‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 155 sur 296 · Ms. les Césars et les Alexandres · texte numérisé non relu

Ms. les Césars et les Alexandres

sont les mouvements ordinaires de l'expression prophétique): Non, non, ce n'est pas ainsi, ô mon prince, ce n'est pas par les armes qu'il vous faut établir votre empire. — Comment donc ? — « Allez, lui dit-il, allez, ô le plus beau des hommes, avec cette admirable beauté, avec cette bonne grâce qui vous est si naturelle : » Specie tua et piilchritiidine tua ('') : « avancez, combattez et régnez ; » intende, prospère procède et régna i^'). Puis il continue ainsi son discours : « Que les flèches du Puissant sont perçantes ! tous les peuples tomberont à ses pieds. Ses coups portent tout droit au cœur des ennemis de mon roi: » Sagittœ Potentis acittœ {'). Après quoi il élève les yeux à la majesté de son trône et à la vaste étendue de son empire : Sedes tua, Dens, in scrculu))! sœculi ('^): « Votre trône, ô grand Dieu, est établi es siècles des siècles ; » et le reste. Et que veut dire ce règne '^. quelle est cette victorieuse beauté '^ que signifient ces coups, et ces tièches, et ces peuples blessés au cœur ? C'est ce qu'il nous faut expliquer, avec l'assistance divine, par une doctrine toute chrétienne, toute prise des Livres sacrés et des Écritures apostoliques.

Mais, fidèles, je vous avertis, que vos esprits ne soient point occupés d'une vaine idée de beauté corporelle, qui certes ne méritait pas d'entretenir si longtemps la méditation du prophète. Suivez, suivez plutôt ce tendre et affectueux mouvement de l'admirable saint Augustin. « Pour nioi, dit ce grand personnage, quelque part où je voie mon Sauveur, sa beauté me semble charmante. Il est beau dans le ciel, aussi est-il beau dans la terre : beau dans le sein de son Père, beau entre les bras de sa Mère. Il est beau dans les miracles, il ne l'est pas moins parmi les fouets. 11 a une grâce non pareille, soit qu'il nous invite à la vie, soit que lui-mcmc il méprise la mort. Il est beau jusques sur la croix, il est beau même dans le sépulcre (') : » Piilcherin c(clo, pn/e/ier in terra :... pulcher in miracnlis, pnlcher in 11 âge! lis ; pu le lier invitans ad vitcini, pulcher non curans inorteni;,,, pulckcr in ligna, pulcher

a. Ibid., 5. — /'. Ihid. — c. IbU., ex IX, 4. — </. Ibid., Xi.iv, 7. I. Bossuet s'est souvenu de ces pensées, dans la pioniicTr de ses adnui.djics Lettres à une demoiselle de .IA7r (1662): <j II est hraii dan^ le sein du Vbxo, il

/;/ scf)uIcro. Que les autres, dit-il, en pensent ce qu'il leur plaira ; mais pour nous autres croyants, « partout [où] il se présente à nos yeux, il est toujours beau en perfection ; » Nobis credcntibus ubique sponsics pulcher occtirrat (f).

Surtout, il le faut avouer, chrétiens, quoi que le monde croie de sa Passion, quoique ces membres cruellement déchirés et cette pauvre chair écorchée fasse presque soulever le cœur de ceux qui approchent de lui ; quoique le prophète Isaïe [p. 12] ait prédit que dans cet état il ne serait pas reconnaissable, qu'il n'aurait plus ni grâce, ni même aucune apparence humaine : N^on est species ei, neque décor; vidiimcs eum, et non erat aspectus (''') : toutefois c'est dans ces linéaments effacés, c'est dans ces yeux meurtris, c'est dans ce visage qui fait horreur, que je découvre des traits d'une incomparable beauté. Sa douleur a non seulement de la dignité, elle a de la grâce et de l'agrément (').

Un soldat a de grandes blessures qui semblent lui déshonorer le visage. Les délicats peut-être détourneront la vue de dessus ces plaies ; mais le prince les trouve belles, parce que c'est pour son service qu'il les a reçues : ce sont de belles marques ; ce sont des cicatrices honorables, que la fidélité pour son roi et l'amour de la patrie embellit.

Donc, ô fidèles de Jésus-Christ, que les ennemis de mon Maître trouvent de la difformité dans ses plaies, certes je ne le puis empêcher. Mais « pour nous autres croyants, » nobis credentibus, comme disait tout à l'heure saint Augustin, pour moi qui suis assuré que c'est pour l'amour de moi qu'il est ainsi couvert de blessures, je ne puis être de leur sentiment. La véritable beauté de mon Maître ne lui peut être ravie: non, non, ces cruelles meurtrissures n'ont pas défiguré ce visage ; elles l'ont embelli à mes yeux. Si les blessures

a. ht Ps. XLIV. n. 3. — b. /s., LUI, 2. est beau sortant du sein de sa Mère : il est beau égal à Dieu, il est beau égal aux hommes : il est beau dans ses miracles, il est beau dans ses souffrances : il est beau méprisant la mort, il est beau promettant la vie : il est beau descendant aux enfers, il est beau montant aux cieux : partout il est digne d'admiration. G Jésus-Christ, ô Jésus-Christ, ô mon amour 1 » — Là il enchérit sur saint Augustin, au lieu de le traduire littéralement.

I. ÉJt^. « Mais peut-être vous me direz... » Six lignes interpolées, que nous retranchons.

des sujets sont si belles aux yeux du prince, dites-moi, les blessures du prince, quelles doivent-elles être aux yeux des sujets ? Celles-ci, ce sont mes délices; je les baise, je les arrose de larmes. L'amour que mon roi Sauveur a pour moi, qui a ouvert toutes ses plaies, y a répandu une certaine grâce qu'aucun autre objet ne peut égaler, un certain éclat de beauté qui transporte les âmes fidèles. Ne voyez-vous pas avec combien de douces complaisances elles y demeurent toujours attachées? Ce leur est un supplice, que de les arracher de cet aimable objet. De là sortent ces flèches aiguës que David chante dans notre psaume; de là ces traits de flamme invisible, « qui percent les cœurs jusqu'au vif: » In corda inimicorum r^^/^' .* tellement « qu'ils ne respirent plus autre chose que Jésus crucifié, » à l'imitation de l'Apôtre: Non judicavi me scire [^) aliqiiid inter vos nisi Jesinn Christum et hune crMcifixum ('). C'est ainsi que le roi Jésus se plaît de régner dans les cœurs.

C'est pourquoi je ne m'étonne pas si je ne vois dans sa Passion que des marques de sa royauté. Oui, malgré la rage de ses bourreaux, ces épines font un diadème qui couronne sa patience ; ce roseau fragile devient un sceptre en ses mains; cette pourpre ridicule, dont ils le couvrent, se changera en pourpre royale, sitôt qu'elle sera teinte du sang de mon Maître. Lorsque j'entends le peuple crier que le Sauveur mérite la mort à cause qu'il s'est fait roi : certes, dis-je incontinent en moi-même, ces furieux disent mieux qu'ils ne pensent, car mon prince doit régner par sa mort. Quand il porte lui-même sa croix sur ses épaules innocentes, tout autre qu'un chrétien [p. 13] serait étonné de son impuissance; mais le fidèle se doit souvenir de ce qu'a dit de lui Isaïe, « que sa domination, sa principauté est mise sur son épaule : » Principattcs super hiuneruDi ej'jcs (''). Qu'est-ce à dire, cet empire et cette principauté sur ses épaules? Ah! ne l'entendez-vous pas? c'est sa croix. C'est ainsi que l'explique Tertullien (^), dans le livre contre les juifs (). Sa croix, c'est

a. I Cor., H, 2. — />. /s., IX, 6. — t: ^L/î'. /ut/., n. 10.

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