PANÉGYRIQUE D1-: SAINT FRANÇOIS DASSISE
devez. Voyez-vous, mes frères : ces pauvres que vous méprisez tant, Dieu les établit ses trésoriers et ses receveurs q^énéraux ; il veut que l'on consicrne en leurs mains toutl'aro-ent qui doit entrer dans ses coffres. Il ne leur donne ici-bas aucun droit qu'ils puissent exiger par une justice étroite ; mais il leur permet de lever sur tous ceux qu'il a enrichis un impôt volontaire, non par contrainte, mais par charité. Que si on les refuse, si on les maltraite, il n'entend pas qu'ils portent leur plainte par-devant des juges mortels; lui-même il écoutera leurs cris du plus haut des cieux : comme ce qui est dû aux pauvres ce sont ses propres deniers, il en a réservé la connaissance à son tribunal. C'est moi qui les vengerai, dit-il : je ferai miséricorde à qui leur fera miséricorde, je serai impitoyable à qui sera impitoyable pour eux. Merveilleuse dignité des pauvres! La grâce, la miséricorde, le pardon est entre leurs mains ; et il y a des personnes assez insensées pour les mépriser ! Mais encore n'est-ce pas là par oi^i saint François les considère le plus.
Ce petit enfant de Bethléem, c'est ainsi qu'il appelle mon l\Iaître, ce Jésus « qui, étant si riche, s'est fait pauvre pour 1 amour de nous, afin de nous enrichir par son indigence, » comme dit l'apôtre saint Paul {'') ; ce roi pauvre, qui venant au monde n'y trouve point d'habit plus digne de sa grandeur que celui de la pauvreté, c'est là ce qui touche son âme. Ma chère pauvreté, disait-il, si basse que soit ton extraction, selon le jugement des hommes, je ne puis que je ne t'estime, depuis que mon Maître t'a épousée. Et certes il avait raison, chrétiens. Si un roi épouse une fille de basse extraction, elle devient reine : on en murmure quelque temps ; mais enfin on la reconnaît : elle est anoblie {') par le mariage du prince ; sa noblesse passe à sa maison ; ses parents ordinairement sont appelés aux plus belles charges, et ses enfants sont les héritiers du royaume. Ainsi après que le Fils de Dieu a épousé
rt. II Cor., VIII, 9.
I. Deforis : ennoblie.— Mais dans le sermon sur l'É?ninente dignité des pauvres, dont nous posse'dons l'autographe, nous verrons le premier éditeur corriger Bossuet à propos de cette même comparaison : il imprimera ennoblie, quand son auteur avait écrit aiwblie, comme nous, dans ce sens (3^ point).
la pauvreté, bien qu'on y résiste, bien qu'on en murmure, elle est noble et considérable par cette alliance. Les pauvres, depuis ce temps-là, sont les confidents du Sauveur, et les premiers ministres de ce royaume spirituel qu'il est venu établir sur la terre. Jésus même, dans cet admirable discours qu'il fait à un grand auditoire sur cette mystérieuse montagne, ne daignant parler aux riches, sinon pour foudroyer leur orgueil, adresse la parole aux pauvres, ses bons amis et leur dit avec une incroyable consolation de son âme : ^< O pauvres, que vous êtes heureux, parce qu'à vous appartient le royaume de Dieu ! » Beati pauperes, quia vestrum est re- ^num Dei {^) !
Heureux donc mille et mille fois !e pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j'ose parler de la sorte, le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans l'Eglise. Avec quel excès de zèle ne l'a-t-il point embrassée ! Combien belle, combien généreuse, combien digne d'être consacrée à la mémoire éternelle de la postérité, fut cette réponse qu'il fit à son père, lorsqu'il le pressait, en présence de l'évêque d'Assise, de renoncer à ses biens! Il accusait son fils d'être le plus excessif en dépense qui fût dans tout le pays. Il ne saurait, disait-il, refuser un pauvre : il ne peut souffrir qu'il y ait dans la ville des familles nécessiteuses. Il vend toutes mes marchandises, et leur en distribue le prix. Et en effet, chrétiens, à voir comme François en usait, on eût dit qu'il avait engagé son bien aux pauvres de la province, et que l'aumône qu'il leur faisait était moins un bienfait qu'une dette. Et parce que tout son patrimoine ne pouvait suffire à payer ces dettes infinies d'une charité immense et sans bornes, son père soutenait qu'il était obligé à faire cession de biens ; d'autant plus, disait-il, qu'il était incorrigible, et qu'il n'y avait aucune ai:)parence qu'il devînt meilleur ménager.
Que répondra François à des accusations si pressantes, faites avec toute la véhémence de l'autorité paternelle ? O Dieu éternel, que vous inspirez de belles réponses à vos serviteurs quand ils se laissent conduire à votre P^sprit-Saint!
a. Lîic.^ VI, 20.
« Tenez, dit François, anime d'un instinct céleste, tenez, ô mon père, je vous donne plus que vous ne voulez. » Et dans le même moment, jetant à ses pieds ses habits : « Jusqu'ici, poursuit-il. je vous avais appelé mon père ; maintenant que je n'attendrai plus aucun bien de vous, j'en dirai plus hardiment et avec une confiance plus pleine : Notre Père, qui êtes aux cieux. » Quelle éloquence assez forte, quels raisonnements assez magnifiques pourraient ici égaler la majesté de cette parole? O la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce marchand! O homme, non tant incapable d'avoir des richesses, que digne de n'en avoir pas, digne d'être écrit dans le livre des pauvres évangéliques, et de vivre dorénavant sur le fonds de la Providence! Enfin il a rencontré cette pauvreté si ardemment désirée, en laquelle il avait mis son trésor : plus on lui ôte, plus on l'enrichit, Que l'on a bien fait de le dépouiller entièrement de ses biens; puisque aussi bien on voulait lui ravir ce qu'il estimait de plus beau dans toutes ses possessions, qui était le pouvoir de les répandre abondamment sur les pauvres ! Il a trouvé un Père qui ne l'empêchera pas de donner, ni ce qu'il gagnera par le travail de ses mains, ni ce qu'il pourra obtenir de la charité des fidèles. Heureux de n'avoir plus rien dans le siècle, son habit même lui venant d'aumône ! Heureux de n'avoir d'autre bien que Dieu, de n'attendre rien que de lui, de ne recevoir rien que pour l'amour de lui ! Grâce à la miséricorde divine, il n'a plus aucune affaire que de servir Dieu ; toute sa nourriture est de faire sa volonté. Oue son état est différent de celui des riches ! vous le verrez dans ma seconde partie (').
SECOND POINT
Quand je vous considère, ô riches du siècle, vous me semblez bien pauvres en comparaison de François. Vous ne sauriez avoir tant de richesses, que vos passions déréglées n'en consument encore davantage. Il vous en faut pour la
r. Dans ses premiers manuscrits, Bossuet indique rarement le commencement de chaque point du discours. La formule, assez inattendue, que nous rencontrons ici, ne serait-elle pas d'une autre main ?
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nécessité, pour la vanité, pour le luxe, pour les plaisirs, pour la pompe, pour la parade, pour mille superfluités. François, au contraire, ne saurait avoir ni un habillement si sordide, ni une nourriture si modique, qu'il ne soit parfaitement satisfait ; tout prêt même à mourir de faim, si telle est la volonté de son Père. Il s'en va tantôt dans une sombre forêt, tantôt sur le haut d'une montagne, admirant les ouvrages de Dieu invitant toutes les créatures à le louer et à le bénir, leur prêtant pour cela son intelligence et sa voix, passant les jours et les nuits à prononcer, à méditer, à goûter cette pieuse parole: « Notre Père, qui êtes aux cieux; » et cette autre : « Mon Dieu et mon tout, » qu'il avait sans cesse à la bouche: Deus meus et omnia. Il court par toutes les villes, par toutes les bourgades, par tous les hameaux: il lève hautement l'étendard de la pauvreté; il commence à exercer un nouveau genre de négoce ; il établit le plus beau et le plus riche commerce dont on se puisse jamais aviser. O vous, disait-il, vous qui désirez acquérir cette perle unique de l'Evangile, venez, associons nous, afin de trafiquer dans le ciel: vendez tous vos biens, donnez tout aux pauvres; venez avec moi, libres de tous soins séculiers : venez, nous ferons pénitence ; venez, nous louerons et servirons notre Dieu en simplicité et en pauvreté.
O sainte compagnie, qui commencez à vous assembler sous la conduite de saint François, puissiez-vous, en vous étendant de toutes parts, inspirer à tous les hommes du monde un généreux mépris des richesses, et porter tous les peuples à l'exercice de la pénitence ! Mais que prétendezvous faire avec ces habits d'une forme si singulière, si pesants en été, si peu propres à vous garantir des rigueurs du froid.'* Pourquoi n'avez-vous plus d'égard à la nécessité ou à la faiblesse de la chair? P^idèles, le pauvre François, qui leur a donné ce conseil, ne comprend pas ce discours : il est prévenu d'autres maximes plus mâles et plus élevées, il se souvient de ces feuilles de figuier qui couvrirent, dans le paradis, la imdité de nos premiers parents, sitôt (jue leur désobéissance la leur eut fait connaiire. Il songe (juc riionune a été nu, tant qu'il a été innocent; et par conséquent i|ue ce