‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 126 sur 296 · I. Fin du 3^ emprunt au sermon du Rosaire. Cf p. 86, note i · texte numérisé non relu

I. Fin du 3^ emprunt au sermon du Rosaire. Cf p. 86, note i

innocente les plus douces de ses influences ! Croissez, et puissent bientôt toutes les nations de la terre venir adorer votre Fils ! puisse votre gloire être reconnue de tous les peuples du monde, esquels votre enfantement donnera une paix éternelle! Pour nous, mus d'un pieux respect pour celui qui vous a choisie, nous venons honorer votre lumière naissante, et jeter sur votre berceau non des roses et des lis, mais des bouquets sacrés de désirs ardents et de sincères louanges. Certes, je l'avoue, Vierge sainte, celles que je vous ai données sont beaucoup au-dessous de vos grandeurs, et beaucoup au-dessous de mes vœux ; et toutefois je me sens ébloui d'avoir si longtemps contemplé, quoiqu'à trav^ers de tant de nuages, ce haut éclat qui vous environne : je suis contraint de baisser la vue. Mais comme nos faibles yeux, éblouis des rayons du soleil dans l'ardeur de son midi, l'attendent quelquefois pour le regarder plus à leur aise lorsqu'il penche sur son couchant, dans lequel il semble à nos sens qu'il descende plus près de la terre : ainsi étant étonné de vous avoir considéré[e] si longtemps dans cette qualité éminenle de Mère du Sauveur, qui vous approche si près de Dieu, et vous élève si fort au-dessus de nous, il faut, pour me remettre, que je vous considère un moment dans la qualité de mère des fidèles, qui vous approche si près de nous, et vous fait, pour ainsi dire, descendre jusques à nos faiblesses, esquelles vous compatissez avec une piété maternelle ('). Je ne m'éloignerai point des principes que j'ai posés; mais il faut que je tâche d'en tirer quelques instructions. Achevons, chrétiens, achevons; il est temps désormais de conclure.

(^UATRlf'lME rOINT.

[C'est (") avec beaucoup de sujet (jue nous réclamons dans nos oraisons la très heureuse Marie comme étant la mère commune de

1. Toute cette conclusion du y point a été singulièrement rajeunie dans les précédetites éditions.

2. A la place de cette ciiiatiième partie, les éditeurs donnent ici une interpolation, de date postérieure : « Intercédez pour nous, etc. y> (Cf. Ilistoifc critique d,' 1(1 Prcdicatio7i de Hossuet^ P-76). Pour l'introduire dans le discours, ils sont obligés de retrancher quelques phrases qui feraient double emploi. C'est la conviction de leur erreur: elle paraît d'ailleurs aussi dans les ditïérenccs d'orthographe.

t84 sur la NATlVITl'; DE LA SAINTE VIERGE.

tous les fidèles. Nous avons reçu cette tradition de nos pères. Ils nous ont aj^i^'is que le cî^enrc humain ayant ctc précipite dans une mort éternelle par un homme et par une femme, Dieu avait prédestiné une nouvelle Kve, aussi bien qu'un nouvel Adam, afin de nous faire renaître. ICt de cette doctrine, que tous les anciens ont enseignée d'un consentement unanime, il me serait aisé de conclure que, comme la première Eve est la mère de tous les mortels, amsi la seconde, qui est la très sainte Vierge, doit être estimée la mère de tous les fidèles. Ce que je pourrais confirmer par une belle pensée de saint Épiphanc, qui assure (dans P Hérésie LXXVIIl) « que cette première Eve est appelée dans la Genèse mère des vivants, en énigme ; » c'est-à-dire, ainsi cju'il l'expo.se lui-même, « en figure, comme étant la représentation de Marie. » A quoi j'aurais encore à ajouter \\\\ passage célèbre de saint Augustin dans le livre de la sainte Virginité, où ce grand docteur nous enseigne que la Vierge « selon le corps est mère du Sauveur qui est notre chef, et, selon l'esprit, des fidèles qui sont ses membres : » Carne mater capitis nostri, spiritii mater inenihrorum ejns ié^')... (') Sans examiner tous les titres par lesquels la sainte Vierge est appelée à bon droit la Mère des chrétiens, je tâcherai seulement de vous faire voir (et c'est à mon avis ce qui vous doit toucher davantage) qu'elle est mère par le sentiment : je veux dire qu'elle a pour nous une tendresse véritablement maternelle. Pour le comprendre, vous n'avez, s'il vous plaît, qu'à suivre ce raisonnement.

Ayant présupposé, et sur la foi de l'Église et sur la doctrine des Pères, encore que je l'aie seulement touché en passant; ayant, dis je, présupposé que Marie est véritablement notre mère, si je vous demandais, chrétiens, quand elle a commencé à avoir cette qualité, vous me répondriez sans doute que Notre-Seigneur vraisemblablement la fit notre mère, lorsqu'il lui donna saint Jean pour son fils... Tous les autres disciples de Notre-Seigneur ayant été dispersés, la Providence n'avait retenu près de lui que le bien-aimé de son cœur, afin qu'il y pût représenter tous les autres, et recevoir en leur nom les dernières volontés de leur Maître... D'où vient, à votre avis, que Notre-Seigneur attend cette heure dernière pour nous donner à Marie comme ses enfants ? Vous me direz peut-être qu'il a pitié d'une mère désolée qui perd le meilleur Fils du monde, et que pour la

a. De sanct. Virginit.^ n, 4.

I. Bossuet en reprenant, dans cette dernière partie, les raisonnements du sermon pour le Rosaire 1651, ne les reproduisait pas textuellement. Malheureusement le ms. de la Nativité, à Meaux, n'a plus ici de renvois précis ; et les quelques feuilles qui sont en double dans celui du Rosaire, à la Bibliothèque nationale, sont incomplètes, et peu explicites. Nous nous bornons donc à emprunter à ce discours ce qui est nécessaire à la suite de la démonstration.

consoler, il lui donne une postérité éternelle. Cette raison est bonne et solide; mais j'en ai une autre à vous dire, que peut-être vous ne désapprouverez pas. Je pense que le dessein du Fils de Dieu est de lui inspirer pour nous dans cette rencontre une tendresse de mère. — Comment cela, direz-vous ? nous ne voyons pas bien cette conséquence. — Il me semble pourtant, chrétiens^ qu'elle n'est pas extrêmement éloignée. Marie était au pied de la croix ; elle voyait ce cher Fils tout couvert de plaies, étendant ses bras à un peuple incrédule et impitoyable ; son sang, qui débordait de tous côtés par ses veines déchirées : qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel ? Non, il est certain, elle ne sentit jamais mieux qu'elle était mère; toutes les souffrances de son Fils le lui faisaient sentir au vif. Que (') fera ici le Sauveur? Vous allez voir, chrétiens, qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections. Quand l'âme est une fois prévenue de quelque passion violente touchant quelque objet, elle reçoit aisément les mêmes impressions pour toutes les autres qui se présentent. Par exemple, vous êtes possédé d'un mouvement de colère : il sera difficile que tous ceux qui approcheront de vous, si innocents qu'ils puissent être, n'en ressentent quelques effets. Et de là vient que dans les séditions populaires, un homme adroit qui saura manier et ménager avec art les esprits de la populace, lui fera quelquefois tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins; ce qui rend ces sortes de mutineries extrêmement dangereuses. Il en est de même de toutes les autres passions; parce que l'âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu'à l'appliquer sur d'autres objets; à quoi son propre mouvement la rend extrêmement disposée.

C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui avait résolu de nous donner la sainte Vierge pour mère, afin d'être notre frère en toute façon (admirez son amour, chrétiens), voyant du haut de sa croix combien l'âme de sa Mère était attendrie, et que son cœur ébranlé faisait inonder par ses yeux un torrent de larmes amères, comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue, il prit son temps de lui dire, lui montrant saint Jean : « Femme, voilà ton fils : » Ecce filius tu us. Fidèles, ce sont ses mots; et voici son sens, si nous le savons bien pénétrer • O femme affligée, à qui un amour infortuné fait éprouvera présent jusqucs oii peut aller la compassion d'une mère, cette même tendresse dont vous êtes à présent touchée si vivement pour moi, ayez-la pour Jean, mon disciple et mon bicn-aimé; ayez-la pour tous mes fidèles, (juc je vous recommande en sa personne, parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés : Ecce filius tuus. De vous dire combien ces

I. Ici commence ce qui subsiste d'une seconde rédaction, dans le sermon du Rosaire (12823, f 150).

l86 SUR LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE.

paroles poussées du cœur du Fils descendirent profondément au cœur de la More, et l'impression qu'elles y firent, c'est une chose que je n'oserais pas entreprendre. Songez seulement que celui qui parle opère toutes choses par sa parole toute-puissante, qu'elle doit avoir un effet merveilleux surtout sur sa sainte Mère; et que pour lui donner plus de force il l'a animée de son sang, et l'a proférée d'une voix mourante, presque avec les derniers soupirs. Tout cela joint ensemble, il n'est pas croyable ce qu'elle était capable de faire dans l'âme de la sainte Vierge. Il (') n'a pas plus tôt lâché le mot à saint Jean p(^ur lui dire que Marie est sa mère, qu'incontinent ce disciple se sent possédé de toutes les affections d'un bon fils : Et accepit eam discipulus in sua ("). A plus forte raison sa parole doit-elle avoir agi sur l'âme de sa sainte Mère, et y avoir fait entrer bien avant un amour extrême pour nous comme pour ses véritables enfants.

Il me souvient à ce propos de ces mères misérables à qui on déchire les entrailles par le fer, pour en tirer leurs enfants par violence ('). Il vous est arrivé quelque chose de semblable, ô bienheureuse Marie : c'est par le cœur que vous nous avez enfantés; parce que vous nous avez enfantés par la chanté : Çooperata est charitate, ut filii Dei in Ecclesïa Jtascerentur, dit saint Augustin {^). Et j'ose dire que ces paroles de votre Fils, qui étaient son dernier adieu, entrèrent en votre cœur ainsi qu'un glaive tranchant, et y portèrent jusques au fond, avec une douleur excessive, une inclination de mère pour tous les fidèles. Ainsi vous nous avez pour ainsi dire enfantés d'un cœur déchiré parmi la véhémence d'une affliction infinie. Et toutes les fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous vous souvenez de cette dernière parole, et vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur et de votre amour ; d'autant plus que vous ne sauriez jeter sur nous vos regards, que nous ne représentions à votre cœur ce Fils que vous aimez tant, dont le Saint-Esprit prend plaisir de graver la ressemblance dans l'esprit de tous les fidèles (3)...

Mais il y (4) a plus. Nous ne sommes pas seulement les images vivantes du Fils de Dieu, nous sommes encore ses membres, et nous composons avec lui un corps dont il est le chef : ce qui attire si puissamment sur nous les affections de la sainte Vierge, qu'il n'y a point

a. JoaJi.^ Xix,27. ~ /?. De sancta Virent m t., n. 6.

1. Retour à la première rédaction, unique en cet endroit dans le ms. du Rosaire (165 1).

2. Les éditeurs disaient ici, dans le sermon du Rosaire : « pour en tirer leurs enfants au monde par violence. » (Cf. p. 92, n. 2.)

3. Voy. le développement de cette idée dans le sermon du Rosaire, p. 93.

4- Ici commence une seconde rédaction dans le sermon du Rosaire (12823, f. 151).

de mère qui puisse aller à l'égal : ce qu'il me serait aisé de vous faire voir par des raisonnements invincibles, si je n'étais pressé de finir bientôt ce discours. Et pour vous en convaincre, je ne veux seulement que vous proposer en abrégé les principes, après avoir repassé légèrement sur quelques vérités que j'ai tâché d'établir (')... dont il est nécessaire que vous ayez mémoire, pour l'intelligence de ce qui me reste à vous dire.

Je vous ai dit, chrétiens, que la maternité de la Vierge n'ayant point d'exemple sur la terre, il en est de môme de l'affection qu'elle a pour son Fils; et comme elle a cet honneur d'être la Mère d'un Fils qui n'a point d'autre Père que Dieu, de là vient que laissant bien loin au-dessous de nous toute la nature, nous lui avons été chercher la règle de son amour dans le sein du Père éternel. Car de même que Dieu le Père, voyant que la nature humaine touche de si près à son Fils unique, étend son amour paternel à l'humanité du Sauveur, et fait de cet Homme-Dieu l'unique objet de ses complaisances, comme nous l'avons prouvé par le témoignage des Écritures, ainsi avons-nous dit que la bienheureuse Marie ne séparait plus la divinité d'avec l'humanité de son Fils, mais qu'elle les embrassait en quelque façon toutes deux par un même amour. Ce sont les vérités sur lesquelles nous avons établi l'union de Marie avec Dieu : en voici quelques autres qui vous feront bien voir sa charité envers nous.

Les mêmes Ecritures qui m'apprennent que Dieu aime en quelque façon par un même amour la divinité et l'humanité de son P'ils, à cause de leur société inséparable en la personne adorable de Xotrc- Seigneur JÉSUS-Christ, m'enseignent aussi qu'il nous aime par le même amour qu'il a pour son Fils unique et bien-aimé, à cause que nous lui sommes unis comme les membres de son corps; et c'est de toutes les maximes du christianisme celle qui doit porter le plus haut nos courages et nos espérances. En voulez-vous un beau témoignage de la bouche même de Notre- Seigneur .'' Ecoutez ces belles paroles qu'il adresse à son Père, le priant pour nous : Diiectio qua dilexisti vie in ipsis sit, et ego in eis {^'). Mon Père, dit- il, je suis en eux, parce qu'ils sont mes membres; « je vous prie que l'affection par laciuellc vous m'aimez soit en eux. » Voyez, voyez, chrétiens, et réjouissezvous. Notre Sauveur craint que l'amour de son Père ne fasse quelcjue différence entre le chef et les membres : et connaissez par là combien nous sommes unis avec le Sauveur, puis(}ue Dieu même, (jui a

a), /oan.^ xvii, 26.

\. Rosaire :((. (X'éVAhVn dans ma j)rcniiorc |)artie. y> — Ces mots ne peuvent avoir éié reproduits en 1652, car dans notre sermon ces mrmes vc^riti^s sont distribuées les unes dans le i'"" |)oint, les autres dans le y.

distinc^iic tcnis les ctrcs par une si aimable variété, ne nous distingue plus d'avec lui, et répand volontiers sur nous toutes les douceurs de son affection paternelle. Que s'il est vrai que Marie ne règle son amour que sur celui du Père éternel, allez, ô fidèles, allez à la bonne heure à cette IMère incomparable : croyez qu'elle ne vous discernera plus d'avec son cher Fils ; elle vous considérera comme la chair de sa chair et comme les os de ses os, ainsi que parle l'Apôtre (''), comme des personnes sur lesquelles et dans lesquelles son sang a coulé; et pour dire quelque chose de plus, elle vous regardera comme autant de JésUS-Christ sur la terre. L'amour qu'elle a pour son Fils sera la mesure de celui qu'elle aura pour vous : et partant ne craignez point de l'appeler votre Mère; elle a au souverain degré toute la tendresse que cette qualité demande...]

a. Ephes.^ v, 30.

^^^^^ Ék^^^^Ék^ --^ ■■^^. ^^ ■^. ^. ^^ ^ ■■='

'il

Page 1