PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS DASSISE. I
leurs actions comme dans de beaux caractères, déplaisent également à la fausse prudence du monde.
Figurez-vous donc que François, ayant considéré ces grands et vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition, s'est résolu de suivre des routes entièrement opposées. Le plus ordinaire conseil que nous donne la sagesse humaine, c'est d'amasser beaucoup de richesses, de faire valoir ses biens, d'en acquérir de nouveaux : c'est à quoi on rêve dans tous les cabinets, c'est de quoi on s'entretient dans toutes les compagnies, c'est le sujet le plus ordinaire de toutes les délibérations. Il y a pourtant d'autres personnes qui se croient plus raffinées, qui vous diront que ces richesses sont des biens étrangers à la nature ; qu'il vaut bien mieux jouir de la douceur de la vie, et tempérer par les voluptés ses amertumes continuelles : c'est une autre espèce de sages. Mais encore y en a-t-il d'autres, qui reprendront peut-être ces sectateurs trop ardents des richesses et des délices. Pour nous, diront-ils, nous faisons profession d'honneur, nous ne recherchons rien avec tant de soin que la réputation et la gloire. Si vous pénétrez dans leurs consciences, vous trouverez qu'ils s'estiment les seuls honnêtes gens dans le monde : ils consument leur esprit de veilles et d'inquiétudes pour acquérir du crédit, pour être élevés aux honneurs. Ce sont, à mon avis, les trois choses qui font toutes les affaires du monde, qui nouent toutes les intrigues, qui enflamment toutes les passions, qui causent tous les empressements.
Ah! que notre admirable François a bien reconnu l'illusion de tous ces biens imaginaires ! Il dit que les richesses captivent le cœur, que les honneurs l'emportent, que les plaisirs l'amollissent ; que, pour lui, il veut établir ses richesses dans la pauvreté, ses délices dans les souffrances, et sa gloire dans la bassesse. O ignorance! o folie! Eh Dieu! que pense-t-il faire.'^ O le plus insensé des hommes selon la sagesse du siècle, mais le plus sage, le plus intelligent. \c. plus avisé selon la sagesse de Dieu! C'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans la suite de ce discours.
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Quand je me suis proposé de vous entretenir aujourd'hui des trois victoires de saint François sur les richesses du monde, sur ses plaisirs et sur ses honneurs, je m'étais persuadé que je pourrais les représenter les unes après les autres; mais je vois bien maintenant que c'est une entreprise impossible, et qu'ayant à commencer par la profession généreuse qu'il a faite de la pauvreté, je suis obligé de vous dire que, par cette seule résolution, il s'est mis infiniment audessus des honneurs et des opprobres, des incommodités et des agréments, et de tout ce que l'on appelle bien et mal dans le monde. Car enfin ce serait mal connaître la nature de la pauvreté, que de la considérer comme un mal séparé des autres. Je pense pour moi, chrétiens, que, lorsqu'on a inventé ce nom, on a voulu exprimer non point un mal particulier, mais un abîme de tous les maux, et l'assemblage de toutes les misères qui affligent la vie humaine. Et certes, j'oserais quasi assurer que c'est quelque mauvais démon, qui, voulant rendre la pauvreté tout à fait insupportable, a trouvé le moyen d'attacher aux richesses tout ce qu'il y a d'honorable et de plaisant dans le monde (') : c'est pourquoi notre langage ordinaire les nomme biens d'un nom général, parce qu'elles sont l'instrument commun pour acquérir tous les autres. De sorte que nous pourrions, au contraire, appeler la pauvreté un mal général, parce que, les richesses ayant tiré de leur côté la joie, l'affluence, l'applaudissement, la faveur, il ne reste à la pauvreté que la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité, et, ce qui est plus insupportable, le mépris et la servitude. Et c'est ce qui fait dire au Sage que la pauvreté entrait en une maison tout ainsi qu'un soldat armé: Paupeiàes quasi vû^ armatus (^). L'étrange comparaison ! Vous dirai-je ici, chrétiens, combien est effroyable en une pauvre maison une garnison de soldats .^ Plût à Dieu que vous fussiez en état de l'apprendre seulement de ma
a. Prov.^ VI, II.
I. Var. tous les honneurs, tous les plaisirs et toutes les commodités de la vie.
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bouche ! Mais, hélas ! nos campagnes désertes, et nos bourgs misérablement désolés, nous disent assez que c'est cette seule terreur (') qui a dissipé deçà et delà tous leurs habitants. Jugez, jugez par là combien la pauvreté est terrible ; puisque la guerre, l'horreur du genre humain, le monstre le plus cruel que l'enfer ait jamais vomi pour la ruine des hommes, n'a presque rien de plus effroyable que cette désolation, cette indigence, cette pauvreté qu'elle traîne nécessairement avec elle. Mais du moins n'est-ce pas assez que la pauvreté soit accablée de tant de douleurs, sans qu'on la charge encore d'opprobre et d'ignominie ? Les fièvres, les maladies, qui sont presque nos plus grands maux, encore ont-elles cela de bon qu'elles ne font de honte à personne. Dans toutes les autres disgrâces (^), nous voyons que chacun prend plaisir de conter ses maux et ses infortunes : la seule pauvreté a cela de commun avec le vice, qu'elle nous fait rougir, de même que si être pauvre c'était être extrêmement criminel.
En effet, combien y a-t-il de personnes qui se privent des contentements, et même des nécessités de la vie, afin de soutenir une pauvreté honorable ! Combien d'autres en voyons-nous qui se font effectivement pauvres (^), tâchant de satisfaire à je ne sais quel point d'honneur, par une dépense qui les consume! Et d'où vient cela, chrétiens, sinon que, dans l'estime des hommes, qui dit pauvre, dit le rebut du monde. Pour cela, le prophète David, après avoir décrit les diverses misères des pauvres, conclut enfin par cette excellente parole qu'il adresse à Dieu : Tibi derclictiis est pauper (") : « Seigneur, dit-il, on vous abandonne le pauvre. » Et voyons-nous rien de plus commun dans le monde .-^ Quand les pauvres s'adressent à nous, afin que nous soulagions leurs nécessités, n'est-il pas vrai que la faveur la plus ordinaire que nous leur faisons, c'e.st de souhaiter que Dieu les assiste ? Dieu soit à votre aide ! leur disons-nous ; mais
a. Ps., IX, 35.