‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 132 sur 296 · I. Var. qu'il ait en son âme un mépris extrême · texte numérisé non relu

I. Var. qu'il ait en son âme un mépris extrême

PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS d'aSSISE. 199

même ? S'il est vrai que vous estimiez qu'on vous donne lorsqu'on fait largesse à vos pauvres (''), combien vous glorifierez-vous du don que vous fait François ! Ce n'est pas de son manteau seulement qu'il se dépouille pour l'amour de vous : il veut vous revêtir tout entier ; il vous fait présent d'un habit complet. Bien plus ('), ayant appris de votre Évangile que, lorsque vous étiez sur la terre, vous vous étiez toujours plu dans la pauvreté, non content de vous avoir habillé, il semble vous demander à son tour que vous l'habilliez à votre façon : il se couvre d'un habit de pauvre, afin d'être semblable à vous.

Et dans ce merveilleux appareil, d'autant plus magnifique qu'il était abject, suivons-le, s'il vous plaît, mes chers frères, nous verrons une action qui sans doute sera surprenante. Il s'en va à l'Eglise de Dieu, à la mémoire des apôtres saint Pierre et saint Paul, ces deux pauvres illustres qui ont vu les empereurs prosternés devant leurs tombeaux. Là, sans considérer qu'il pourrait être aisément connu (et vous savez que le commerce donne toujours beaucoup d'habitudes) il se mêle parmi les pauvres qu'il sait être les frères et les bienaimés du Sauveur; il fait son apprentissage de cette pauvreté généreuse à laquelle son Maître l^ppelle ; il goûte à longs traits la honte et l'ignominie qui lui a été si agréable; il se durcit le front contre cette molle et lâche pudeur du siècle, qui ne peut souffrir les opprobres, bien qu'ils aient été consacrés en la personne du Fils de Dieu. Ah! qu'il commence bien à faire profession de la folie de la croix, et de li pauvreté évangélique!

Mais avant que de passer outre à ses autres actions, fidèles, il est nécessaire, afin que nous en connaissions mieux le prix, que nous tâchions de nous détromper de cette folle admiration des richesses dans laquelle on nous a élevés. Il faut que je vous fasse voir, par des raisonnements invincibles, les grandeurs de la pauvreté selon les maximes de rr.vangile; d'où il vous sera aisé de conclure combien est injuste le

a. M (lit h., XXV, 36.

I. Je soupc^onnc ici une correction de Deforis : à celle date lîossuct disait « Davantage, .'lyanl appris... »

mépris des pauvres, que je vous représentais tout à l'heure. Mais, afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s'il vous plaît, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panéi^yrique ; ils ne se mettent point en peine que l'on les entende, pourvu qu'ils reconnaissent que Ion les admire. Pour nous qui sommes ici dans la chaire du Sauveur J i-:sus, ornons notre discours de la simplicité de son Évangile, et repaissons nos âmes de vérités solides et intelligibles.

Je dis donc, ô riches du siècle, que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux. Afin que vous le sachiez, si nous voulions monter à l'origine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auraient pas moins de droit que vous aux biens que vous possédez. La nature ou plutôt, pour parler plus chrétiennement, Dieu, le père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal à tous ses enfants sur toutes les choses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne se peut vanter d'être plus avantagé que les autres par la nature. Mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage et à la propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mot de mien et de tien, cette parole si froide, dit l'admirable saint Jean Chrysostome ("') ; de là cette grande diversité de conditions, les uns vivant dans l'affluence de toutes choses, les autres languissant dans une extrême indigence. C'est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard et à l'origine des choses, et à cette libéralité générale de la nature envers tous les hommes, n'ont pas fait de difficulté d'assurer que c'était en quelque sorte frustrer les pauvres de leur propre bien, que de leur dénier celui qui nous est superflu.

Je ne veux pas dire par là, mes frères, que vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez ; ce n'est pas ce que je prétends. Car ce partage de biens s'étant fait d'un commun consentement de toutes les nations, et ayant été autorisé par la loi divine, vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue. Mais sachez

a. Nom. de S. Philog.^ n. i.

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que, si vous en êtes les véritables propriétaires selon la justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice de Dieu, qui vous en fera rendre compte. Ne vous persuadez pas qu'il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses, gardez-vous bien de croire qu'ils aient tout à fait perdu ce droit si naturel qu'ils ont de prendre dans la masse commune tout ce qui leur est nécessaire. Non, non, ô riches du siècle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil, ni qu'il arrose la terre, ni qu'il fait profiter dans son sein une si grande diversité de semences : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J'avoue que Dieu ne leur a donné aucun fonds en propriété ; mais il leur a assigné leur subsistance sur les biens que vous possédez, tout autant que vous êtes de riches. Ce n'est pas qu'il n'eût bien le moyen de les entretenir d'une autre manière, lui sous le règne duquel les animaux, même les plus vils, ne manquent d'aucune des choses convenables à leur subsistance. Ni sa main n'est point raccourcie, ni ses trésors ne sont point épuisés. Mais il a voulu que vous eussiez l'honneur de faire vivre vos semblables. Quelle gloire en vérité, chrétiens, si nous la savions bien comprendre ! Par conséquent, bien loin de mépriser les pauvres, vous les devriez respecter, les considérant comme des personnes que Dieu vous adresse et vous recommande.

Car enfin méprisez-les, traitez-les indignement tant qu'il vous plaira, il faut néanmoins qu'ils vivent à vos dépens, si vous ne voulez encourir l'indignation de celui qui, parmi ces noms si auofustes d'Éternel et de Dieu des armées, se çy\orifie encore de se dire le Père des pauvres. Vive Dieu ! dit le Seigneur, c'est jurer par moi-même : le ciel et la terre et tout ce qu'ils enferment est à moi : vous êtes obligés de me rendre la redevance de tous les biens que vous possédez.' Mais certes pour moi je n'ai que faire ni de vos offrandes ni de vos richesses : je suis votre Dieu, et n'ai pas besoin de vos biens. Je ne peux souffrir de nécessité qu'en la personne des pauvres, que j'avoue pour mes enfants ; c'est à eux que j'ordonne que vous payiez fidèlement le tribut que vous me

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