PREMIÈRE RÉFLEXION
Depuis le péché du premier homme, l'iniquité a régné dans le monde. Tous s'étaient écartés de la bonne voie: « Il n'y avait personne qui fît bien, non pas même un seul, » comme chantait autrefois le Psalmiste, rapporté dans l'Épître aux Romains [P. 3] (^). C'est pourquoi saint Augustin a dit « qu'il y avait dans le monde comme une ville d'iniquité, qu'il a appelée Babylone (^'). » Babylone en langue hébraïque, c'est-à-dire, confusion : il l'appelle donc Babylone, parce que l'iniquité et la confusion sont inséparables. Cette cité, mes sœurs, c'est le règne, l'assemblée, et, pour parler de la sorte, la république des méchants. Mais Dieu regardant d'en haut en pitié cette noire et criminelle ignorance, a envoyé son Fils au monde pour le réformer. C'est lui qui, contre cette cité turbulente, qui par son audacieuse rébellion dominait par toute la terre, a établi une cité sainte qui doit servir d'asile à tous ceux qui se voudront retirer de cette confusion générale. Cette cité, mes très chères sœurs, c'est la sainte, la spirituelle, la mystérieuse Jérusalem, c'est-à-dire, vision de paix ; afin d'opposer la paix des enfants de Dieu au désordre et au tumulte des enfants du monde.
Mais où se bâtira cette ville innocente.^ Quelles montagnes assez hautes, quelles mers et quel océan assez vaste la pourraient assez séparer de cette autre cité criminelle ? Chères sœurs, le Prince son fondateur ne l'en veut point séparer par la distance des lieux : dessein certainement incroyable ! il bâtit Jérusalem au milieu de Babylone. Durant le cours de ce siècle pervers, les bons seront mêlés avec les méchants. [P. 4] O Dieu éternel! quel mélange de ces deux peuples divers, je veux dire des saints et des impies! L'un est prédestiné à la vie éternelle, et l'autrer éprouvé à jamais. Leurs princes sont ennemis. Le prince de Jérusalem, c'est Jésus :
a. Rom., III, 12. — Ps., xiii, 3. — â. In Ps. xxvi, n. 18.
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le diable est le prince de Babylone. Ils vivent sous des lois directement opposées. L'Apôtre, comme voussavez,distingue deux sortes de lois : l'une est la loi de l'esprit, elle gouverne Jérusalem ; l'autre est la loi de la chair, qui domine dans Babylone. Leurs mœurs sout toutes contraires. L'une se propose pour dernière fin une paix trompeuse, à cause qu'elle est passagère; l'autre, parmi beaucoup d'afflictions présentes, gémit et soupire sans cesse après une paix assurée, à cause qu'elle est éternelle. Qu'est-ce à dire ceci, mes très chères sœurs? Ces deux peuples de bons et de méchants, dont les lois sont si fort opposées, les mœurs si contraires, les desseins si incompatibles, vivent néanmoins ensemble dans une même société; ils sont éclairés d'un même soleil; ils respirent un même air; la terre, leur mère commune, leur fournit à tous indifféremment une nourriture semblable. Bien plus, nous les voyons tous les jours se présenter aux mêmes autels; ils sont associés dans la communion de l'Eglise, ils participent aux mêmes mystères; ils sont régénérés et repus de la vertu des mêmes sacrements. Oserions-nous bien, ô Seigneur, vous demander raison d'un mélange si surprenant ? « Quelle convention,je vous prie,entre Christ (') et Belial ('')? » Pourquoi voulez-vous que les corps soient si proches et les cœurs tellement séparés? Que vous ont fait vos enfants, de les punir si cruellement, les contraignant de vivre avec vos ennemis et les leurs ? Quel nouveau genre de supplice, de joindre ainsi le vif et le mort? Vous, Seigneur, qui avez si bien rangé chaque chose en sa place, qui avez séparé la terre et le firmament, les ténèbres et la lumière, ne séparerez-vous point les justes d'avec les impies ? Certes, le ciel et la terre ne sont pas si fort éloignés, les ténèbres et la lumière ne sont pas si contraires, que sont la vertu et le vice : pourquoi donc les laissez-vous ensemble ? N'avez-vous débrouillé la confusion du premier chaos, qu'afin de nous rejeter dans un chaos plus horrible? Eclairez-nous, Seio^neur, sur cette difficulté, non
a. II Cor., VI, 15.
I. Les éditeurs corrigent: « entre Jésus-Christ. >>— Mais ce n'<5tait pas ici un oubli : lîossuct, selon s.'icoutume,traduit l'iMiiture litti'rnKMiicnt.par respect : Ouci' convcnlio Cliristi ad Hclial?
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point par les raisons de la philosophie humaine, mais par la considération de vos secrets jugements et de votre Providence irrépréhensible.
L'admirable saint Augustin nous donne sur ce sujet une très belle doctrine. « Les méchants, dit ce grand personnage ("), nesontdans le monde, [que pour s'y convertir, ou que pour y exercer les bons], » iiisi ut convertantui^, vel ut pcr cos boni exerceantnr. [ P. 5] O peuple choisi, ô enfants de paix, ô citoyens de la Jérusalem bien-aimée, si Dieu votre père eût voulu que vous vécussiez en paix en ce monde, il ne vous aurait pas exposés en proie au milieu de vos ennemis : mais, voulant exercer et épurer votre vertu par l'épreuve de la patience, il vous a mis parmi une nation ennemie, afin que vous souffrissiez en ce siècle leur persécution et leur violence. C'est pourquoi dans la maison de notre père Abraham, selon que le remarque l'Apôtre (chapitre IV, aux Galates), Ismaël, l'enfant de la chair et de la servante, persécutait Isaac, le fils de la promesse et de sa maîtresse. Ne voyez-vous pas que dans le ventre de Rébecca, femme du patriarche Isaac, ces deux gémeaux qu'elle porte, Esati et Jacob, l'un figure des réprouvés, l'autre l'image des enfants de Dieu,« encore enfermés dans les mêmes entrailles, commencent à se faire la guerre ? » Collidebantur in utero ejus parvuli (^). Que signifie ce mystère ? « Tu portes, ô Rébecca, dans ton ventre, dit la parole divine, deux grandes et nombreuses nations : » Duœ gentes sunt in utero tuo ('). Quelles sont ces nations, chères sœurs ? C'est d'une part la nation des justes, et de l'autre celle des impies, représentées dans ces deux enfants. Esati, je l'avoue, supplantera Jacob pour un peu de temps ; il sortira le premier ; il emportera le droit d'aînesse. Il faut que, dans le cours de ce siècle, les bons et les saints, le monde prédestiné serve et gémisse pour l'ordinaire sous l'oppression et la tyrannie des méchants et des réprouvés. Mais enfin tôt ou tard la face des choses sera changée. Après qu'Esati aura joui quelque temps de son droit d'aînesse, c'est-à-dire, après que les méchants auront en apparence triomphé quelque temps dans ce monde
a. In Ps. LIV, n. 4. — b. Gcmes., XXV, 22. — c. Ibid , 23.
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par leur imaginaire félicité, Jacob emportera la bénédiction paternelle : il demeurera le seul et véritable supplantateur, comme son nom le lui promettait. La prophétie divine s'accomplira, qui dit que « l'aîné servira au cadet : ;> Major serviet minori{f) : c'est-à-dire, que les bons, qui paraissaient ici-bas être dans l'oppression et dans la disgrâce, dans cette grande révolution qui arrivera à la fin des siècles, commenceront à prendre [p. 6] la première place ; et les méchants, étonnés d'une si grande vicissitude, gémiront à jamais dans une captivité insupportable. C'est ce qui nous est montré en figure en la Genèse. Mais en attendant, mes très chères sœurs, il est nécessaire que les bons souffrent. Carde même que notre grand Dieu a jeté notre âme, qui est d'une si divine origine, dans une chair agitée de tant de convoitises brutales, afin que la vigueur de l'esprit s'évertuât tous les jours par la résistance du corps ; ainsi a-t-il mêlé les bons parmi les impies, afin que ceux-là, supportant la persécution de ceux-ci, s'animassent d'autant plus à la vertu, qu'ils y trouveraient plus d'obstacles.
Et c'est, à vrai dire, mes sœurs, le grand miracle de la grâce divine. Mener une vie innocente loin de la corruption commune, c'est l'effet d'une vertu ordinaire : mais laisser les justes dans la compagnie des méchants, et fortifier par là leur vertu, leur faire respirer le même air, et les préserver de la contagion, les faire vivre parmi l'iniquité, et leur faire observer la justice; c'est où paraît le triomphe de la toutepuissance divine. C'est ainsi, mes sœurs, qu'elle se plaît de faire paraître la lumière plus éclatante et plus pure parmi l'épaisseur des nuages. Ce grand Dieu tout-puissant qui a préservé et les enfants dans la fournaise et Daniel parmi les lions; qui a gardé la famille de Noé sur un bois fragile, contre la fureur inévitable des eaux universellement débordées; celle de Lot, de l'embrasement et des monstrueuses voluptés de Sodome; (jui a fait luire à ses enfants une merveilleuse lumière parmi les ténèbres d'Lg\'pte; qui a tait naître des eaux vives parmi les déserts arides de la Libye : ce Dieu a pris plaisir, pour faire voir son pouxc^ir. de court. G eues. y xxv, 23.
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server ses serviteurs innocents dans la corruption générale; que dis-je, il les a préservés? leur vertu en a paru davantao^e.
Et certes, s'il n'y avait point eu de méchants, combien de vertus seraient étouffées! Que deviendrait le zèle de convertir les dmes, dont les saints ont été transportés? oii seraient tant d'exhortations véhémentes? où cette béatitude [p. 7] de ceux qui souffrent pour la justice ? oi^i le triomphe du martyre ? Oui aurait mis la main sur la personne de Notre-Seigneur, s'il n'y avait eu que des justes? Mais quel serait le désordre des choses humaines, si, parmi cette prodigieuse multitude de méchants, il n'y avait du moins quelques justes, qui, par leurs avertissements et par leurs exemples, réprimassent la licence effrénée, et retinssent du moins les choses dans quelque modération? C'est pourquoi le Sauveur Jésus, parlant au petit nombre de gens de bien qu'il avait par sa grâce assemblés près de sa personne,les appelle «le sel de la terre»: Vos estis sal ter7^œ(f) ; voulant dire, à mon avis, que s'il n'eût répandu quelques personnes vertueuses deçà et delà dans le monde comme une espèce de sel salutaire, les hommes auraient été entièrement corrompus, au lieu qu'il y reste peutêtre quelque petite trace de vertu.
Cela étant de la sorte, que nous autres chrétiens nous sommes envoyés pour être la lumière du monde, vivons en enfants de lumière, et « ne communiquons point aux œuvres des ténèbres » qui nous environnent (^). Méprisons cette vie, mes très chères sœurs, où nous sommes en captivité. Regardez le siècle : de toutes parts vous y verrez régner l'impiété, le désordre, le luxe, les molles délices, l'avarice, l'ambition, et enfin toutes sortes de crimes. Quel plaisir pour nous en une vie (') où les meilleurs ne sont pas mieux traités que les plus méchants? Au contraire, nous verrons ordinairement le méchant dans le haut crédit, et les sages dans la bassesse. Quelle estime pouvons-nous faire de cette sorte de biens, que notre Père céleste, qui sait si parfaitement le prix des choses, donne en partage à ses ennemis ? Considérez, mes
a. Matth., V, 13. — b. Ephes., V, 11.