‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 152 sur 296 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

2. Au bas de la p. 22, apr^s la jx'roraison (in-4"). Le reste du ins. in-f', sans marge. Pagine à l'époque des sommaires (1662}.

l'ordre de Melchisédech, se met entre les mains des pontifes successeurs d'Aaron, qui portait la figure de son sacerdoce ; aujourd'hui le Dieu de Moïse se soumet volontairement à toute la loi de Moïse ; aujourd'hui l'Ineffable, dont le nom est incompréhensible, daigne recevoir un nom humain, qui lui est donné par la bouche des hommes, mais par l'instigation de l'Esprit de Dieu. Que dirai-je ? où me tournerai-je, environné de tant de mystères? Parlerai-je de la circoncision du Sauveur, ou bien de l'imposition du nom de Jésus ; de cet aimable nom, les délices du ciel et de la terre, notre unique consolation durant le pèlerinage de cette vie ? Et la solennité de cette église, et je ne sais quel mouvement de mon cœur m'incite à parler du nom de Jésus, et à vous en faire voir l'excellence, autant qu'il plaira à Dieu de me l'inspirer par sa grâce.

Jésus, c'est-à-dire Sauveur, ô nom de douceur et de charité ! « Mon âme, bénissez le Seigneur, et que tout ce qui est en moi-même rende les louanges à son saint nom : » Bcnedic, anima mea, Domino (^\ Parlons du nom de Jésus, découvrons-en le mystère, faisons voir l'excellence de la qualité de Sauveur, et combien il est glorieux à notre grand Dieu et Rédempteur Jésus-Christ, d'avoir exercé sur nous une si grande miséricorde, et de nous avoir sauvés par son sang. Que tout ce temple retentisse du nom et des louanges du Sauveur Jésus. Ah ! si nous avions les yeux assez purs, nous verrions toute cette église remplie d'anges de toutes parts pour y honorer la présence du Fils de Dieu; nous les verrions s'abaisser profondément au nom de Jésus, toutes les fois que nous le prononcerons dans la suite de ce discours. Abaissons-nous aussi en esprit ; et adorant en nos cœurs notre aimable Sauveur Jésus, prions aussi la sainte Vierge, sa Mère, de nous le rendre propice par ses pieuses intercessions. Ave, etc.

[P. i] Comme nous avons quelques inclinations qui nous sont communes avec les animaux, et qui ressentent tout à fait la bassesse de cette demeure terrestre dans laquelle nous

a. Ps., cil, I.

sommes captifs, aussi certes en avons-nous d'autres d'une nature plus relevée, par lesquelles nous touchons de bien près aux intelligences célestes qui sont devant le trône de Dieu, chantant nuit et jour ses louanges. Les bienheureux esprits ont deux merveilleux mouvements : car ils n'ont pas plutôt jeté les premiers regards sur eux-mêmes, que, reconnaissant aussitôt que leurs lumières sont découlées d'une autre lumière infinie, ils retournent à leur principe d'une promptitude incroyable, et cherchent leur perfection où ils trouvent leur origine. C'est le premier de leurs mouvements. Puis chaque ange considérant que Dieu lui donne des compagnons, qui, dans une même vie et dans une même immortalité, conspirent au même dessein de louer leur commun Seigneur, il se sent pressé d'un certain désir d'entrer en société avec eux. Tous sont touchés les uns pour les autres d'une puissante inclination ; et c'est cette inclination qui met l'ordre dans leurs hiérarchies, et établit entre leurs légions une sainte et éternelle alliance.

Or, encore qu'il soit vrai que notre âme, éloignée de son air natal, contrainte et presque accablée par la pesanteur de ce corps mortel, ne fasse paraître qu'à demi cette noble et immortelle vigueur dont elle devrait être toujours agitée, si est-ce néanmoins que nous sommes d'une race divine, ainsi que l'apôtre saint Paul l'a prêché avec une merveilleuse énergie en plein conseil de l'Aréopage: Ipshcs enivi et chenus sumus (''). Il a plu à notre grand Dieu, qui nous a formés à sa ressemblance, de laisser tomber sur nos âmes une étincelle de ce feu céleste qui brille dans les esprits angéliques ; et si peu que nous puissions faire de réflexion sur nous-mêmes, nous y remarquerons aisément ces deux belles inclinations que nous admirions tout à l'heure dans la nature des anges.

En effet, ne voyons-nous pas que sitôt que nous sommes parvenus à l'usage de la raison, je ne sais quelle insj^iration, dont nous ne connaissons pas l'origine, ncnis aj^prcnd à réclamer Dieu dans toutes kîs nécessités de la \ i» ^ Pans

a. Aci.^ xvn, 28.

252 rOUR LA CIRCONCISION

toutes nos afilictions, dans tous nos besoins, un secret instinct élève nos yeux au ciel, comme si nous sentions en nousmêmes que c'est là que réside l'arbitre des choses humaines. Et ce sentiment se remarque dans tous les peuples du monde dans lesquels il est resté quelques [p. 2] traces d'humanité, à cause qu'il n'est pas tant étudié qu'il est naturel, et qu'il naît en nos âmes, non tant par doctrine que par instinct. C'est une adoration que les païens mêmes rendent, sans y penser, au vrai Dieu ; c'est le christianisme de la nature, ou, comme l'appelle Tertullien, « le témoignage de l'âme naturellement chrétienne, » testimonizim anhnœ naturaliter christianœ (^). Voilà déjà le premier mouvement que notre nature a de commun avec la nature angélique.

D'ailleurs il paraît manifestement que le plaisir de l'homme, c'est l'homme. De là cette douceur sensible que nous trouvons dans une honnête conversation. De là cette familière communication des esprits par le commerce de la parole. De là la correspondance des lettres (') ; de là, pour passer plus avant, les Etats et les républiques. Telles sont les deux premières inclinations de tout ce qui est capable d'entendre et de raisonner. L'une nous élève à Dieu, l'autre nous lie d'amitié avec nos semblables. De l'une est née la religion, et de l'autre la société. Mais d'autant que les choses humaines vont naturellement au désordre, si elles ne sont retenues par la discipline, il a été nécessaire d'établir une forme de gouvernement dans les choses saintes et dans les profanes ; sans quoi la religion tomberait bientôt en ruine, et la société, dégénérerait en confusion. Et c'est ce qui a

a. A polo g. ^xi. 17.

I. Sur la feuille qui a servi à l'auteur pour écrire son avant-propos, après tout le discours, se lit précisément le début d'une lettre, malheureusement inachevée. Nous ne possédons rien de si ancien dans toute la volumineuse correspondance de Bossuet. Voici ce curieux fragment, avec son orthographe, qui est, ainsi que l'écriture, celle du sermon lui-même:

« Monsietir. Jay 7'eceii trois de uos lettres en même ioiir quifust Jeudi dernier, ie ueux bie?i croire que uous ?ie les auez pas écrites ensamble pour faire Parade de uôtre dilioence. elles sont ne'anynoins toutes trois de même date^ c'est a dire des calandes grecques, cela soit dit entre nous autres doctes, après cela ie panse que ie n'ay point d^exctise a uous faire ^ et que si uotcs auez a quereller quelqu7i uous uous en prandrez aux couriers ou phitost aux armées qîii sont sur leur route. . . »

introduit dans le monde les deux seules autorités légitimes, celle des princes et des magistrats, celle des prêtres et des pontifes. De là, la puissance royale ; de là, l'ordre sacerdotal.

Ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer, ni laquelle de ces deux puissances a l'avantage sur l'autre, ni comme elles se prêtent entre elles une mutuelle assistance. Seulement je vous prie de considérer qu'étant dérivées l'une et l'autre des deux inclinations qui ont pris dans le cœur de l'homme de plus profondes racines, elles ont acquis justement une grande vénération parmi tous les peuples, elles sont toutes deux sacrées et inviolables. C'est pourquoi les empereurs romains, les maîtres de la terre et des mers, ont cru qu'ils apporteraient un grand accroissement à leur dignité, s'ils ajoutaient la qualité de souverains pontifes à ces noms magnifiques d'Augustes, de Césars, de Triomphateurs ; ne doutant pas que les peuples ne se soumissent plus volontiers à leurs ordonnances, quand ils considéreraient les princes comme ministres des choses sacrées. Sur quoi, quand je regarde ce titre de religion attaché à ces noms odieux de Néron, de Caligub, ces monstres du genre humain, l'horreur et l'exécration de tous les siècles, je ne puis m'empêcher de faire cette [p. 3] réflexion, que les dieux de pierre et de bronze, les dieux adultères et parricides que l'aveugle antiquité adorait, étaient dignes certainement d'être servis par de tels pontifes.

Élevez-vous donc, ô roi du vrai peuple, ô pontife du vrai Dieu. La royauté de ces empereurs n'était autre chose qu'une tyrannie, et leur sacerdoce profane un continuel sacrilège. Venez exercer votre royauté par la profusion de vos grâces, et votre sacerdoce par l'expiation de nos crimes. Je pense que vous entendez bien que c'est du Sauveur que je parle. C'est lui, c'est lui seul, chrétiens, c'est lui qui, étant le vrai Christ, c'est-à-dire l'oint du Seigneur. iiNcfus, assemble en sa personne la royauté et le sacerdoce par l'excellence de son onction, qui enfermer l'une (,'t l'autre puissance. Et c'est pour cette raison que l'admirable Mclchisédech est tout ensemble et roi c:t [)()iui((' : mais <i roi de

justice et de paix, » rcx jtistitiœ, rex pacis (''), comme l'interprète l'Apôtre dans la divine Épître aux Hébreux ; mais le « pontife du Dieu très haut, » sacerdos Dei altissimi {^), comme porte le texte de la Genèse. Et d'où vient cela, chrétiens ? N'était-ce pas pour représenter celui qui, dans la plénitude des temps, devait être le vrai roi de paix et le grand sacrificateur du Dieu tout-puissant, c'est-à-dire le Sauveur Jésus, dont Melchisédech était la figure ?

C'est de ce glorieux assemblage de la royauté et du sacerdoce en la personne du Fils de Dieu, que j'espère vous entretenir aujourd'hui. Car, ayant considéré attentivement la signification du nom de Jésus que l'on donne en ce jour à mon Maître, je trouve dans ce nom auguste sa royauté et son sacerdoce: Jésus, c'est-à-dire Sauveur; et je dis que le Fils de Dieu est roi, parce qu'il est Sauveur; je dis qu'il est pontife, parce qu'il est Sauveur. Je vois déjà, ce me semble, que ces deux vérités excellentes m'ouvrent une belle carrière. Mais je médite quelque chose de plus. Il est le roi Sauveur, il est le pontife Sauveur. Comment est-il Sauveur } Par son sang. C'est pourquoi en cette bienheureuse journée, où il reçoit le nom de Jésus et la qualité de Sauveur, il commence à répandre son sang par sa mystérieuse circoncision, pour témoigner que c'est par son sang qu'il est le Sauveur de nos âmes. O belles et adorables vérités! pourrai-je bien aujourd'hui vous faire entendre à ce peuple }

Vous qui vous êtes scandalisés autrefois de voir couler le sang de mon Maître, vous qui avez cru que sa mort violente était une marque de son impuissance, ah! que vous entendez peu ses mystères ! La croix de mon roi, c'est son trône ; la croix de mon pontife, c'est son autel. Cette chair déchirée, c'est la force et la vertu de mon roi ; cette même chair déchirée, c'est la victime de mon pontife. Le sang de mon roi, c'est sa pourpre ; le sang de mon pontife, c'est sa consécration. Mon roi est installé, mon pontife est consacré par son sang ; et c'est par ce moyen qu'il est le véritable Jésus, l'unique Sauveur des hommes. O roi et Sauveur, et souve-

a. Hebr.^ vu, ?. — b. Gen.^ xiv, i8. — Ms. cxcelsi.

rain pasteur de nos [p. 4] âmes, versez une goutte de ce sang précieux sur mon cœur, afin de l'embraser de vos flammes ; une goutte sur mes lèvres, afin qu'elles soient pures et saintes, ces lèvres qui doivent aujourd'hui prononcer si souvent votre nom adorable : ainsi soit-il, mes frères! Je commence à parler de la royauté de mon Maître : disons avec courage, écoutons avec attention. Il s'agit de glorifier Jésus qui est lui-même toute notre gloire : ô Dieu, soyez avec nous!

PREMIER POINT

Je dis donc, avant toutes choses, que, selon les prophéties anciennes, le Messie attendu par les Juifs, reconnu et adoré par les chrétiens, devait venir au monde avec une puissance royale. C'est pourquoi l'ange, annonçant sa venue à la sainte Vierge sa Mère, parle de lui en ces termes : « Dieu lui donnera, dit-il, le trône de David son père, et il régnera éternellement dans la maison de Jacob. » Et c'est la même chose qu'avait prédite l'évangéliste de la Loi, je veux dire le prophète Isaïe, lorsqu'il dit de Notre-Seigneur, qu'il s'assiéra (') sur le trône de David, afin de l'affermir en justice et en vérité, jusques aux siècles des siècles '.Stiper solitini David, et supe7^ regmim ejus sedebit, ut confirmet illiid et corrohoret in judicio et justitia, ai)iodo et tisqtie in soupitcrniini ("). Ce que je suis bien aise de vous faire considérer, afin ([ue vous voyiez en ces deux passages la conformité de l'ancienne et de la nouvelle alliance. Car il serait inipossible de vous rapporter en ce lieu tous les textes des Ecritures qui promettent la royauté au Sauveur.

Et c'est en quoi les Juifs se sont malheureusement abusés : parce qu'étant possédés en leur âme d'une aveugle admiration de la royauté et des prospérités temporelles, ils donnaient à leur Messie de belles et triomphantes armées, de grands et de superbes palais, une cour plus leslc ei plus polie, une maison plus riche et mieux ordonnée (jue celle de leur Salomon, et enfin tout ce pompeux appareil dont l.i

a. Js.y IX, 7.

Page 1