là haïssait le péché, il n'a pas commencé à lui plaire depuis : outre que nous serions bien insensés d'oublier la tempête qui a submergé les Juifs, puisque nous voyons à nos yeux des restes de leur naufrage, que Dieu a jetés, pour ainsi dire, à nos portes ('). Et ce n'est pas pour autre raison que Dieu conserve les Juifs ; c'est afin de faire durer l'exemple de sa vengeance. Enfm il est bien étrange que nous aimions [mieuxj [p. 40] nous-mêmes peut-être servir d'exemple, que de faire profit de celui des autres (').

Quand nous ne verrions dans le peuple juif qu'une grande nation qui est tout à coup renversée, ce serait assez pour nous faire craindre la même [punition], particulièrement en ces temps de guerre, où sa justice nous poursuit et nous presse si fort. Mais si nous considérons que c'est le peuple juif, autrefois le peuple de Dieu, auquel nous avons succédé, qui fait la figure de tout ce qui doit nous arriver, selon que l'enseigne l'Apôtre (") : nous trouverons que cet exemple nous touche bien plus près que nous ne pensons ; puiscpie, étant l'Israël de Dieu et les vrais enfants de la race d'Abraham, nous devons hériter aussi bien des menaces cjue des promesses qui leur sont faites.

a. I Cor.j X, 6, 1 1 .

1. « A nos vc'u.x'y â nos pot tes : allusion directe aux Juifs qui habitaient Metz. » {Gandar.)

2. Les anciens éditeurs conser\ ont ici la phrase suiv.mle, effacée .ui nis. : « La main de Dieu est sur nous trop visiblement pour ne le pas reconnaître ; et il est Icnips dcsormaib que noub préveniunb ba jUble fureur [)ar la pénitence. >

l6o BONTÉ ET RICUKUK DE DIEU.

Mais il faut, ô pécheur, il faut que j'entre avec toi dans le discussion plus exacte; il faut que j'examine si tu es beaucoup moins coupable que ne sont les Juifs. Tu me dis (ju'ils n'ont pas connu le Sauveur: et toi, penses-tu le connaître ? fe ic. tlis en un mot, avec Tapôtre saint Jean, que « qui pèche ne le connaît pas, et ne sait qu'il (') est : » Qui pcccat. non vidit eu m, ncc cognovit eum (^). Tu l'appelles ton Maître [p. 41] et ton Seigneur; oui, de bouche. Tu te moques de lui ; il faudrait le dire du cœur. Et comment est-ce que le cœur parle 1 Par les œuvres : voilà le langage du cœur; voilà ce qui fait connaître ses intentions. Au reste, ce cœur, tu n'as garde de le lui donner ; tu ne le peux pas : tu dis toimême qu'il est engagé ailleurs dans des liens que tu appelles bien doux. Insensé, qui trouves . doux ce qui te sépare de Dieu ! Et après cela, tu penses connaître son Fils! Non, non, tu ne le connais pas ; seulement tu en sais assez pour être damné davantage: comme les Juifs, dont les rébellions ont été punies plus rigoureusement que celles des autres peuples, parce qu'ils avaient reçu des connaissances plus particulières.

Mais, direz-vous, les Juifs ont crucifié le Sauveur. Et ignorez-vous, ô pécheurs ! que vous foulez (f) aux pieds le sang de son testament; que vous faites pis que de le crucifier; que, s'il était capable de souffrir, un seul péché mortel lui causerait plus de douleur que tous ses supplices ? Ce n'est point ici une vaine exagération ; il faut brûler toutes les Ecritures, si cela n'est vrai. Elles nous apprennent qu'il a voulu être crucifié pour anéantir le péché ; par conséquent, il n'y a point de doute qu'il ne lui soit plus insupportable que sa propre croix. Mais je vois bien qu'il faut vous dire quelque chose de plus : je m'en [vais] avancer une parole bien hardie, et qui n'en est pas moins véritable. Le plus grand crime des j uifs n'est pas d'avoir fait mourir le Sauveur. Cela vous étonne:

a. \ Joan.^ m, 6. — Ms. nesclt eum et...

1. Edit. qui il est. — Correction peu nécessaire. L'auteur aime à traduire littéralement l'Ecriture : ne sait qu'il est, c'est-à-dire, ignore qu'il existe.

2. Edit. qui foulez. — Gandar lui-même a cru nécessaire, ici encore, de corriger Bossuet. Pour nous, nous ne voyons rien à reprendre dans la phrase du manuscrit, que nous reproduisons. Que l'auteur eût pu s'exprimer comme le veulent les éditeurs, nous n'en disconvenons pas ; mais ce n'est pas une raison suffisante pour refaire un texte irréprochable.

IJONTÉ ET RIGUEUR DE DIEU. l6l

je le prévoyais bien ; mais je ne m'en [p. 42] dédis pourtant pas ; au contraire, je prétends bien vous le faire avouer à vous-mêmes. Et comment cela ? Parce que Dieu, depuis la mort de son Fils, les a laissés encore quarante ans sans les punir. Tertullien remarque très bien « que ce temps leur était donné pour en faire pénitence (") : » il avait donc dessein de leur pardonner. Par conséquent, quand il a usé d'une punition si soudaine, il y a eu quelque autre crime qu'il ne pouvait plus supporter, qui lui était plus insupportable que le meurtre de son propre Fils. Quel est ce crime si noir, si abominable ? C'est l'endurcissement, c'est l'impénitence. S'ils eussent fait pénitence, ils auraient trouvé, dans le sang qu'ils avaient violemment épandu, la rémission du crime de l'avoir épanché.

Tremblez donc, pécheurs endurcis, qui avalez l'iniquité comme l'eau, dont l'endurcissement a presque étouffé les remords de la conscience ; qui, depuis des années, n'avez point de honte de croupir dans les mêmes ordures, et de charger des mêmes péchés les oreilles des confesseurs. Car enfin ne vous persuadez pas que Dieu vous laisse rebeller contre lui des siècles entiers. Sa miséricorde est infinie; mais ses effets ont leurs limites prescrites par sa sagesse : elle qui a compté les étoiles, qui a borné cet univers dans une rondeur finie, qui a prescrit des bornes aux Ilots de la mer, a marqué la hauteur jusques où elle a résolu de laisser monter les iniquités ('). Peut-être t'attendra-t-il encore quelque temps : peut-être ; mais, ô Dieu ! qui le peut savoir ? C'est un secret qui est caché dans l'abîme de votre Providence. Mais enfin, tôt ou tard, ou tu mettras fin à tes crimes par la pénitence, ou Dieu l'y mettra par la justice de sa vengeance : tu ne perds rien pour différer. Les hommes se hâtent d'exécuter leurs desseins, parce qu'ils ont peur de laisser échapper les occasions, qui ne consistent qu'en certains moments dont la luite est si précipitée : Dieu, tout au contraire ; il sait cpie rien ne lui échappe, qu'il te fera bien payer l'intérêt de ce qu'il t'a si longtemps attendu.

a. Advers. M union. ^ ni, 23.

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