‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 121 sur 296 · Èdit. et toutefois · texte numérisé non relu

Èdit. et toutefois

en la personne de la sainte Vierge. Le Père s'intéressera pour sa Fille bien-aimée; le Fils pour sa chère Mère; le Saint- Esprit pour sa chaste Epouse. Animé d'une si belle espérance, que puis-je craindre dans cette entreprise? J'entre donc en matière avec confiance: chrétiens, rendez-vous attentifs.

PREMIER POINT

[Je (') dis donc avant toutes choses qu'il n'y eut jamais mère qui chérît son fils av^ec une telle tendresse que faisait Marie; je dis qu'il n'y eut jamais fils qui chérît sa mère avec une affection si puissante que faisait JÉSUS. J'en tire la preuve des choses les plus connues. Tnterroq-ez une mère d'où vient que souvent en la présence de son fils elle fait paraître une émotion si visible : elle vous répondra que le sang ne se peut démentir, que son fils c'est sa chair et son sanc,^ que c'est là ce qui émeut ses entrailles et cause ces tendres mouvements à son cœur, l'Apôtre même ayant dit que « personne ne peut haïr sa chair : » Nemo eniin unquam carnem suain odio habuit ("). Que si ce que je viens de dire est véritable des autres mères, il l'est encore beaucoup plus de la sainte Vierge; parce qu'ayant conçu delà vertu du Très-Haut, elle seule a fourni toute la matière dont la sainte chair du Sauveur a été formée; et de là je tire une autre considération.

Ne vous semblc-t-il pas, chrétiens, que la nature a distribué avec quelque sorte d'égalité l'amour des enfants entre le père et la mère? C'est pourquoi elle donne ordinairement au père une affection plus forte, et imprime dans le cœur de la mère je ne sais (quelle inclination plus sensible. Et ne serait-ce point peut-être pour cette raison que quand l'un des deux a été enlevé par la mort, l'autre se sent obligé, par un sentiment naturel, à redoubler ses affections et ses soins? Cela, ce me semble, est dans l'usage commun de la vie humaine. Si bien que la très pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce tendre et violent amour qu'elle avait pour son Fils Ji':sps, vous ne sauriez assez vous imaginer jusques à quel point elle en était transportée, et combien elle y ressentait de douceurs. Ceci toutefois n'est encore qu'un commencement de ce que j'ai à vous dire.

Certes il est véritable que l'amour des enfants est si natun^l. (|u'il faut avoir dépouillé tout sentiment d'humanité pour ne l'ax-oir pas.

a. EpJies.^ V, 29.

I. Le nis. porte seulement cette indicati(Mi : v< Sorinon l'cct' /•'i/iits tutn^ fol. 4, inarc|ue | jusque.s ;\ fol. 8^1 la môme m;u(|nc ' . .Après, ce (|ui s'ensuit : Arrêtons-nous, etc. » Cf. ci-dessus, p. 76.

i;0 SUR LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE.

Vous m'avouerez néanmoins cju'il s'y mêle quelquefois certaines circonstances qui portent l'amour des parents à l'extrémité. Par exemple, notre pore Abraham n'avait jamais cru avoir des enfants de Sara: elle était stérile; ils étaient tous deux dans un âge décrépit et caduc : Dieu ne laisse pas de les visiter et leur donne un fils. Sans doute cette rencontre fit qu'Abraham le tenait plus cher sans comparaison ; il le considérait, non tant comme son fils que comme le « fils de la pmmesse » divine, Promissionis filiits ("), que sa foi lui avait obtenu du ciel lorsqu'il y pensait le moins. Aussi voyons-nous qu'on rappelle Isaac, c'est-à-dire Ris C') ; parce que venant en un temps où ses parents ne l'espéraient plus, il devait être après cela toutes leurs délices. Et qui ne sait que Joseph et Benjamin étaient les bien-aimés et toute la joie de Jacob, à cause qu'il les avait eus dans son extrême vieillesse d'une femme que la main de Dieu avait rendue féconde sur le déclin de sa vie } Par où il paraît que la manièi e dont on a les enfants, quand elle est surprenante ou miraculeuse, les rend de beaucoup plus aimables. Ici. chrétiens, quels discours assez ardents pourraient vous dépeindre les saintes affections de Marie? Toutes les fois qu'elle regardait ce cher F'ils: O Dieu! disaitelle, mon Fils, comment est-ce que vous êtes mon Fils ! qui l'aurait jamais pu croire, que je dusse demeurer vierge et avoir un Fils si aimable? quelle main vous a formé dans mes entrailles? comment y êtes-vous entré, comment en êtes-vous sorti, sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de votre passage? Je vous laisse à considérer jusqu'à quel point elle s'estimait bienheureuse, et quels devaient être ses transports dans ces ravissantes pensées. Car vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'il n'y eut jamais vierge qui aimât sa virginité avec un sentiment si délicat. Vous verrez tout à l'heure où va cette réflexion.

C'est peu de vous dire qu'elle était à l'épreuve de toutes les promesses des hommes : j'ose encore avancer qu'elle était à l'épreuve même des promesses de Dieu. Cela vous paraît étrange sans doute; mais il n'y a qu'à regarder l'histoire de l'Évangile. Gabriel aborde Marie et lui annonce qu'elle concevra dans ses entrailles le Fils du Très- Haut ('), le roi et le restaurateur d'Israël. Voilà d'admirables promesses. Oui pourrait s'imaginer qu'une femme dût être troublée d'une si heureuse nouvelle, et quelle vierge n'oublierait pas le soin de sa pureté, dans une si belle espérance? Il n'en est pas ainsi de Marie; au contraire, elle y forme des difficultés :« Comment se peutil faire, dit-elle ('''), que je conçoive ce Fils dont vous me parlez, moi qui ai résolu de ne connaître aucun homme? » Comme si elle eût dit: Ce m'est beaucoup d'honneur, à la vérité, d'être mère du Messie;

Rom.^ IX, 8. — b. Gênés. ^ xxi, 6. — c. Luc, l, 31, 32. — d. Luc, l, 34.

mais si je la suis, que deviendra ma virginité? Apprenez, apprenez, chrétiens, à l'exemple de la sainte Vierge, l'estime que vous devez faire e la pureté. Hélas! que nous faisons ordinairement peu de cas d'un si beau trésor ! Le plus souvent parmi nous on l'abandonne au premier venu, et qui le demande l'emporte. Kt voici que l'on fait à Marie les plus magnifiques promesses qui puissent jamais être faites à une créature; et c'est un ange qui les lui fait de la part de Dieu: remarquez toutes ces circonstances ; elle craint toutefois, elle hésite: elle est prête à dire que la chose ne se peut faire, parce qu'il lui semble que sa virginité est intéressée dans cette proposition : tant sa pureté lui est précieuse ! Quand donc elle vit le miracle de son enfantement, ô mon Sauveur ! quelles étaient ses joies, et quelles ses affections! Ce fut alors qu'elle s'estima véritablement bénie entre toutes les femmes; parce qu'elle seule avait évité toutes les malédictions de son sexe : elle avait évité la malédiction des stériles par sa fécondité bienheureuse ; elle av^ait évité la malédiction des mères, parce qu'elle avait enfanté sans douleur, comme elle avait conçu sans corruption. Avec quel ravissement embrassait-elle son Fils, le plus aimable des fils ; et en cela plus aimable, qu'elle le reconnaissait pour son Fils, sans que son intégrité en fut offensée !

Les saints Pères ont assuré ('') qu'un cœur virginal est la matière la plus propre à être embrasée de l'amour de notre Sauveur : cela est certain, chrétiens, et ils l'ont tiré de saint Paul. Quel devait donc être l'amour delà sainte Vierge? Elle savait bien que c'était particulièrement à cause de sa pureté que Dieu l'avait destinée à son P'ils unique ; cela même, n'en doutez pas, cela mcnic lui faisait aimer sa virginité beaucoup davantage: et d'autre part l'amour qu'elle avait pour sa sainte virginité, lui faisait trouver mille douceurs dans les embrasscments de son Fils, qui la lui avait si soigneusement conservée. Elle considérait jÉSUS-CilRIST comme une fleur que son intégrité avait poussée ; et dans ce sentiment clic lui donnait des baisers plus que d'une mère, parce que c'étaient des baisers d'une mère vierge. Voulez-vous quelque chose de plus pour comprendre l'excès de son saint amour ? Voici une dernière considération cjuc je vous propose, tirée des mêmes princi[)es.

L'antiquité nous rapporte (J') qu'une reine des .Amazones souhaita passionnément d'avoir un fils de la race d'Alexandre : mais laissons ces histoires profanes, et cherchons plutôt des exemples dans l'histoire sainte. Nous disions tout à l'heure cjuc le patriarclie Jacob préférait Jose[)h à tous ses autres enfants : outre la raison ([ue innis en avons apportée, il y en a encore une autre tjui \c touchait fort ; c'est (ju'il l'avait eu de Rachel, (jui était sa bien ainu-e : cela le tou-

fï. S. Bernard., Se?///, \.\i.\ /// Canlt\ .^ n. 8. — b. QuiiU. Curl., lib. \ l.

chait au vif. Rt saint Jean Chiysostomc nous rapportant, dans le premier livre du Sacerdoce, les paroles caressantes et affectueuses dont sa mcre l'entretenait, remarque ce discours entre beaucoup d'autres : « Je ne pouvais, disait-elle, ô mon fils, me lasser de vous rec^arder, parce qu'il me semblait voir sur votre visage une image vivante de feu mon mari (''). » Que veux-je dire par tous ces exemples? Je prétends faire voir qu'une des choses qui augmente autant l'affection envers les enfants, c'est quand on considère la personne dont on les a eus; et cela est bien naturel. Demandez maintenant à M'arie de qui elle a eu ce cher Fils : vient-il d'une race mortelle? at-il pas fallu qu'elle fût couverte de la vertu du Très-Haut? est-ce pas le Saint-Esprit qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ses chastes cmbrassements, et qui se coulant sur son corps très pur d'une manière ineffable, y a formé celui qui devait être la consolation d'Israël et l'attente des nations ? C'est pourquoi l'admirable saint Grégoire dépeint en ces termes la conception du Sauveur: Lorsque le doigt de Dieu composait la chair de son Fils du sang le plus pur de Marie, « la concupiscence, dit-il, n'osant approcher, regardait de loin avec étonnement un spectacle si nouveau, et la nature s'arrêta toute surprise de voir son Seigneur et son Maître dont la seule vertu agissait sur cette chair virginale : » Stetit natura contra^ et coucupisceiitia longe^ Dominum nattirœ intiientes in corpore mirabiliter opéra lit eiii (^').

Et n'est-ce pas ce que la Vierge elle-même chante avec une telle allégresse dans ces paroles de son cantique : Fecit miJii magna qui potens est (') : « Le Tout-Puissant m'a fait de grandes choses ? » Et que vous a-t il fait, ô Marie? Certes elle ne peut nous le dire ; seulement elle s'écrie, toute transportée, qu'il lui a fait de grandes choses: Fecit iniJii magna qui potens est. C'est qu'elle se sentait enceinte du Saint-Esprit : elle voyait qu'elle avait un Fils qui était d'une race divine ; elle ne savait comment faire ni pour célébrer la munificence divine, ni pour témoigner assez son ravissement d'avoir conçu un Fils qui n'eût point d'autre père que Dieu. Que si elle ne peut ellemême nous exprimer ses transports, qui suis-je, chrétiens, pour vous décrire ici la tendresse extrême et l'impétuosité de son amour maternel, qui était enflammé par des considérations si pressantes ? Que les autres mères mettent si haut qu'il leur plaira cette inclination si naturelle qu'elles ressentent pour leurs enfants ; je crois que tout ce qu'elles en disent est très véritable, et nous en voyons des effets qui passent de bien loin tout ce que l'on pourrait s'en imaginer: mais je soutiens, et je vous prie de considérer cette vérité, que l'affection

a. De Sacerd., lib. i, n. 5. — b. Senn. Il in Annnnt. B. V. Jlf., inter. Oper. s. Greg. Thaum. — c. Luc.^ I, 49.

d'une bonne mère n'a pas tant d'avantage par-dessus les amitiés ordinaires, que l'amour de Marie surpasse celui de toutes les autres mères. Pour quelle raison ? C'est parce qu'étant mère d'une façon toute miraculeuse et avec des circonstances tout à fait extraordinaires, son amour doit être d'un rang tout particulier. Et comme l'on dit, et je pense qu'il est véritable, qu'il faudrait avoir le cœur d'une mère pour bien concevoir quelle est l'affection d'une mère ; je dis tout de même qu'il faudrait avoir le cœur de la sainte Vierge pour bien concevoir l'amour de la sainte Vierge.]

Arrêtons-nous (') donc ici, chrétiens : aussi bien sera-t-il à propos que nous allions passer quelque temps près du berceau de notre Princesse. Dites-moi en vérité, s'il vous plait, après les choses que vous avez ouïe[s], quelle opinion avezvous de cet aimable enfant que vous y voyez reposer (") ? quel sera-t-il à votre avis dans le progrès de son âge? Qiiis.piitas, pîier iste erit ? Pour moi je ne puis que je [ne] m'écrie : O fille mille et mille fois bienheureuse d'être prédestinée à un amour si excessif pour Celui qui est le seul qui mérite nos affections !

Vous n'ignorez pas que l'amour du Seigneur Jésus, c'est le plus beau présent dont Dieu honore les saints. Dès le commencement des siècles, il était, bien qu'absent, les délices des patriarches. Abraham, Isaac et Jacob ne pouvaient presque modérer leur joie, quand seulement ils songeaient qu'un jour il naîtrait de leur race. Vous donc, ô heureuse Marie, vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles ; vous qui le contemplerez sommeillant entre vos bras, ou pendu (^) à vos chastes mamelles, comment n'en serez-vous point transportée.'^ En suçant votre lait virginal, ne coulerat-il pas en votre âme l'ambroisie (*) de son saint amour? Et quand il commencera de vous appeler sa Mère d'une parole encore bégayante; et quand vous l'entendrez payer () à Dieu son Père le tribut des premières louanges, sitôt ({ue sa

1. Reprise delà rédaction nouvelle. — Les éditeurs ont encore pratiqué dans ce qui suit des coupures et des corrections, que nous rectifions, sans les signaler toutes en détail.

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